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Men with fish, North America, entre 1904 et 1929
Photographie postale • Coll. particulière • © Archive of Modern Conflict
« Will write soon (Je t’écrirai bientôt). » Ce sont les mots qui reviennent le plus souvent au dos d’images qui convoquent toute une mythologie de terres à conquérir et de rêves à assouvir.
Surgies d’un passé lointain, expédiées depuis les contrées les plus reculées d’Amérique, celles-ci se présentent, au centre d’art GwinZegal, à Guingamp, comme des objets insolites. Elles ressemblent à des cartes postales, mais il suffit de s’approcher pour réaliser qu’il s’agit d’authentiques photographies.
On y voit des plaines arides, des champs de maïs après la récolte, des routes sans fin et des farmers en salopette posant devant de modestes maisons en bois telles que l’artiste brut de l’Idaho James Castle les a dessinées toute sa vie. Les mots qui accompagnent les photos délivrent des récits laconiques : « We had to kill our colt (Nous avons dû tuer notre poulain). » « The road that leads home! (C’est le chemin qui mène chez nous !) » « I am still on earth and have not forgotten you. (Je suis toujours sur terre et je ne vous ai pas oubliés). »
« Dy Hole » Oil Well, North America, 1912
Les terres nouvelles investies par les colons sont souvent arides. C’est pourquoi un grand nombre d’images illustrent la fierté d’avoir creusé un puits. Le sujet peut paraître pittoresque mais en réalité, il confirme l’importance de l’accès à l’eau, qui permet d’irriguer son arpent de terrain.
Photographie postale • Coll. particulière • © Archive of Modern Conflict
« Aux États-Unis, explique Luce Lebart, commissaire de l’exposition, on a baptisé ces objets hybrides « real photo postcard » (RPPC), que l’on peut traduire par « vraies photos cartes postales ». En France, on utilise le terme « cartes photo ». Ce sont des épreuves en noir et blanc tirées sur un papier spécial qui permet au verso d’apposer un timbre, une adresse et parfois un message. Le plus souvent, il s’agit d’images uniques, prises par des amateurs, même si dans les campagnes, elles peuvent aussi être réalisées par des photographes de village ou des opérateurs ambulants. »
Dans les grandes villes, elles sont parfois produites de façon plus massive par des sociétés spécialisées. L’une des plus réputées est l’Eastern Illustrating and Publishing Company à Belfast, dans le Maine. Outre-Atlantique, les RPPC sont recherchées par des collectionneurs illustres. Andreas Brown, le fondateur du Metropolitan Postcard Collectors – l’un des plus anciens clubs de cartes postales des États- Unis –, a légué une partie de ses trésors à la bibliothèque de recherche du Getty Museum, à Los Angeles. Leonard A. Lauder, le président émérite des sociétés Estée Lauder, a exposé ses plus belles trouvailles au Museum of Fine Arts de Boston en 2022.
Store Closing Sign, Bush Prairie, Washington, USA, 25 octobre 1912
Les messages s’affichent devant ou derrière les cartes. Mais il arrive souvent qu’ils constituent le sujet même des images : enseignes de boutiques, panneaux publicitaires, ardoises de restaurant, affichettes annonçant un spectacle de cirque… Dans les années 1920–1930, la photographie documentaire ou surréaliste, sensible à la culture vernaculaire, accordera une grande place à ces écritures dans l’image.
Photographie postale • Coll. particulière • © Archive of Modern Conflict
Les images réunies à Guingamp proviennent d’une archive constituée par un collectionneur atypique, le Canadien David Thomson, qui s’intéresse, de façon plus extensive, à l’ensemble de la photographie vernaculaire. Il est connu pour avoir créé en 1991 « Archive of Modern Conflict », un fabuleux fonds d’images où la carte photo n’est qu’un trophée insolite parmi d’autres.
« Dans les premières cartes photo, l’adresse et l’image figuraient sur la même face, ce qui laissait peu de place pour un message et réduisait la taille de l’image. »
Entre 1900 et la fin des années 1930, des millions de RPPC ont été postées. Les frais d’envoi sont minimes – 1 penny. « En 1902, la poste met en place le Rural Free Delivery. Le courrier est desservi gratuitement dans chaque boîte aux lettres, alors qu’auparavant il fallait aller le chercher au village le plus proche, qui était parfois très éloigné du foyer, déclare Luce Lebart. C’est une étape décisive dans l’acheminement postal sur l’ensemble du territoire. Quand on regarde les dates sur les timbres, on constate qu’il pouvait y avoir plusieurs livraisons par jour, si bien que certains s’envoyaient des cartes alors qu’ils vivaient dans le même village ! »
Tar Shack on the Prairie, Home Sweet Home?, North America, 1904 – 1918
Certaines légendes – rédigées sous les photos avant qu’une nouvelle loi postale n’autorise les messages au dos des cartes – ne manquent pas d’humour. Devant cette bicoque et sa grange implantées dans un paysage vierge et désolé, il est difficile de voir l’amorce d’un « home sweet home ».
Photographie postale • Coll. particulière • © Archive of Modern Conflict
L’année 1907 marque un autre tournant : celui de l’apparition de la carte postale telle qu’on la connaît aujourd’hui, avec son dos divisé. « Dans les premières cartes photo, l’adresse et l’image figuraient sur la même face, ce qui laissait peu de place pour un message et réduisait la taille de l’image. »
L’essor des RPPC est lié à une autre évolution : la simplification de l’accès à la pratique photographique. En 1903, la société Eastman Kodak commercialise un appareil à soufflet, le 3A Folding Pocket, qui permet de prendre des images au format exact de la carte postale. L’appareil entre dans (presque) tous les foyers. « L’entreprise multiplie aussi les campagnes publicitaires pour inciter les gens à tirer les images chez eux, ce qui favorise une pratique amateur qui se développe dans tout le pays. »
Hunters with Muskrat Pelts, Tipton, Indiana, USA, 11 novembre 1023
Ce qui frappe dans cette image de deux trappeurs posant devant une moisson de peaux de rats musqués, ce n’est pas tant l’impressionnant tableau de chasse que l’instantanéité du cliché qui rappelle étrangement les photos que l’on partage sur nos smartphones aujourd’hui.
Photographie postale • Coll. particulière • © Archive of Modern Conflict
Les messages échangés attestent des tâtonnements de tous ces novices en photographie. « This is my first attempt at making postal cards myself (C’est mon premier essai de carte photo) », lit-on au dos d’un paysage légèrement flou et bleuté, adressé par une certaine « Elisabeth » à sa « Cousine Sarah ». « C’est une image touchante, confie Luce Lebart. Elisabeth a photographié ce qu’elle voyait depuis sa maison. Sa carte a été postée à Concord, en Californie, sur la côte Ouest, et elle a voyagé jusque dans le Vermont, un État du Nord-Est. Elle a parcouru près de 5 000 kilomètres. »
L’Amérique entière est touchée par le phénomène, « particulièrement les zones rurales, où les foyers sont encore peu équipés de téléphone ou de radio, où les gens, isolés, ressentent le besoin de communiquer ». Les images que David Thomson a privilégiées dans sa collection proviennent en grande partie des territoires encore peu colonisés d’Amérique du Nord et du Midwest – le Minnesota, l’Idaho, le Dakota du Nord, l’Ohio, le Wyoming… Il en a livré une vision très personnelle dans son livre Dry Hole (2022), uniquement constitué de détails agrandis qui renforcent le mystère et le charme des images.
« Les cartes photo ont beaucoup circulé, elles ont sans doute eu une influence sur toute une génération de photographes modernistes, soucieux d’une esthétique directe et sans afféterie. »
À Guingamp, on les découvre dans leur format entier, réparties selon un accrochage à double détente : encadrées aux murs, les RPPC ont le statut de photographies ; posées recto ou verso dans des vitrines, elles redeviennent des reliques postales dont la séduction est renforcée par des graphies économes ou débordantes, soignées ou hâtives.
« Les messages ne sont pas toujours reportés au dos, ils prolifèrent aussi dans les marges et sont parfois grattés dans la gélatine de l’image. Kodak a même commercialisé à partir de 1916 un appareil, l’Autographic, qui était doté d’un système permettant d’écrire directement sur la pellicule à l’aide d’un stylet métallique. Ce rapport étroit de l’image à l’écriture est le fil rouge de l’exposition. » Par manque de place, comme dans nos SMS aujourd’hui, les mots sont abrégés : « Xmas », « Waiting for U »… Quand ils ne sont pas écrits à l’encre sur le papier photo, ils constituent un motif qui revient souvent dans les images même, notamment dans de nombreuses photos de « post office », de « home bakery », de « barber shop » dont les enseignes, peintes au fronton, constituent les signes de la « civilisation » dans des terres tout juste colonisées.
Bootleggers, North America, entre 1920 et 1929
Les mesures de prohibition ont été entérinées aux États-Unis par le Volstead Act le 28 octobre 1919 et sont entrées en vigueur le 16 janvier 1920. Cette photo de contrebandiers montre l’importance des trafics d’alcool dans tout le pays.
Photographie postale • Coll. particulière • © Archive of Modern Conflict
Les commerces et les maisons sont cadrés de façon frontale, préfigurant les images de l’Amérique profonde prises dans les années 1930 par Walker Evans. « Les cartes photo ont beaucoup circulé, elles ont sans doute eu une influence sur toute une génération de photographes modernistes, soucieux d’une esthétique directe et sans afféterie », analyse Luce Lebart, qui cite dans le catalogue les mémoires d’un autre maître américain, Edward Weston, racontant que dans sa jeunesse il a été photographe ambulant en Californie : « Le travail manquait, il me fallait de l’argent, j’ai donc pris mon appareil pour solliciter un par un les habitants du petit village de Tropico et j’ai fabriqué des cartes postales à un dollar la douzaine – des photos de familles sur le seuil de leur maison, d’enfants, d’animaux domestiques. »
C’est cette banalité des images qui en fait le prix. Ces photos de pommes de terre en gros plan pour signifier que la récolte est bonne, de locomotive filant vers l’horizon pour rappeler que l’on est à proximité d’une gare, de corps « avides d’espace et de grand air » tels que Walt Whitman les célèbre dans son recueil de poèmes Feuilles d’herbe figurent tous les aspects d’une vie âpre mais, surtout, elles instruisent le récit fondateur d’une nation qui dresse son autoportrait, hors de tout cadre académique.
Will Write Soon – Photos postales du “Nouveau” Monde
Jusqu’au 16 juin 2024
Centre d'Art GwinZegal • 4 Rue Auguste Pavie • 22200 Guingamp
gwinzegal.com
À lire
Dry Hole par David Thomson • éd. Archive of Modern Conflict • 464 p. • 45 €
David Thomson a constitué sa collection de cartes photo rurales à partir de recherches sur Internet effectuées pendant la période de la pandémie. C’est en découvrant cet ouvrage que Luce Lebart a eu l’idée de créer un « projet compagnon ».
L’Amérique au fil des jours – Cartes postales photographiques 1900-1920, collection Andreas Brown,introduction Michel Deguy • éd. Centre national de la photographie / « Photo Poche » n° 9 • 144 p. • 25 €
Dès les années 1980, le poète Michel Deguy s’est intéressé à l’ensemble exceptionnel de cartes photo rassemblé par Andreas Brown, centré sur la ville de San Diego dont le collectionneur est originaire.
Real Photo Postcards: Pictures from a Changing Nation (The Leonard A. Lauder Postcard Archive) collectif • éd. MFA Publications, Museum of Fine Arts, Boston 311 p. • 45 $ sur le site du musée
Cet ouvrage très documenté est le catalogue qui a accompagné l’exposition, en 2022, de la collection de cartes photo de Leonard A. Lauder.
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