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Wes Anderson maître du style sur le tournage d’Asteroid City, 2023
© Roger Do Minh
Wes Anderson existe-t-il vraiment ? On pourrait le croire échappé d’un roman de l’entre-deux-guerres décrivant les mœurs de la « high society », entre transatlantique, palace et brandy au fumoir. Son allure smart et son flegme, son goût du « corduroy » (velours côtelé) et ses bonnes manières laisseraient penser qu’il est anglais.
En vérité, cuisante déception pour les snobs, c’est un Américain qui n’est même pas new-yorkais ! Un Texan pur jus, né à Houston la même année que le grand voyage dans la Lune, en 1969. Le futur cinéaste n’était donc guère en âge de s’enthousiasmer pour le premier pas de Neil Armstrong sur l’astre.
Kara Hayward et Jared Gilman dans Moonrise Kingdom, 2012
© DR
Il n’empêche, il a forcément baigné dans cette mythologie, dont on retrouve quelques traces dans son Asteroid City mêlant Far West, astronomie, soucoupe volante et météorite. Reste que l’Amérique est un terrain de jeu trop étroit pour ce doux excentrique, qui s’affirme surtout citoyen du monde. Ce n’est pas le cosmos lointain qui le passionne, mais bien celui d’ici-bas. Voyageur cosmopolite à la Valery Larbaud, il aime parcourir notre planète pour mieux s’en souvenir, non sans délectation.
Pérégrinations à travers les époques, celles d’aujourd’hui, d’hier ou de demain. L’Inde (À bord du Darjeeling Limited), la Mitteleuropa (The Grand Budapest Hotel), la France des années 1950–1960 (The French Dispatch), le Japon projeté dans un futur dystopique (l’Île aux chiens) et l’Angleterre (Fantastic Mr. Fox) sont les pays qu’il a épinglés sur son atlas.
Avec 11 longs-métrages à son actif, Wes Anderson est aujourd’hui un auteur iconique, à la griffe immédiatement reconnaissable. Sa marque de fabrique est telle qu’un compte Instagram a été créé, sur lequel les internautes postent des photographies d’hôtels, de phares et d’édifices de toutes sortes, qui rappellent l’univers insolite de ses films (un ouvrage rassemble les meilleurs clichés).
L’atmosphère de la ville française imaginaire d’Ennui-sur-Blasé dans The French Dispatch (2021), censée évoquer le Paris des années 1950–1960, a été recréée à Angoulême.
© Atelier Simon Weisse
Autant dire qu’une grande exposition rétrospective de son travail paraît aujourd’hui légitime. D’autant plus que le Texan raffiné est un créateur obsessionnel d’objets, qu’on aura le loisir de voir de près en prenant le temps de s’y arrêter. Ce qui n’est guère possible quand on visionne ses films en salles, où l’action défilant souvent à vive allure permet juste de glaner un aperçu quasi subliminal du foisonnement délirant.
Dans un univers hypercoloré (dominé par le jaune), hyper stylisé, hyper codifié, chacun de ses opus contient une somme invraisemblable de fétiches, maquettes, costumes, accessoires, marionnettes, illustrations, livres, carnets, tous soigneusement pensés et manufacturés. Une bonne partie d’entre eux, accompagnés de photos de tournage et de documents de travail (croquis, listes, polaroïds, etc.), sont exposés, répartis dans six salles.
L’équipe du chef maquettiste Simon Weisse veille à la mise en place des décors d’Asteroid City, avec train miniature et simili Monument Valley.
© Atelier Simon Weisse
Ses personnages sont à la fois des enfants inconsolés et d’aimables fantômes. Des inadaptés rêveurs, d’éternels décalés qui s’accrochent à leurs manies de control freaks pour ne pas sombrer.
La dimension d’assemblage et d’accumulation obéit chez ce cinéaste minutieux à un perfectionnisme de démiurge paradoxal : Wes Anderson ne vise pas la cathédrale mais plutôt la miniature, la maison de poupée, la boule à neige. Certes, le palace austro-hongrois des années 1930 de The Grand Budapest Hotel ou la ville fantôme au bord du désert d’Asteroid City ne manquent pas de grandeur ni de perspective. Mais cette esthétique maniériste est surtout faite pour rentrer dans un cadre (l’auteur a réalisé le storyboard de la plupart de ses films), une valise, une boîte.
Dans l’un des premiers livres consacrés à Wes Anderson, l’essayiste et romancier Michael Chabon avait judicieusement rapproché son travail de celui de Joseph Cornell, artiste solitaire (et cinéaste expérimental méconnu), héritier de Dada et précurseur du pop art, qui créait des assemblages fascinants d’objets divers, banals ou dévalués dans des boîtes en bois.
Acteur fétiche d’Anderson, Bill Murray prête sa voix au personnage de Badger (Blaireau) dans le film d’animation en volume Fantastic Mr. Fox (2009).
© Mary Evans / Aurimages
L’idée n’est bien sûr pas seulement de faire joli, mais plutôt de caser la mort dans une boîte d’allumettes. Ou l’infini dans un cercueil. « Gentleman embaumeur », avance le critique Josué Morel dans le guide de présentation de l’exposition. Une formule heureuse, tant le deuil et la mélancolie dépressive imprègnent fortement les aventures orchestrées par Wes Anderson, et ce malgré les péripéties extravagantes, l’absurde, l’humour pince-sans-rire, la loufoquerie qui les caractérisent.
Affectionnant la tradition et cultivant, en bon cinéphile, une fidélité absolue à la pellicule, il est un « old school » cool.
Liens familiaux toujours compliqués, culpabilité du père (la Vie aquatique, Fantastic Mr. Fox), rêves à jamais envolés de l’enfance (la Famille Tenenbaum, Moonrise Kingdom), blessures narcissiques et névroses (À bord du Darjeeling Limited, Asteroid City) : des constantes qui font que la plupart des personnages sont à la fois des enfants inconsolés et d’aimables fantômes. Des inadaptés rêveurs, d’éternels décalés qui s’accrochent à leurs manies de control freaks pour ne pas sombrer. De là l’obsession de la symétrie, du graphisme ordonné, de la graphie et du dessin.
C’est assez naturellement vers l’animation que Wes Anderson s’est un moment tourné, employant la technique de « stop motion capture » (animation image par image avec des marionnettes). Il signe d’abord Fantastic Mr. Fox (2009), guerre ouverte entre des animaux libres (renards, blaireaux, mulots) et des fermiers cupides qui mettent en péril l’écosystème, puis l’Île aux chiens (2018), plaidoyer canin en même temps que brûlot politique, dans un Japon rétrofuturiste.
Mine de rien, le virtuose coquin a révolutionné l’animation en s’adressant à un public adulte et en insufflant de la nouveauté avec une technique ancienne. C’est un autre paradoxe « andersonien » : les images en 3D et le pouvoir phénoménal des effets numériques, il s’en moque comme de colin-tampon ! Affectionnant la tradition et cultivant, en bon cinéphile, une fidélité absolue à la pellicule, il est un « old school » cool, un moderne conservateur, un artiste soucieux avant tout d’artisanat. On l’a dit embaumeur, il faudrait ajouter modiste, tailleur (il est définitivement le réalisateur le mieux habillé au monde !), bricoleur, confectionneur…
Bill Murray campe l’excentrique océanographe Steve Zissou, inspiré du commandant Cousteau, dans la Vie aquatique (2004).
© Touchstone/courtesy Everett Collection/aurimages
Le réalisateur est entouré pour cela d’une troupe de fidèles collaborateurs – à commencer par son chef décorateur (ou « miniature supervisor »), Simon Weisse, qui crée des décors à petite échelle. Il a aussi fait appel au peintre Michael Taylor, membre de la Royal Society of Portrait Painters de Londres, pour composer le Garçon à la pomme, la délicieuse toile de maître tant convoitée de The Grand Budapest Hotel, pastiche en forme de fusion possible de Raphaël, Hans Holbein et Otto Dix ! Faux ou authentiques (l’original d’une photo de Jacques Henri Lartigue revient en leitmotiv dans la Vie aquatique), associés autant à la culture noble que populaire, tous ces fétiches ne pourraient exister sans une fine équipe de petites mains talentueuses.
À la fois dans le système hollywoodien (les gros studios et les marques le chouchoutent) et à côté (il a fondé tôt sa société de production), le cinéaste courtois reste un cas inédit d’indépendant qui peut profiter d’une débauche de moyens, perceptible dans le matériel – 1 000 marionnettes et 240 décors fabriqués pour l’Île aux chiens ! – ou la pléiade affolante de stars – figurent ainsi au générique de The French Dispatch Benicio del Toro, Timothée Chalamet, Léa Seydoux, Adrien Brody, Tilda Swinton, entre autres. Autant l’avouer : ce cinéma du trop-plein court le risque de tuer dans l’œuf l’émotion.
Il est arrivé que l’air, la matière vivante, l’incarnation viennent à manquer. L’auteur en est lui-même conscient. « J’ai désormais cette frayeur, disait-il dès 2014 (dans Libération), de gorger parfois mes films de trop de données et d’idées pour être digérés en une fois. » Il semble du reste que ces « défauts » soient eux-mêmes signifiés, dans ses histoires évoquant la monomanie aliénante, le repli sur soi, l’assèchement sentimental.
Des frères fâchés, un voyage initiatique en Inde : Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody dans À bord du Darjeeling Limited (2007).
© Fox
On pourrait même dire que Wes est le premier à « écouter » les arguments négatifs sur lui. Trop propre, trop ripoliné, son cinéma ? Il dégaine l’Île aux chiens, aventure dans une décharge remplie d’ordures où des chiens errants doivent se contenter de nourriture avariée. Trop futile, le dandy ? The Grand Budapest Hotel, nourri de Stefan Zweig, Gustav Klimt, Egon Schiele, tout comme l’Île aux chiens sont des réquisitoires d’une parfaite acuité contre la barbarie et la dictature. Trop germanopratin, The French Dispatch ? Il s’installe en plein désert (Asteroid City). Pratiquant volontiers l’art du contre-pied, le Brummell aime faire son film contre le précédent.
La constante, c’est bien sûr l’art, la musique (ses BO sont des élixirs exquis) et l’héritage culturel, qui restent les remparts les plus sûrs contre l’aboulie, la méchanceté, la corruption. Mais aussi le moyen d’être en relation, de faire société, de se divertir. La bienséance, l’humour et l’élégance sont ici pris très au sérieux, si l’on peut dire. C’est la morale dynamique de Wes Anderson : se tenir droit, sauver les apparences, quoi qu’il arrive.
Wes Anderson, l'exposition
Du 19 mars 2025 au 27 juillet 2025
Cinémathèque française • 51, rue de Bercy • 75012 Paris
www.cinematheque.fr
Catalogue Wes Anderson – Films, objets, photographies
Éd. The Design Museum • 296 p. • 38 €
Organisée par les commissaires d’exposition Matthieu Orléan (la Cinémathèque française), Lucia Savi et Johanna Agerman Ross (The Design Museum, Londres), en collaboration avec Octavia Peissel et Ben Adler (American Empirical Pictures), cette rétrospective est conçue comme un « arrêt sur image » sur un corpus d’objets iconiques, déclinés en trois catégories : accessoires, photos de tournage et documents de travail (croquis, carnets, etc.). Elle suit l’évolution chronologique de ses films en six chapitres – 1. Les débuts ; 2. Familles d’artistes ; 3. Voyages ; 4. Stop motion ; 5. Fresques européennes ; 6. Sur scène –, chacun correspondant à deux films.
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