PARIS

Au musée de l’Orangerie, l’infinie poésie du flou artistique

Par

Publié le , mis à jour le
Fréquemment associé à un défaut visuel qu’il faudrait corriger, le flou s’est aussi imposé comme un parti pris esthétique dans l’art de la seconde moitié du XXe siècle. C’est ce que montre avec délicatesse et poésie une exposition au musée de l’Orangerie.
Wojciech Fangor, N 17
voir toutes les images

Wojciech Fangor, N 17, 1963

i

Huile sur toile de jute • 100 × 100 cm • Coll. MoMA, New York

Un beau jour, en se mettant au travail, Claude Monet voit flou. Opéré d’une double cataracte en 1922, le vieux peintre conservera jusqu’à sa mort des séquelles de cette maladie. Son œuvre tardive aussi : les couleurs se font plus ardentes et sa touche plus enlevée, presque chaotique.

Les contours s’estompent et les formes fusionnent, à tel point que le peintre de Nymphéas, obligé de trouver des stratagèmes pour contourner les effets de la maladie, a plus tard été qualifié de précurseur de l’abstraction. Faut-il y voir la conséquence logique d’une impitoyable dégénérescence visuelle ? Ou au contraire le véritable parti pris esthétique d’un artiste devenu presque aveugle, mais plus que jamais visionnaire ?

Mame-Diarra Niang, Morphologie du rêve #6, Série « Sama Guent Guii »
voir toutes les images

Mame-Diarra Niang, Morphologie du rêve #6, Série « Sama Guent Guii », 2022

i

Encre d’archives sur papier métallique • 100 × 100 cm • © Mame-Diarra Niang

Ce printemps, le musée de l’Orangerie invite à repenser l’héritage laissé par le grand maître à la fin de sa vie en s’aventurant aux confins du flou, un terrain créatif aux possibilités infinies où se sont réfugiés les artistes après la Seconde Guerre mondiale pour mieux s’affranchir des certitudes du visible, sans toutefois ignorer le réel. Ce, à une époque où les performances des moyens technologiques mis en œuvre pour permettre aux hommes d’appréhender toujours plus nettement les contours du monde (et de l’univers) n’ont cessé de croître.

Quand le monde devient flou

Partout, « Dans le flou » sème le trouble, préférant aux certitudes le charme infiniment plus poétique de l’indistinct ou de l’entre-deux.

Si en peinture, le flou trouve son origine dans le délicat brouillard du sfumato de la Renaissance, il s’impose comme caractère esthétique au XIXe siècle sous l’impulsion de William Turner d’abord, puis de l’impressionnisme. C’est ce dont témoigne le préambule de l’exposition, qui dans une première salle orchestre un dialogue sensible entre un paysage nimbé de lumière et de mystère signé du grand maître britannique, un marbre aux contours énigmatiques d’Auguste Rodin (rappelant au passage que les sculpteurs, eux aussi, ont tenté de figer dans le marbre le trouble évanescent) ou encore un cube de Jeppe Hein, aux parois transparentes couvertes de condensation. S’agit-il de l’une de ces familières vitrines de musées, de laquelle une œuvre se serait tout bonnement évaporée ?

Gerhard Richter, September
voir toutes les images

Gerhard Richter, September, 2005

i

Huile sur toile • 52,1 × 71,8 cm • Coll. MoMA, New York • © Gerhard Richter 2025 (0002)

Partout, « Dans le flou » sème le trouble, préférant aux certitudes le charme infiniment plus poétique de l’indistinct ou de l’entre-deux. Ce choix se manifeste aussi dans la scénographie – sublime – de l’exposition, dont les espaces sont scandés par de grands pans de tissus translucides tendus, qui voilent plus qu’ils ne dévoilent les œuvres. Quant au parcours, thématique, qui mêle à la fois peintures, films et photographies, il plonge le visiteur dans les affres de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours, en questionnant le statut politique des images qui façonnent la mémoire collective.

Futurs incertains

Car, bien souvent, les artistes ont trouvé dans le flou une façon de retranscrire les traumatismes de l’Histoire – la Shoah, par exemple, chez Christian Boltanski et Zoran Mušič ; le 11 Septembre chez Thomas Ruff et Gerhard Richter ; le génocide au Rwanda chez Alfredo Jaar ; ou encore la récente pandémie de Covid, photographiée à la caméra infrarouge par Antoine d’Agata. Maître incontesté du flou dans l’art contemporain, Gerhard Richter ponctue, tel un fil rouge, l’exposition où se croisent aussi, entre autres, Mark Rothko, Hans Hartung, Miriam Cahn, Francis Bacon, Ugo Rondinone.

Mircea Cantor, Unpredictable Future
voir toutes les images

Mircea Cantor, Unpredictable Future, 2015

i

Lightbox • Coll. particulière • © ADAGP, Paris 2025

« Unpredictable Future » apparaît comme le maître-mot de la fin, et se lit à l’issue du parcours sur une vitre couverte de condensation, photographiée par Mircea Cantor, qui commente : « De nos jours, nous cherchons la transparence et la prévisibilité dans tout (…) Nous voulons prouver, savoir, être certains. Il y a une inflation de la valeur de la certitude ; nous avons besoin du contraire. C’est là que les artistes peuvent jouer un rôle. » Dans un monde plus que jamais saturé d’images, et dont les contours sont désormais redessinés par l’intelligence artificielle, à nous de les écouter.

Arrow

Dans le flou. Une autre vision de l’art, de 1945 à nos jours

Du 30 avril 2024 au 18 août 2024

www.musee-orangerie.fr

Retrouvez l'article dans la sélection Les meilleures expos du moment à voir à Paris

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi