Si l’art nous fait bien, il peut aussi rendre (littéralement) malade. Au fil des siècles, nombre d’artistes ont manipulé, souvent sans le savoir, des produits hautement toxiques qui, s’ils n’ont pas détérioré leur santé, peuvent parfois représenter un risque pour celle des spectateurs dans les musées…
Couche de plomb anti-moisissure chez Rembrandt, vapeur de gaz cancérigène chez Damien Hirst, amiante chez Raoul Dufy ou résine plastique chez Niki de Saint Phalle : focus sur cinq chefs-d’œuvre toxiques !
Rembrandt, La ronde de nuit, 1642
huile sur toile • 363 × 437 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam, dépôt de la ville d’Amsterdam • © Rijksmuseum, Amsterdam
Depuis 2019, La Ronde de nuit (1642), prodigieux chef-d’œuvre de Rembrandt, connaît une importante opération de restauration, réalisée au cœur même de la galerie d’honneur du Rijksmuseum d’Amsterdam, sous l’œil intrigué des visiteurs. Après avoir sollicité l’intelligence artificielle pour reconstituer les extrémités manquantes de l’œuvre, les chercheurs ont ensuite passé cette dernière aux rayons X, mettant ainsi en évidence une couche de plomb : une découverte pour le moins surprenante et inédite dans l’œuvre du maître du Siècle d’or. Pour les scientifiques, il est fort probable que Rembrandt ait préféré enduire son tableau de plomb plutôt que de colle, afin de le protéger de l’humidité et des moisissures : une véritable innovation pour l’époque !
Niki de Saint-Phalle et son second mari Jean Tinguely en 1967 dans leur atelier à Zürich
© Bridgeman Images
Véritables hymnes de joie et de liberté, les Nanas, sculptures de femmes voluptueuses et bariolées, sont emblématiques de l’œuvre de Niki de Saint Phalle… Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est qu’elles sont aussi responsables de la mort de l’artiste ! Pour ses œuvres réalisées à partir des années 1960, cette dernière avait en effet opté pour un matériau qui, manipulé sans protection, peut s’avérer dangereux pour la santé : le polyester. Niki de Saint Phalle, qui travaillait sans masque (à l’époque, la dangerosité de la résine plastique n’était pas connue), a pendant de nombreuses années respiré cette résine toxique. Âgée seulement d’une quarantaine d’année, elle développe une sérieuse insuffisance pulmonaire – un mal dont elle souffrira jusqu’à la fin de ses jours…
Damian Hirst, Mother and Child (Divided), 2007 (copie de 1993)
verre, acier inoxydable, plexiglas, peinture acrylique, vache, veau et solution de formaldéhyde • 208,6 × 322,5 × 109,2 cm, 113,6 × 168,9 × 62,2 cm • Coll. Tate, Londres • © Damien Hirst and Science Ltd.
En 2012, la Tate Modern organise une grande rétrospective dédiée au plus sulfureux des artistes britanniques : Damien Hirst. Plus de 460 000 visiteurs se pressent dans les salles du musée. Problème : à l’époque, personne ne sait que certaines œuvres de l’exposition peuvent présenter un potentiel risque pour la santé. En 2016, une étude dirigée par l’Italien Pier Giorgio Righetti de l’École polytechnique de Milan et publiée dans la revue Analytical Methods révèle que du réservoir des œuvres Away from the Flock (1994) et Mother and Child (Divided) (1993) (respectivement un agneau ainsi qu’une vache avec son petit coupés en deux, plongés dans du formol), émanait du formaldéhyde – un gaz inflammable et cancérigène –, et ce dix fois plus que la limite autorisée !
Léonard de Vinci, La Joconde, 1503–1506
huile sur bois • 77 × 53 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © artvee
On croit la connaître par cœur et pourtant… Le saviez-vous ? La Joconde (1503–1519), le plus célèbre des portraits de Léonard de Vinci, contient des pigments toxiques ! C’est ce qu’ont révélé les chercheurs du CNRS en octobre dernier, après avoir observé la présence d’un minéral contenant de l’oxyde de plomb, une substance particulièrement nocive que le maître de la Renaissance a mélangé à sa peinture à l’huile. Pour quoi faire ? Tout simplement pour assouplir la matière et la faire sécher plus rapidement : pratique, mais toxique ! Les recherches menées en parallèle sur La Cène (1495–1498), chef d’œuvre du couvent Santa Maria delle Grazie de Milan, ont aussi permis de mettre au jour la présence de plumbonacrite.
Raoul Dufy, La Fée Électricité, 1937
Huile sur contreplaqué • 10 × 60 m • Musée d’art moderne de Paris • © ADAGP, 2020 / Photo Paris Musées, musée d’Art moderne, Dist. RMN-Grand Palais
Réalisée pour le palais de la Lumière et l’Électricité à l’occasion de l’Exposition universelle de 1937, cette vaste fresque à la gloire de l’électricité et du progrès est le grand chef-d’œuvre de Raoul Dufy. Pour faire face au risque d’incendie, le commanditaire, la Compagnie parisienne d’électricité, aurait décidé à l’époque de réaliser un traitement préventif à l’amiante… Une méthode alors innovante mais qui, près de soixante-dix ans plus tard, a contraint le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, où l’œuvre est installée depuis 1964, à entreprendre un colossal chantier de désamiantage pendant cinq ans. Son coût : 800 000 euros !
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