Article réservé aux abonnés

Dossier spécial n°400

Qu’est-ce que la beauté aujourd’hui ?

le 21 septembre 2017 à 18h09

Rudy Ricciotti, Le Mucem – Musée des Civilisations d’Europe et de la Méditerrannée, Marseille
voir toutes les images

Rudy Ricciotti, Le Mucem – Musée des Civilisations d’Europe et de la Méditerrannée, Marseille, 2013

i

Prouesse édifiée dans la rade de Marseille, le musée par la rigueur plastique de sa passerelle est une ode à l’élégance. Un trait graphique inscrit sur le ciel comme une ligne de mascara sur une paupière.

© Jean Bernard / Leemage

L’extravagante tendance du ruin porn, cette fascination pour les ruines de maisons, d’immeubles et de quartiers entiers a quelque chose de stupéfiant. De Detroit (État-Unis) à Pripiat (village martyr de la catastrophe de Tchernobyl en Ukraine), les foules circulent. Quelle étrange attraction exercent ces architectures effondrées, calcinées, déracinées sur ces amateurs de safaris urbains ? La beauté de l’architecture serait-elle consubstantielle de sa mise à mort ? Titiller les gravats, claudiquer dans les éboulis excite. Les humains se vengeraient-ils ainsi des édifices qu’on leur impose ? L’attrait de la ruine chic aurait-il à voir avec le sublime, ce concept théorisé par Edmund Burke en 1757 et qui lie la beauté à l’horreur ? Quand la beauté se dégrade et s’encanaille, elle se fait violence. Elle plaît alors parce qu’elle joue de la mise en danger des corps. La faculté d’architecture de São Paulo dépourvue de garde-corps comme les escaliers de la villa Malaparte ou de la Maison de verre de Chareau mettent en scène la plongée des êtres dans un vide attirant. L’architecture aime les monstres et la démesure. Le musée Guggenheim à Bilbao de Frank Gehry, le complexe Dongdaemun Design Plaza signé à Séoul par Zaha Hadid, la bibliothèque François- Mitterrand de Dominique Perrault, à Paris, en sont quelques exemples… Est-ce cela la beauté en architecture ou bien l’ordonnancement néoclassique, Versailles, un cottage, une maison dans un arbre ?

Les prémices de la décadence ?

Longtemps, les architectes ont évité cette question. Tenaillés par les diktats des maîtres anciens, ils jugeaient l’esthétique comme une perversion de leur science. Le nombre d’or avait servi de boussole aux bâtisseurs et la juste proportion suffisait à régler tout édifice dans ses moindres détails. Dans les années 1920, Adolph Loos écrivit : « Il n’y a qu’une faible partie du travail de l’architecte qui soit du domaine des beaux-arts : le tombeau et le monument commémoratif. Tout le reste, tout ce qui est utile, tout ce qui répond à un besoin, doit être retranché de l’art. » Louis Sullivan, fondateur du courant fonctionnaliste moderne fut l’auteur de la formule célèbre : Form follows function (la forme découle de la fonction). De la beauté certes mais dans l’usage.

 

Oiio Studio, The Big Bend, New York
voir toutes les images

Oiio Studio, The Big Bend, New York, 2017

i

Telles des top-modèles, les tours de Manhattan semblent frappées de maigreur extrême. Esthétique de la disparition ou beauté du diable ? Ici la beauté naît aussi de l’exploit technique.

Perspective • © oiio / ioannis oikonomou.

Le futurisme, lui, se voulut chantre de l’antigrazioso, refusant de considérer la beauté comme une obligation. Pour Mies van der Rohe et Gropius, maîtres du Bauhaus, l’esthétique n’avait rien à voir avec une discipline où seules importaient les questions de construction. Le Corbusier vint bouleverser cela. À l’opposé d’un fonctionnalisme pur et dur, il milita dès les années 1920 pour réconcilier l’architecture avec la quête d’une beauté qu’il baptisait lyrisme. Ceux que cette posture hérissait y virent les prémisses d’une décadence et cette attitude n’a pas disparu. Dans les années 1980–1990, cette intransigeance, ce refus du déhanchement esthétique fut même la norme en France. Les postmodernes et leurs frontons grecs façon Ricardo Bofill étaient honnis par les tenants d’une architecture au carré. Puis une inflexion se fit sentir. Les architectes commencèrent à s’intéresser eux aussi à la beauté. Ils osèrent en prononcer le mot. Désormais celle-ci est de mise mais rhabillée du concept d’émotion. Sans doute la vogue d’un style plus décoratif a-t-elle accéléré cette évolution. Les structures de résille enveloppant le ministère de la Culture rue de Valois à Paris (Francis Soler), les bâtiments de Ruddy Ricciotti (Mucem à Marseille, stade Jean-Bouin à Paris) ou encore ceux de Jakob + MacFarlane (Cité de la mode et du design à Paris, Euronews à Lyon) en sont les exemples les plus évidents.

Kengo Kuma, 1 Hotel, Paris, 2022
voir toutes les images

Kengo Kuma, 1 Hotel, Paris, 2022

i

Désormais la beauté se doit d’être naturelle. Moins de verre, plus de vert. The Asphalte Jungle reflue devant le grand retour du Livre de la Jungle.

© MIR. Photo Hannah Assouline

Aujourd’hui, un certain hédonisme traversant la France, la folie du fooding, l’engouement pour les compétitions de cuisiniers, l’exigence même d’un service de restauration haut de gamme dans les grands musées (Café Bras au musée Soulages à Rodez, édifié par l’agence RCR, lauréate du prix Pritzker 2017) ouvrent de nouvelles perspectives. On pourrait imaginer que la beauté cède bientôt devant un autre critère : la bonté. Non pas seulement la charitable attitude visant à penser des sites d’accueil pour migrants, des lieux conviviaux, des espaces publics partagés, mais encore et plus littéralement des potagers, des champs en toitures, des éco-buildings à recyclage de compost, tous utiles pour produire de bons produits frais. L’architecture à la ferme, voilà un beau projet et celle-ci serait belle de ses bonnes intentions.

Pourquoi ne pas s’exclamer : c’est beau !

Ceux qui ne cèdent pas à la main verte, qu’exaspèrent les salades en façade et résistent à l’injonction de la douceur partagée semblent souscrire à la prophétie d’André Breton : la beauté sera convulsive. Eux considèrent le mouvement à l’instar du vide comme un matériau. D’où ces formes inattendues : prisme en torsion, façade criblée, enveloppe macramé, façades destinées à réagir aux aléas atmosphériques, pluie, vent, soleil, nuages ou grêle… En modifiant l’aspect des bâtiments, les soubresauts du climat leur donnent de l’énergie. Pour ces architectes la beauté de l’architecture réside dans la vie qu’elle exprime, dans le maelstrom de sentiments qu’elle génère. Cette attitude n’est pas sans rappeler la phrase d’Héraclite : « Le plus bel ordre du monde est comme un tas d’ordures rassemblées ou hasard. »

Herzog & de Meuron, 56 Leonard, New York
voir toutes les images

Herzog & de Meuron, 56 Leonard, New York, 2017

i

La beauté singulière, l’étrangeté comme viatique, le chic décalé. Des baraques de chantier pour couronner un gratte-ciel, une façade en mouvement comme frissonnante.

© Hufton+Crow

Si l’étymologie d’ériger est « élever à une condition supérieure » on conçoit que la beauté ait sa part dans le processus architectural. Pour Charles Baudelaire, le beau était toujours bizarre. « Tâchez de concevoir un beau banal ! » disait-il. Aux adeptes de la modestie qui régnèrent en maîtres dans les années 1980 en France s’opposent désormais les bâtisseurs pour qui l’architecture donnant un visage à la gravité, doit émouvoir. Quand Rudy Ricciotti affirme son désir de « refuser l’exil de la beauté pour esthétiser le monde », il ne dit pas autre chose. S’il est permis à tout un chacun de s’écrier devant un bâtiment : c’est moche ! Pourquoi serait-il interdit de s’exclamer : c’est beau ! Que le point d’exclamation final soit dressé vers le ciel tel un building dominateur prouve d’ailleurs que l’architecture en osant la beauté prend toujours de la hauteur.

Arrow

À écouter

Beaux Arts Magazine et France Culture s’associent

Mercredi 18 octobre, 12h – 13h30, La Grande table d’Olivia Gesbert

Avec notamment Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine

France Culture en parle

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi