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Récit

Les mondes infinis des petites maisons de James Castle

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Publié le , mis à jour le
Dans le secret de ses différentes maisons, l’artiste autodidacte américain a recomposé son univers intime à partir de petits riens. Aujourd’hui exposé dans les plus prestigieux musées, ce grand expérimentateur, sourd de naissance, se fait le héros d’un roman de Luc Vezin.
James Castle, Untitled (Orange House, Yellow Sidewalk)
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James Castle, Untitled (Orange House, Yellow Sidewalk), Non daté

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James Castle utilisait parfois des crayons de couleur, mais en général il préférait produire lui-même ses coloris avec du papier crépon qu’il mouillait pour un obtenir un jus.

Papier usagé, suie, crayon de couleur • 14 x 19,7 cm • Collection of Berkeley Art Museum and Paci c Film Archive/ © James Castle Collection and Archive

Jack McLarty, James Castle (1899-1977)
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Jack McLarty, James Castle (1899–1977), 1963

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James Castle photographié chez lui par Jack McLarty.

© Photographer Jack McLarty, 1963, Tom Trusky Papers, Special Collections and Archives, Boise State University.

James Castle est une vignette de l’Amérique rurale. Sur les photos, il quitte rarement sa chemise à carreaux et sa salopette en jean. Costaud. La mâchoire puissante. Rien ne le dissocie a priori de l’éleveur de bétail ou du cultivateur de pommes de terre du Grand Ouest. Et pourtant, tout le distingue. James Castle, l’homme qui n’a jamais quitté son Idaho natal, et dont on parle aujourd’hui à Philadelphie, à New York, à Madrid, à Paris… Partout, on expose ses dessins de lavis gris qui étonnent, à revenir encore et toujours sur le périmètre sacré de la demeure familiale. Le poêle, le lit, les étagères, l’ampoule au plafond, la porte de la grange, les arbres alentour, les poteaux électriques – James Castle a fait, sa vie durant, l’inventaire de son clos. Les maisons changent – il en a habité trois, à Garden Valley, à Star, puis à Boise, distantes chacune de quelques dizaines de kilomètres – mais le lien au monde passe en grande partie par cette géométrie de cloisons, de fenêtres et de portes. Les dessins sont réalisés sur des morceaux de papier usagés, au dos de vieilles enveloppes ou bien à l’intérieur de grandes boîtes d’allumettes dépliées. Des pantins de papier et de chiffon, ainsi que tout un bestiaire d’animaux en carton enrichissent encore son univers. Des dizaines de petits livres artisanaux scandent également une production continue, menée sur plus de soixante ans, sans que jamais une seule œuvre ne soit datée. La dernière fois qu’il a été exposé et célébré, c’était à la galerie Zwirner de New York en janvier 2022. Le prix des œuvres allait de 16 000 à 350 000 $.

James Castle, Untitled (House with Power Lines)
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James Castle, Untitled (House with Power Lines), Non daté

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La maison est un motif récurrent chez James Castle, qui n’a jamais quitté sa terre natale, l’Idaho. Il a habité successivement à Garden Valley, Star et Boise, capitale de l’État.

Papier usagé, suie, crayon de couleur • 18,4 × 18,7 cm • © James Castle Collection and Archive, All Rights Reserved.

James Castle est né sourd, sixième d’une fratrie de sept enfants, le 25 septembre 1899. Il est mort d’une embolie pulmonaire en 1977. C’est à sa manière un personnage de roman et c’est sans doute cela qui a inspiré à l’historien de l’art Luc Vezin un récit éblouissant qui réinvente sa vie et revient sur la façon dont il est peu à peu sorti de l’anonymat, il y a près de soixante-dix ans. « Je suis tombé sur ses dessins assez tardivement, en 2008, à la galerie Knoedler de New York, raconte-t-il. J’ai tout de suite été interpellé par la vision du monde de cet artiste qui était sourd mais qui semblait avoir développé des capacités visuelles étonnantes. Il donnait le sentiment de se promener à l’intérieur des pièces de sa maison, de changer d’angle, de balayer le sol ou le plafond, comme s’il était équipé d’un casque de réalité virtuelle. J’étais intrigué. Et lorsque le galeriste m’a expliqué, par la suite, comment il réalisait ses dessins, j’ai été stupéfait. »

Une alchimie de salive et de suie

James Castle, Untitled (Henry Figure)
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James Castle, Untitled (Henry Figure), Non daté

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James Castle vivait dans un monde plat, comme si ses figurines de carton sortaient de ses dessins. Ses pantins, dont la tête était toujours carrée, constituaient une cohorte d’« amis ».

Papier usagé, suie, crayon de couleur, ficelle • 46,3 × 13,6 cm • © James Castle Collection and Archive

Rien ne prépare à l’étrange rituel du geste artistique de James Castle, si ce n’est peut-être celui des peintres des cavernes, quand ils traçaient leurs contours avec du charbon de bois ou mâchonnaient des pigments de couleur avant de les souffler sur les parois. James Castle a commencé à dessiner vers 7 ans et, très tôt, il a œuvré à l’aide de bâtons aiguisés qu’il trempait dans un mélange constitué de sa propre salive et de suie récupérée dans le poêle à bois familial. James Castle est passé par le métabolisme de son corps pour faire œuvre, ingérant la suie, qui est la trace et la mémoire de la chaleur du foyer, pour la recracher sur la feuille. « Pour les dessins en couleurs, il utilisait le bleu dont on se sert pour blanchir la lessive ou bien du papier crépon qu’il mouillait et dont il faisait un jus pour en imbiber ses papiers. Sa famille lui a proposé des crayons de couleur mais il y a eu peu recours. Quand plus tard, il a assisté au vernissage d’une de ses premières expositions, on raconte qu’il montrait ses oeuvres et se tapait ensuite la poitrine, ce qui peut s’entendre de deux façons : « C’est moi qui ai fait ces dessins » ou bien « Ces dessins, c’est moi, c’est mon corps ». »

James Castle, Untitled (Figure in Red Coat)
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James Castle, Untitled (Figure in Red Coat), Non daté

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Fabriqués à partir de boîtes d’emballage ou de cartons, ses pantins sont aujourd’hui recherchés par les collectionneurs car ils sont souvent d’un format plus grand que les dessins.

Papier usagé, ficelle • 66 × 28,2 cm • © James Castle Collection and Archive

Boise, Idaho, maison de James Castle
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Boise, Idaho, maison de James Castle, vers 1940

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Courtesy of James Castle Collection and Archive

On pourrait s’en tenir à la légende du simplet ayant passé sa vie reclus dans des granges ou des poulaillers que ses parents lui abandonnaient gentiment et qu’il transformait en atelier. On pourrait s’en tenir au mythe du hors-caste, ayant fréquenté cinq ans durant une école pour enfants sourds, et qui s’est montré réfractaire à toute socialisation, toute alphabétisation. Mais ce serait oublier que la ferme du père était aussi le relais de poste et l’épicerie du hameau de Garden Valley où James Castle a vécu jusqu’à l’âge de 25 ans. Si bien qu’à travers le courrier, les livres, les cartes postales, les magazines, les calendriers, les réclames qui passaient chaque jour devant ses yeux, il a bénéficié d’une bibliothèque de thèmes et de motifs infinis. Il a eu accès simultanément à la culture savante et vernaculaire de l’Amérique. « On a retrouvé des copies miniatures de la Joconde, de la Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau, de toiles de jeunesse de Picasso, de tableaux religieux de la Renaissance, ce qui donne une idée de tout ce qui a transité dans son atelier. »

James Castle, Untitled (Eugene Street House)
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James Castle, Untitled (Eugene Street House), Non daté

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Située à Boise, cette maison est la dernière que James Castle ait habitée avec sa famille, de 1931 à sa mort en 1977. Elle est aujourd’hui transformée en musée.

Papier usagé, suie • 9,8 × 12,4 cm • © James Castle Collection and Archive, All Rights Reserved.

James Castle était connu pour cacher son travail dans toutes sortes d’endroits.

James Castle a créé aussi d’innombrables faux calendriers avec des mois de 32 ou 35 jours. Alors qu’il était analphabète, il a façonné encore des petits livres composés de très nombreuses suites de signes qui associent l’alphabet grec, romain, cyrillique, et parfois même les marques au fer rouge qu’on apposait sur la croupe des vaches. « Il faisait une chose étrange, il découpait des mots ou des titres dans les journaux, puis il enlevait une lettre et la refaisait à l’identique de manière illusionniste. Il collait le tout sur des bouts de carton. Son rapport aux mots et aux livres me rappelle les consignes de Tristan Tzara pour construire un poème dadaïste : découper des mots dans le journal, les mettre dans un sac, remuer et faire un poème. Dans toute son œuvre, on retrouve des correspondances extraordinaires : avec le lettrisme, avec le pop art, avec l’art du collage. Avec certains artistes parfois. Par exemple, ses dessins du hameau de Garden Valley sont très proches des peintures de paysages de Philip Guston. Quant à sa manière très précise de reproduire les papiers peints des chambres de sa maison, cela m’évoque Vuillard. Je ne dis pas qu’il a vu les œuvres de ces artistes, mais cela montre qu’il a eu une production éclectique, et en même temps d’une grande cohérence. »

La maison, à la fois motif et « ventre » de l’œuvre

James Castle, Untitled (Pram)
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James Castle, Untitled (Pram), Non daté

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Aux côtés des pantins, James Castle fabriquait toutes sortes de mobilier plat – portes, fenêtres, chaises, bahut, brouette, et cet étonnant landau aux roues carrées.

Papier usagé, suie, ficelle • 45,7 × 35,5 cm • Collection of Berkeley Art Museum and Paci c Film Archive/ © James Castle Collection and Archive

Parce qu’il était sourd et autodidacte, on a longtemps rapproché James Castle des « primitifs », des « visionnaires », des « outsiders ». Mais plus on mesure l’étendue de sa production, plus on s’aperçoit qu’il était tout simplement un artiste expérimental. « Les artistes d’art brut ou outsider sont souvent très obsessionnels et répétitifs. Lui ne cesse de nous surprendre. Il a même peint des monochromes sur des bouts de carton, en laissant du blanc tout autour et en plaçant une ficelle derrière pour l’accrocher. » L’étendue de son œuvre ne se mesure vraiment que depuis 2011, lorsque l’intégralité de son fonds a été rachetée à sa famille par l’entrepreneur et collectionneur francoaméricain William Louis-Dreyfus. Ces archives ont été réunies dans une fondation située dans le centre-ville de Boise, la capitale de l’Idaho. La municipalité a de son côté acquis en 2015 la maison que James Castle et sa famille ont habitée de 1931 à sa mort en 1977. C’est lors de travaux de réhabilitation qu’ont été découvertes, sous des couches de papier peint, des cavités où se trouvaient des objets et des dessins intacts depuis que James Castle les avait cachés il y a des décennies. C’est ainsi que la maison, identifiée jusqu’alors comme le lieu de la création et le motif récurrent des dessins, s’est révélée être également le « ventre » de l’œuvre. À la fois contenu et contenant.

James Castle, Untitled (Blue Farmyard)
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James Castle, Untitled (Blue Farmyard), Non daté

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Certains dessins sont bleus, comme les cyanotypes anciens. Pour obtenir cette teinte, James Castle se servait du bleu qu’on utilisait pour blanchir le linge.

Papier usagé, suie, crayon de couleur • 13,3 x 24,1 cm • © James Castle Collection and Archive.

« James Castle était connu pour cacher son travail dans toutes sortes d’endroits. Est-ce un souci de conservation né du traumatisme de son premier déménagement de la maison de Garden Valley où une bonne partie de ses dessins est partie à la poubelle ? Ce qui est certain, c’est que cela laisse ouverte la perspective de découvertes futures. William Louis-Dreyfus, dans son contrat avec la famille, a d’ailleurs pris la précaution d’acheter l’œuvre présente mais aussi l’œuvre à venir. » Pour l’heure, la fondation travaille à répertorier une production qui semble diluvienne. « Je me suis rendu à Boise, et le deuxième jour où j’étais là, Jacqueline Crist, la directrice de l’époque, m’a dit d’un ton un peu cérémonieux : « Nous allons ouvrir une boîte de James Castle. » Dans l’un des bureaux, on peut voir une grande vitrine avec des centaines de paquets ficelés, comme une accumulation d’Arman. Elle en a pris un, de la taille d’un paquet de papier à cigarettes, elle l’a ouvert délicatement et, comme des papillotes, des dizaines de dessins ont jailli de la boîte et se sont dépliés. »

James Castle, Untitled (Bedrooms)
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James Castle, Untitled (Bedrooms), Non daté

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James Castle a restitué avec une précision hallucinante les intérieurs des maisons qu’il a habitées, en intégrant parfois des groupes de formes totémiques en blocs.

Papiers usagés, suie • 13,3 × 18,4 cm • © James Castle Collection and Archive.

À partir des années 1950, l’œuvre de James Castle, mise en lumière par son neveu puis par des enseignants en art, a fait l’objet de plusieurs expositions modestes. Par la suite, il a continué à être montré sporadiquement dans des espaces culturels régionaux. Ce n’est qu’au milieu des années 1990 que son oeuvre a fait l’objet d’expositions plus visibles, à l’Outsider Art Fair puis au Drawing Center de New York en 2000, avant qu’en 2008 le Philadelphia Museum of Art lui dédie une rétrospective et qu’en 2011 le Museo Reina Sofía de Madrid le consacre à son tour. À Paris, il a été exposé en 2012 à la galerie Karsten Greve et a été inclus en 2015 dans un accrochage collectif à la Halle Saint-Pierre (« Les Cahiers dessinés » conçu par Frédéric Pajak). Il sera exposé l’été prochain au Santa Barbara Museum of Art, en Californie.

James Castle, Untitled (Interior with Figures)
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James Castle, Untitled (Interior with Figures), Non daté

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James Castle a restitué avec une précision hallucinante les intérieurs des maisons qu’il a habitées, en intégrant parfois des groupes de formes totémiques en blocs.

Papiers usagés, suie • 13,3 x 13,7 cm • © James Castle Collection and Archive, All Rights Reserved

Avec les bénéfices de ses premières expositions des années 1960, James Castle a pu réaliser son rêve : acheter un petit cabanon en bois qui lui a servi à la fois de refuge et d’atelier jusqu’à la fin de sa vie. Il l’a représenté bien des fois dans des dessins pas plus grands que la paume de la main. C’est le lot des génies uniques et marginaux que de fasciner aux quatre coins de la planète, depuis le lieu même qui les fonde, depuis le sanctuaire qui les protège. Installée à l’arrière de la demeure familiale, on peut aujourd’hui visiter cette maison miniature, et c’est une expérience étrange que de pénétrer, par la petite porte, dans un dessin de James Castle.

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À lire :

La Vie sans histoire de James Castle

par Luc Vezin éd. Arléa • 214 p. • 19 €

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James Castle: A Restropective

Sous la direction d’Ann Percy éd. Yale University Press / Philadelphia Museum of Art (2008)

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James Castle : Mostrar y almacenar

par Lynne Cooke éd. Museo Reina Sofía (2011)

Retrouvez dans l’Encyclo : Art brut

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