Article réservé aux abonnés
Léon Busy, Kyôto, Japon. Des actrices-danseuses habillées en geishas, entourant une maiko (apprentie geisha), 1912
Fac-similé d'après une plaque autochrome originale • 12 x 9 cm • Coll. musée départemental Albert-Kahn, Département des Hauts-de-Seine • © Musée départemental Albert-Kahn
« La photographie est une invention merveilleuse ! » Pour saisir ce message vieux de plus de 130 ans, il faut lire sur les lèvres de l’homme qui nous l’adresse, Georges Demenÿ (1850–1917), inventeur, pionnier de la photo et du cinéma, ici immortalisé par Eadweard Muybridge (1830–1904) dans un petit film muet de 1891. Ainsi s’ouvre « Voir le temps en couleurs » au Centre Pompidou-Metz. À ceux qui s’attendraient à plonger dans un tourbillon arc-en-ciel, Sam Stourdzé, commissaire de l’exposition (et directeur de la Villa Médicis), prévient d’emblée : vous avez tout faux !
Pour mieux saisir la proposition qui nous est faite ici, il faut séquencer ce titre qui, explique-t-il, traduit les « trois grandes utopies de la photographie » : celles de fixer le réel, de décomposer de temps et de voir les couleurs. Plongé dans une pénombre relative – ce médium ne supportant qu’une lumière de faible intensité –, le visiteur embarque ainsi pour une odyssée vertigineuse à la fois technique et esthétique, en plus de 300 œuvres. Fait exceptionnel, tous les tirages ou presque sont originaux.
Gustave Le Gray, La Grande Vague à Sète, n° 17, 1857
Photographie sur papier albuminé • Coll. Musée barrois, Bar-le-Duc • © Musée barrois / Photo N. Leblanc
Les icônes sont bien là, à commencer par la Joconde. Maintes fois copiée, recopiée et détournée, puis mitraillée par les touristes venus du monde entier pour l’admirer au Louvre, Monna Lisa fut d’abord photographiée sous toutes les coutures par Gustave Le Gray (1820–1884) en 1854 d’après un dessin d’Aimé Millet. Expérimentateur né, ce peintre de formation manipule des agents chimiques de ses tirages et fait varier les tonalités, comme il le ferait avec les couleurs de sa palette. Un peu plus loin dans le parcours, on le retrouve avec sa célèbre Grande vague à Sète (1857), qui peut être aussi considérée comme le premier photomontage de l’histoire – cette image culte étant née de la réunion de deux négatifs.
Des micro-organismes aux étoiles, il n’y a qu’un pas, et la photographie, raconte l’exposition, a aussi accompagné les plus folles conquêtes des hommes.
Figer le réel, c’est aussi rendre visible l’invisible. En Allemagne, la découverte des rayons X par Wilhelm Röntgen en 1895 ouvre la voie au siècle suivant à des artistes comme Laure Albin Guillot (1879–1962), qui réalise une multitude de vues microscopiques de cellules de végétaux et de minéraux, tandis qu’un peu plus tard Jean Painlevé (1902–1989) explore les mystères des fonds marins. Des micro-organismes aux étoiles, il n’y a qu’un pas, et la photographie, raconte l’exposition, a aussi accompagné les plus folles conquêtes des hommes. Celle des cimes, comme en témoignent les fabuleuses images des frères Bisson escaladant le mont Blanc ; mais aussi bien sûr celle de l’espace. Sur les cimaises du Centre Pompidou-Metz, les premières photographies astronomiques des frères Henry dialoguent ainsi avec les images de la NASA et les immenses cieux étoilés de Thomas Ruff (né en 1958).
Harold Edgerton, La goutte de lait, Milk Drop Coronet, 1957
Tirage pigmentaire • Coll. Centre national des arts plastiques, Paris • © The Harold & Esther Edgerton Family Foundation / Cnap
Préoccupation majeure des photographes, le mouvement fait son entrée en scène avec les emblématiques chronophotographies d’Eadweard Muybridge et d’Étienne-Jules Marey (1830–1904), qui décomposèrent la marche des hommes et des chevaux, avant qu’Harold Eugene Edgerton (1903–1990), professeur d’ingénierie électrique au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et inventeur du flash stroboscopique, n’immortalise au siècle suivant la fulgurante trajectoire d’une balle de révolver transperçant un fruit, ou les éclaboussures étonnamment graphiques de gouttes de lait. Quasiment au même moment, Philippe Halsman (1906–1979) développait quant à lui l’amusant concept de « jumpology », croyant pouvoir révéler la véritable personnalité de ses modèles en capturant leurs sauts dans les airs.
« On a coutume de penser que la couleur n’est apparue que dans les années 1970. On a 100 ans de retard ! »
Sam Stourdzé
Et la couleur dans tout ça ? « On a coutume de penser qu’elle n’est apparue que dans les années 1970. On a 100 ans de retard ! », rappelle Sam Stourdzé. Elle apparaît dès 1869 grâce à Louis Ducos de Hauron, qui travaille avec une combinaison de filtres colorés. D’abord utilisée dans le domaine scientifique, elle part ensuite à la conquête du monde, lorsque les frères Lumière inventent en 1903 l’autochrome. C’est avec ce procédé que les opérateurs des « Archives de la Planète », missionnés par le banquier et philanthrope Albert Kahn exploreront les quatre coins de la Terre, du fin fond de la Bretagne au Japon, pour immortaliser leur monde en voie de disparition.
Helen Levitt, Gumballs, New York, 1971
Tirage par transfert de colorant • 31,8 × 43,2 cm • Coll. Galerie Thomas Zander, Cologne • © Film Documents LLC Courtesy Thomas Zander, Cologne
De Yevonde Middleton (1893–1975), pionnière de la photographie couleur dans les années 1930, à Saul Leiter (1923–2013) et Helen Levitt (1913–2009), sans oublier les incontournables William Eggleston (né en 1939), Stephen Shore (né en 1947) et Joel Meyerowitz (né en 1938), l’exposition rend aussi hommage à ces virtuoses qui se sont affranchis des codes de la photographie noir et blanc, à une époque où la couleur n’était réservée qu’aux images commerciales et à la publicité. Quant au mot de la fin, il revient à un peintre ! La flamme vacillante d’une bougie, des fleurs, des vanités : à la fois mystérieux et troublants, les tableaux photographiques de Gerhard Richter (né en 1932), au réalisme stupéfiant, interrogent : ainsi reproduite par la peinture, quel avenir pour la photographie ?
Voir le temps en couleurs. Les défis de la photographie
Du 13 juillet 2024 au 18 novembre 2024
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique