Thomas Couture, Romains de la décadence, 1847
Huile sur toile • 472 x 772 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Art Library
Voici les Romains de la décadence, tous rassemblés autour d’un portique antique qui en rappelle d’autres. Certains penseront aux Noces de Cana de Véronèse, d’autres à l’École d’Athènes de Raphaël, mais ces parallèles ne tiennent pas la déroute. Chez ces Romains-là, le vin coule au premier degré, sans transformation joyeuse. Chez ces Romains-là, pas de conversation philosophique ou mathématique.
S’ils sont un état des lieux de l’intelligence humaine, la caution devrait bientôt sauter. La seule chose qui s’élève par ici, c’est un parfum d’errance. Tout colle dans l’âme des fêtards, comme le sol d’un lendemain de fête. Dans ce mal de crâne XXL, ils doivent bien être une trentaine de toges hébétées à flotter entre les marbres : vacance romaine.
Thomas Couture, Romains de la décadence (détails), 1847
Huile sur toile • 472 x 772 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
Quelques scènes particulières rythment l’orgie. Au premier plan, une Récamier livide nous fixe. Son amant lui sert de dossier tout en présentant sa coupe à une voisine. Celle-là pioche une pincée de je-ne-sais-quoi en présentant sa poitrine à un partenaire sous hypnose. Juste derrière, une odalisque à l’échine zigzagante se retourne, curieuse. Devant elle, une gueule de bois s’écrase sur le marbre, comme un naufragé de Géricault. De l’autre côté, un borracho se désespère dans sa nausée. Un autre fêtard en peau de bête nous tourne le dos, et trinque à la santé d’une statue. Tout va bien. Le fond du patio prolonge le parfum de chute : un trop-plein de vin se fait évacuer par des collègues, une belle lascive s’étire comme l’Esther de Chassériau, un barbu coiffé de lierres chiffonnés nous fixe l’air perdu. Thomas Couture, Romains de la décadence (détails), 1847 Huile sur toile • 472 × 772 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
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Trois personnages sont placés en marge de l’orgie. Sur la droite, deux hommes se dressent en juges implacables, tels Dante et Virgile débarqués au cercle des Luxurieux. Sur la gauche, un jeune poète — perché sur un piédestal — se détourne, abattu. L’inspiration n’est pas de ce monde.
Cinq statues antiques cernent la scène, en surveillants désespérés. Parmi ces tuteurs sans pouvoir, il y en a un qui se frotte le crâne, un autre refuse — haut la main — la coupe tendue par un fêtard. Au centre, l’un des César, contraposté, se fraie un chemin parmi les dépravés. La foudre lui manque pour sonner la fin de la récré. À ses pieds, on retombe sur la Récamier lessivée. Sa pupille absente absorbe tous les regards, sans doute l’appel du vide.
Thomas Couture, Romains de la décadence (détail), 1847
Huile sur toile • 472 x 772 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
Couture expose la toile au Salon de 1847, un an avant la chute de la monarchie de Juillet. Il avait quinze ans au début de ce régime ultra-libéral qui a vu émerger une bourgeoisie nouvelle de banquiers, d’industriels et d’affairistes qui siègent à l’Assemblée. Depuis vingt ans, le peintre s’écœure des scandales. La faute à la monarchie ventripotente de Louis-Philippe qui met à mal les vertus républicaines. Pas un jour sans un gros titre désenchanteur : concession opaque de mines de sel, attribution litigieuse de lignes de chemins de fer, pairs de France jugés pour affaire de mœurs, etc. La toile de Couture va aimanter les visiteurs qui y voient les « Français de la décadence ». Sans doute ont-ils identifié les multiples sources antiques qui baignent au fond des coupes décadentes.
Jean-François Gigoux, Antoine et Cléopatre après la bataille d’Actium, 1837
Huile sur toile • 385 × 650 cm • Coll. musée des Beaux-Arts • © Mairie de Bordeaux, Musée des Beaux-Arts / Photo, L.Gauthier
« Plus cruel que la guerre, le vice s’est abattu sur Rome et venge l’univers vaincu. »
Dès les années de préparation, Victor Lottin de Laval, archéologue et peintre orientaliste, offre à Couture Le festin de Trimalcion en lui disant « ta peinture est dedans ». Cet ouvrage de Pétrone, parodie du Banquet de Platon, décrit une orgie chez un parvenu grossier qui ne se déplace qu’en litière. Le peintre Jean Gigoux, ami de Couture, relate une autre inspiration : « Chaque fois qu’il me rencontrait, il ne manquait pas de me dire qu’il faisait un pendant à ma Cléopâtre« .
Dans cette composition de 1838, la reine trône aux côtés d’Antoine, testant des poisons auprès d’esclaves après la défaite d’Actium. Une autre référence antique sera directement adressée aux visiteurs du Salon. Dans le livret d’expo, Couture a fait inscrire deux vers de Juvénal (Satire VI) : « Plus cruel que la guerre, le vice s’est abattu sur Rome et venge l’univers vaincu » — tout un programme.
À gauche, la “Peinture réaliste” de Thomas Couture en 1865. À droite, “Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu” par Andrea Mantegna en 1499-1502
huile sur toile / tempera sur toile • 56 x 45 cm / 160 x 192 cm • Coll. National Gallery of Ireland, Dublin / Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Art Library
En nostalgique républicain, Couture pointe les excès de son époque ultra-libérale.
Radicalement académique, Couture se tient en marge des propositions artistiques de son temps. Courbet, pourfendeur de l’esthétique antique, se tient pile dans son viseur. Avec La Peinture réaliste réalisée en 1865, Couture lui adressera une cartouche en figurant un artiste, assis sur une tête d’antique, en train de dessiner une tête de cochon. Si le peintre du réel en prend pour son grade, Couture apparaît lui, en arbitre réactionnaire bientôt délaissé par la renommée. Soyons sympas, rembobinons. Pour casser sa solitude, rapprochons Couture de Mantegna. Trois siècles et demi plus tôt, ce maître renaissant était rentré de Rome accablé par les excès de la papauté. Depuis Padoue, il avait peint Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu (1499–1502), témoignage d’une époque viciée et d’un combat incertain pour Mme Vertu. Les Romains de Couture seraient-ils peints avec la même huile désenchantée ?
En recroisant le vieux couronné l’air un peu perdu au fond de la toile, certains penseront au Trimalcion de Federico Fellini dans Satyricon (1969). Les profils sont peu flatteurs : replets, empruntés, précieux et ridicules. Celui de Couture nous interpelle sous ses vignes pendouillantes : « Y’aurait comme un truc pourri dans mon royaume non ? » Tu l’as dit bouffi ! Et le poète abattu sur son piédestal ? Juvénal en personne ? Peut-être.
Sur la droite, les deux juges restent implacables. Petit détail intéressant : la jambe gauche du personnage de droite est bien pâle. Lui ne perd pas pied dans ce naufrage, figé là comme un marbre de Carrare. Dans Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu, Mantegna avait planté Daphné, repoussoir des avances d’Apollon, comme un point de départ sur le plancher des vertus.
À gauche, Une scène du banquet de Trimalcion tirée du film Satyricon de Federico Fellini en 1969. Au centre, détails des “Romains de la décadence” de Thomas Couture en 1847. À droite, un détail de “Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu” par Andrea Mantegna en 1499-1502
huile sur toile / tempera sur toile • 472 x 772 cm / 160 x 192 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris / Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Art Library
En nostalgique républicain, Couture pointe les excès de son époque ultra-libérale. Sa peinture nous convie chez Bacchus, alias Liber. Le p’tit nom de ses orgies ? Les « Libérales ». Un décor bien choisi pour annoncer l’inévitable noyade. Delacroix avait pourtant mis en garde. Dès 1830, sa Liberté tournée vers le peuple prévenait des dangers. Devant elle, des cadavres de tous les partis compliquaient son avancée. Chez Couture, le duo central varie : l’homme est debout et la femme allongée. Lui est nu comme la vertu, sculpté dans une pierre incorruptible. Elle, étend sa chair veule pour empêcher toute progression. Dans l’entre-deux, Delacroix avait agenouillé un petit typographe suppliant. Couture a placé une coupe dans laquelle piocher je-ne-sais-quoi.
À gauche, « La Liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix en 1830. À droite, détails des « Romains de la décadence » de Thomas Couture en 1847
huiles sur toile • 472 × 772 cm / 260 × 325 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / Coll. musée d’Orsay, Paris
Savourons la chute de l’Histoire, respirons à plein museau les vapeurs de la toile. Et si cette allongée était la décadence même ? Portrait tout crashé de la liberté, blason blasé de l’autodestruction. Lessivée, elle se traîne comme une Cléopâtre ayant renoncé. En cherchant l’aspic, certains croiseront son bracelet serpenteux.
Et ce je-ne-sais-quoi dans la coupe ? Le poison d’une époque ? Un amuse-gueule foudroyant concocté par César ? Celui-là s’avance comme le dieu du Jugement dernier, en professeur magistral qui rappelle la définition primordiale du chaos : « Confusion initiale et informelle de la matière. État vague et vide de la terre avant l’intervention divine. » Que faire pour se dépatouiller de cette inertie ? Prière de passer à l’action, de déclencher nos créations d’où naîtra le cosmos. C’est peut-être ça le présent de Couture : une morale « cadeau », un miroir du passé, pour réveiller notre futur.
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