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Rosemarie Trockel, Mama Told Me Not To Come (2002), dans l’exposition “Férocité à domicile” (2025) à la fondation Pernod Ricard à Paris
Impression offset et sérigraphie sur papier • 57 × 84 cm • © Courtesy de Rosemarie Trockel et Sprüth Magers, Cologne
Louise Bourgeois a appelé Maman une araignée géante – et assez terrifiante. James Whistler a nommé Arrangement en gris et noir un portrait singulièrement austère de sa mère. Taquin, Michel Journiac est allé jusqu’à se travestir pour ressembler à la sienne, et poser enlacé avec elle. Mais que nous disent ces choix de représentation ?
Sujet favori sur les divans, le thème de la filiation maternelle a déjà été exploré l’année dernière par l’exposition « À partir d’elle. Des artistes et leur mère » au BAL ; cette année, en pleine période de fête des mères, il inspire à nouveau un accrochage à la fondation Pernod Ricard, laquelle se tourne cette fois vers la très jeune scène contemporaine – mais pas que.
C’est d’ailleurs avec la réalisatrice Chantal Akerman (1950–2015) que s’ouvre « Férocité à domicile ». En 1977, celle-ci présente son film News from Home ; le dossier de presse, conçu avec soin et ici exposé, reprend le principe du film, et associe des images de New York, où la cinéaste s’est échappée, avec une lettre de sa mère imprimée sur une feuille de calque. Jouant de cette superposition, la transparence laiteuse trahit le sentiment d’invasion que ressent la cinéaste face aux sollicitations régulières de sa mère, qui a si hâte de la voir revenir.
« À la fois refuge et piège insidieux », analyse la commissaire de l’exposition Oriane Durand, cet amour harcelant « oscille entre tendresse, culpabilisation et infantilisation ». Aïe ! Le ton est donné. Ici, aucune mère, ou presque, ne sera épargnée. Dans une peinture de Sebastian Wiegand (né en 1987), c’est la plus terrifiante d’entre elles qui surgit d’une télévision, projetée dans un espace domestique hanté de torpeur : on reconnaît en un clin d’œil Rosemary’s Baby (1968), film d’horreur de Roman Polanski adapté d’un roman d’Ira Levin, qui met en scène une femme rendue folle par une atroce grossesse. Dans le salon, les personnages sont allongés, comme épuisés par la touffeur de cet environnement.
Sebastian Wiegand, Horoscope Junkie, 2024
Huile sur toile • © Objets Pointus. Courtesy de Sebastian Wiegand.
À deux pas de là, une céramique de Rosemarie Trockel (née en 1952) intitulée Dry Milk (Mother’s Invention) (2020) laisse deviner un étrange placenta en nuances de blanc et de brun. Le choix de la céramique et le thème de l’allaitement convoquent dans un même amas informe deux indices de l’univers domestique, agglomérés sans joie – on pense aussi à des intestins, des étrons, de la boue, et il y a dans cette sculpture abstraite au titre éloquent un concentré redoutable de ce que l’expérience de la maternité (de l’accouchement notamment) peut produire de pire.
Harilay Rabenjamina, Is this my bio, 2021
Coll. Capc musée d’art contemporain de Bordeaux • © Co-production Triangle – Astérides. Courtesy d’Harilay Rabenjamina
Chez Harilay Rabenjamina (né en 1992), c’est encore le corps qui est en cause. Mais cette fois-ci, celui de sa sœur et de sa mère, dont l’artiste raconte à travers des photographies et un film (à voir dans une reconstitution de salon digne d’un magasin de meubles) comment l’une puis l’autre ont décidé de subir une opération de chirurgie esthétique. Leur but ? Obtenir « un nez de Blanche », ce qui horrifie le jeune homme. Car comment s’accepter dans un monde raciste, si nos proches cèdent à la pression ? Que faire quand même nos digues les plus précieuses cèdent ?
Fragilisée, l’intimité de la famille s’incarne aussi dans un espace domestique éclaté : Rosa Joly (née en 1986) suspend au plafond de la première salle des fragments de balustrades d’escalier couvertes d’aluminium. Brillantes, presque festives, celles-ci s’accompagnent d’ornements pailletés de fleurs, des roses, qui évoquent les sœurs de l’artiste, et racontent un foyer fantomatique, étincelant mais précaire, comme l’explique la commissaire : « La maison, traditionnellement perçue comme un cocon protecteur, devient sous son regard le lieu de l’instabilité, où l’intime vacille. »
Une œuvre, enfin, réhabilite une certaine forme de tendresse, placée toutefois sous le signe de l’incertitude. La Géorgienne Tolia Astakhishvili (née en 1974) recompose complètement la dernière salle de l’exposition et la divise en trois espaces, dans lesquels elle répartit un savant bazar d’objets quelconques empruntés aux équipes de la fondation, avec des collages de son père, Zurab Astakhishvili, et des dessins de sa mère, Mara Sanadze, en plus de dessins du jeune artiste Simon Lässig (né en 1992).
Rosa Joly, Exposition « Férocité à domicile » à la fondation Pernod Ricard à Paris
© Courtesy de Rosa Joly
Ainsi réunies, ces différentes choses et œuvres « tissent un récit fictionnel empreint d’une densité affective entre absence et présence », indique la commissaire. La mise en scène évoque une maison vide après une disparition ; et ce moment troublant, expérience universelle, où les objets abandonnés racontent les êtres disparus, ces parents dont l’amour maladroit transperce les souvenirs.
Férocité à domicile
Du 16 mai 2025 au 19 juillet 2025
www.fondation-pernod-ricard.com
Fondation d'Entreprise Pernod Ricard • 1 Cours Paul Ricard • 75008 Paris
www.fondation-pernod-ricard.com
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