Décryptage

Quand Wes Anderson donne à l’art le premier rôle de ses films

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Publié le , mis à jour le
Sa première, et tant attendue, exposition rétrospective ouvre cette semaine à Paris à la Cinémathèque française. Esthète et érudit, le réalisateur américain Wes Anderson est un grand amateur d’art. Composant chaque plan comme un tableau, élaborant ses décors avec l’aide de nombreux artisans, le cinéaste truffe aussi ses films d’œuvres réelles ou fictives. De The French Dispatch à The Grand Budapest Hotel, Beaux Arts décrypte pour vous les références artistiques de sa riche filmographie.

Outre son exposition au Kunsthistorisches Museum de Vienne en 2018 où il avait été invité à concevoir un parcours d’œuvres issues des collections autrichienne, Wes Anderson (né en 1969) n’avait jusqu’ici jamais bénéficié d’une exposition rétrospective complète, comme le propose, du 19 mars au 27 juillet, la Cinémathèque française à Paris. C’est d’abord l’occasion de (re)voir tous ses films qui y sont programmés dans ses salles de projections, dont les emblématiques La Vie aquatique, Moonrise Kingdom, The Grand Budapest Hotel, The French Dispatch ou Asteroid City.

Mais aussi de pénétrer dans les coulisses de sa filmographie à l’esthétique tirée à quatre épingles, de rencontrer ses principaux collaborateurs (ses acteurs, comme Owen Wilson ou Bill Murray, mais aussi sa costumière Milena Canonero, ses miniaturistes Simon Weisse et Andy Gent, le compositeur de ses bandes originales Alexandre Desplat…). Où l’on découvre un cinéaste passionné par le fait main autant que par l’histoire de l’art. La preuve en six détails qui n’ont pas échappé au regard expert de Beaux Arts !

Dans Rushmore et La Vie aquatique, les clins d’œil à Jacques Henri Lartigue

Extrait de La Vie aquatique de Wes Anderson (à gauche) : Steve Zissou contemple le portrait de son mentor Lord Mandrake, une œuvre fictive créée à partir d’un autoportrait de 1919 de Jacques-Henri Lartigue (à droite).
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Extrait de La Vie aquatique de Wes Anderson (à gauche) : Steve Zissou contemple le portrait de son mentor Lord Mandrake, une œuvre fictive créée à partir d’un autoportrait de 1919 de Jacques-Henri Lartigue (à droite).

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© Buena Vista International / Photographie J. H. Lartigue / © Ministère de la Culture (France), MPP-AAJHL

La fascination de Wes Anderson pour la France se devine dans à peu près tous ses films, que ceux-ci se déroulent à Paris (Hôtel Chevalier), vibrent sur la voix de Joe Dassin ou de Françoise Hardy (À bord du Darjeeling Limited, Moonrise Kingdom) ou restent célèbres pour quelques répliques en français dans le texte, dont l’énigmatique « Pensez-vous que l’hiver sera rude ? » de Fantastic Mr. Fox. Parmi les références francophiles du réalisateur, on trouve également Jacques Henri Lartigue (1894–1986), photographe autodidacte dont l’œuvre joyeuse et dandy résonne singulièrement avec l’univers d’Anderson. Quelques clichés de celui-ci apparaissent ainsi sur un mur dans Rushmore, et reviennent dans La Vie aquatique avec le personnage de Steve Zissou (Bill Murray), qui conserve une photo de son mentor Lord Mandrake, en réalité un portrait de Lartigue…

Un mystérieux Garçon à la pomme dans The Grand Budapest Hotel

À gauche : “Boy with Apple”, du peintre néerlandais fictif Johannes van Hoytl le Jeune, réalisé par l’artiste britannique Michael Taylor pour The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014) ; à droite : Albrecht Dürer, “Autoportrait, étude d’une main et d’un oreiller”, 1493
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À gauche : “Boy with Apple”, du peintre néerlandais fictif Johannes van Hoytl le Jeune, réalisé par l’artiste britannique Michael Taylor pour The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (2014) ; à droite : Albrecht Dürer, “Autoportrait, étude d’une main et d’un oreiller”, 1493

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© Michael Taylor / © MET/BOT / Alamy / Hemis

Il n’existe pas, et pourtant : le tableau Le Garçon à la pomme offre à l’intrigue de The Grand Budapest Hotel un très convaincant chef-d’œuvre de la Renaissance, signé du non moins fictif Johannes Van Hoytl le Jeune. Celui-ci est au cœur d’une discorde : légué au concierge de l’hôtel (Ralph Fiennes) par Madame D., l’une de ses plus fidèles clientes, le tableau daté de 1627 est revendiqué par son fils Dmitri, furieux d’être ainsi lésé… Puis volé par le concierge, avant qu’il le transmette au groom Zero Moustafa (F. Murray Abraham), lequel l’accrochera dans sa minuscule chambre une fois devenu propriétaire de l’hôtel. Pur accessoire de cinéma, le tableau a été réalisé sur la commande de Wes Anderson par Michael Taylor (né en 1952), un véritable artiste britannique qui a ici pris pour modèle l’acteur Ed Munro, et tâché de s’inscrire dans un style typique de la Renaissance nordique, entre Hans Holbein le Jeune, Lucas Cranach l’Ancien et Albrecht Dürer (notamment l’autoportrait dessiné du Metropolitan Museum de New York). Dans le film, le jeune Zero Moustafa le remplace en vitesse par un Egon Schiele, là encore inventé de toutes pièces, montrant deux femmes en pleins ébats amoureux… Problème ? Il ne fait pas la même taille, et laisse apparente la trace de la disparition.

Des tableaux d’orages dans Fantastic Mr. Fox

Extrait de Fantastic Mr. Fox de Wes Anderson (2009) : Felicity Fox, aux côtés de son mari, réalise l’une de ses peintures d’orages face à la campagne dorée.
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Extrait de Fantastic Mr. Fox de Wes Anderson (2009) : Felicity Fox, aux côtés de son mari, réalise l’une de ses peintures d’orages face à la campagne dorée.

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© Twentieth Century Fox France

La femme du renard facétieux et brigand qu’est Fantastic Mr. Fox a de quoi se désespérer : son mari ne l’écoute pas (et ce même quand il lui demande quel chemin elle préfère prendre…), il vole, délaisse son fils, met son foyer en danger… Inquiète et taiseuse quand lui se montre optimiste et expansif, Felicity Fox (doublée par Meryl Streep en version originale et par Isabelle Huppert en version française) s’épanouit discrètement dans sa passion pour la peinture. Plantant son chevalet face à la campagne dorée, la renarde semble ne pas voir ce qu’elle a sous les yeux puisqu’elle ne peint que des paysages orageux, dont le ciel obscur est barré d’éclairs. Un détail subtil qui révèle toute la complexité d’un personnage féminin secondaire.

Des décors aux costumes, un cinéma artisanal

L’équipe de Simon Weisse apporte les derniers détails à l’une des maquettes miniatures utilisées pour The French Dispatch, de Wes Anderson (2021).
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L’équipe de Simon Weisse apporte les derniers détails à l’une des maquettes miniatures utilisées pour The French Dispatch, de Wes Anderson (2021).

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© Atelier Simon Weisse

Wes Anderson a sa bande. D’acteurs d’abord, lui qui a rencontré Owen Wilson sur les bancs de l’Université du Texas à Austin, puis est resté fidèle tout au long de sa filmographie à sa troupe grandissante composée de Bill Murray, de Jason Schwartzman, d’Adrien Brody, de Tilda Swinton ou encore d’Edward Norton. En coulisses, le réalisateur aime également les collaborations longues, comme avec la costumière Milena Canonero, dont l’attention aux détails a largement contribué à l’esthétique de films comme La Vie aquatique ou The Grand Budapest Hotel. Ou avec les miniaturistes Simon Weisse et Andy Gent, qui ont fabriqué les marionnettes de Fantastic Mr. Fox et de L’Île aux chiens, mais aussi d’impressionnantes maquettes miniatures pour les décors de films pourtant en prise de vues réelles tels que The French Dispatch. Ces collaborations avec des artisans du cinéma témoignent d’une affection sincère du réalisateur pour le fait main plutôt que pour des effets spéciaux créés par ordinateur.

Un patrimoine architectural d’exception qui crève l’écran

Le grand magasin Görlitzer Warenhaus à Görlitz en Allemagne (à droite) a servi de décor intérieur pour The Grand Budapest Hotel (à gauche), de Wes Anderson (2014).
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Le grand magasin Görlitzer Warenhaus à Görlitz en Allemagne (à droite) a servi de décor intérieur pour The Grand Budapest Hotel (à gauche), de Wes Anderson (2014).

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© Twentieth Century Fox France / © Everett Collection / Aurimages / © Georg Berg / Alamy / Hemis

Outre les maquettes miniatures utilisées pour créer des décors sur mesure, Wes Anderson a également l’œil pour tourner dans des architectures patrimoniales exceptionnelles. Si le charme de The French Dispatch tient en partie aux ruelles anciennes d’Angoulême, les décors intérieurs de The Grand Budapest Hotel doivent tout à l’architecture Art déco du grand magasin Görlitzer Warenhaus à Görlitz en Allemagne, inauguré en 1913. Un œil attentif repérera dans le même long-métrage l’architecture baroque du palais du Zwinger à Dresde, le château de Waldenbourg, dans l’est de l’Allemagne, ainsi que l’observatoire astronomique du Sphinx en Suisse. Quant au joli phare de Moonrise Kingdom, il se dresse à Point Judith, un village sur la côte de Narragansett, à Rhode Island aux États-Unis.

Dans The French Dispatch, un artiste et sa geôlière

À gauche, extrait de The French Dispatch, de Wes Anderson (2014) : L’œuvre “Simone, Naked, Cell-Block J. Hobby Room” du génie fictif Moses Rosenthaler (à droite), a été réalisé par l’artiste Sandro Kopp.
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À gauche, extrait de The French Dispatch, de Wes Anderson (2014) : L’œuvre “Simone, Naked, Cell-Block J. Hobby Room” du génie fictif Moses Rosenthaler (à droite), a été réalisé par l’artiste Sandro Kopp.

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© Fox Searchlight Pictures / © The Walt Disney Company France / © Sandro Kopp / Photo droite Caris Yeoman

Une jeune femme nue (Léa Seydoux) pose dans un noir et blanc élégant devant un peintre barbu (Benicio del Toro) ; tout à coup, elle interrompt la séance, et tous deux se rhabillent, elle de l’uniforme d’une gardienne [ill. en Une], lui d’une camisole de force. Les couleurs reviennent et nous entraînent sur la scène d’une conférence, durant laquelle J. K. L Berensen (Tilda Swinton), conservatrice d’un musée du Kansas, retrace l’histoire de cet artiste emprisonné pour meurtre, dont l’œuvre expressionniste a attiré l’attention d’un important codétenu, le marchand d’art Julien Cadazio (Adrien Brody). Créée par Sandro Kopp (né en 1978), assisté de Sian Smith (née en 1991) et Édith Baudrand (née en 1972), l’œuvre Simone, Naked, Cell-Block J. Hobby Room du génie fictif Moses Rosenthaler a été exceptionnellement exposée en 2021 au 180 The Strand de Londres puis au musée d’Art moderne de Paris, à l’occasion de la sortie du film en salles. Plus qu’un accessoire, c’est une véritable œuvre d’art…

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Légende de l’image de Une :

Wes Anderson, “The French Dispatch”, (2021) : Léa Seydoux dans le rôle de Simone se tient devant les œuvres du peintre fictif Moses Rosenthaler, réalisées par Sandro Kopp pour le film. © Fox Searchlight Pictures / © The Walt Disney Company France

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Wes Anderson, l'exposition

Du 19 mars 2025 au 27 juillet 2025

www.cinematheque.fr

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