MUSÉE DE MONTMARTRE

Au musée de Montmartre, les talents cachés de Jacques Prévert

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Poète incontournable, scénariste… Jacques Prévert est aussi l’auteur d’une œuvre plastique considérable. À l’aune des célébrations du centenaire du surréalisme, le musée de Montmartre met en lumière une facette méconnue de cet artiste total, à l’imagination et l’humour sans limite.
Jacques Prévert, Le Désert de Retz (détail)
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Jacques Prévert, Le Désert de Retz (détail), av. 1963

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Collage réalisé à partir d’une photographie argentique d’Izis • Coll. Eugénie Bachelot Prévert • © Fatras / Succession Jacques Prévert / Adagp, Paris, 2024

De Jacques Prévert (1900–1977), on connaît surtout ses poèmes, appris inlassablement par cœur à l’école ; ses scénarios aussi, magistralement portés à l’écran par Marcel Carné. Mais une grande partie de son œuvre est largement demeurée dans l’ombre de ce géant de la littérature et du cinéma. Car cet alchimiste du verbe s’est aussi, tout au long de sa vie, consacré aux arts visuels. Il est ainsi l’auteur d’une œuvre plastique immense, foisonnante, qui mêle collage, dessins au feutre et livres d’artiste réalisés en collaboration avec ses amis – Pablo Picasso, Alexander Calder, Joan Miró, pour ne citer qu’eux. C’est ce que montre jusqu’au 16 février « Jacques Prévert, le rêveur d’images » au musée de Montmartre, qui célèbre par la même occasion un double anniversaire : le centenaire du surréalisme et le 70e anniversaire de l’installation de l’artiste dans son appartement de la cité Véron, niché derrière les ailes du Moulin-Rouge et conservé intact par sa petite-fille, Eugénie Bachelot-Prévert, co-commissaire de l’exposition.

Adepte d’une fusion totale des arts, Jacques Prévert manipulait les images comme il jouait avec les mots. En 1932, celui qui avait pourtant décidé d’embrasser une carrière de oisif adapte pour son frère Pierre le scénario de L’Affaire est dans le sac, de l’acteur et réalisateur hongrois Ákos Ráthonyi – une première expérience concluante qui lui ouvre les portes du 7e art. Elle est suivie d’une rencontre décisive avec Marcel Carné, marquant les débuts d’une longue collaboration ponctuée de chefs-d’œuvre : Le Quai des brumes (1938), Les Visiteurs du soir (1942), Les Enfants du Paradis (1945)…

Jacques Prévert, Scénario illustré pour « Les Enfants du Paradis », film de Marcel Carné
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Jacques Prévert, Scénario illustré pour « Les Enfants du Paradis », film de Marcel Carné, 1943

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Crayons de couleur, encre • Coll. Cinémathèque Française • © Fatras / Succession Jacques Prévert / Adagp, Paris, 2024

Chaque scénario est un tableau. Et pour cause, lorsqu’il commence un nouveau projet de film, Prévert punaise au mur une large feuille de papier, sur laquelle il jette les grandes lignes des caractéristiques de ses personnages. Il agrémente le tout de petits dessins aux traits enfantins, réalisés à l’aide de simples crayons de couleur. Au milieu des taches d’encre, des trous de cigarette constellent la feuille. Sur le scénario des Enfants du Paradis, l’un d’eux est transformé en soleil avec une note adressée au lecteur : « Merde pour celui qui lira ».

L’ami des artistes

« Celui qui regarde un tableau comme celui qui lit un livre est toujours un peu l’auteur ou tout au moins collaborateur. »

Toute sa vie durant, Prévert a nourri d’intimes relations avec quelques-unes des plus grandes figures des avant-gardes, à commencer par Yves Tanguy qu’il rencontre en 1920 au service militaire, dans des conditions (déjà) surréalistes. Tanguy, pour qui tous les moyens sont bons pour se faire réformer, se fait alors passer pour un fou en dévorant des sandwichs aux araignées ! Quelques années plus tard à Paris, les deux compères et leur bande de la rue du Château inventent un jeu. Chaque participant doit dessiner ce qui lui passe par la tête sur une feuille de papier pliée en quatre avant de la passer à son voisin. Une fois dépliée, la feuille révèle une forme improbable : le cadavre exquis est né !

Yves Tanguy, Le testament de Jacques Prévert (La Rue du Château)
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Yves Tanguy, Le testament de Jacques Prévert (La Rue du Château), 1925

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Huile, graphite et grattage sur panneau monté sur panneau marqueté • Suisse, Collection Particulière • © Estate Of Yves Tanguy / Adagp, Paris, 2024

« Celui qui regarde un tableau comme celui qui lit un livre est toujours un peu l’auteur ou tout au moins collaborateur. » Pour Prévert, la création est affaire d’amitié et de collaboration. C’est vrai pour le cinéma, mais aussi pour l’édition. Le poète cosigne de nombreux ouvrages imaginés avec ses amis artistes. Ainsi paraît Diurnes en 1962, dans lequel les mots du poète dialoguent avec les sympathiques portraits souriants réalisés par Pablo Picasso à partir des photographies d’André Villers. Suivront Les Chiens ont soif (1964) avec Max Ernst, Le Cirque d’Izis (1965) avec Marc Chagall, Varengeville (1968) avec Georges Braque, Adonides (1978) avec Joan Miró… Paru après la mort du poète, ce dernier associe les dessins colorés de l’Espagnol, qui rappellent ses fameuses « Constellations », aux mots magiques de Prévert : « le sublime est corrosif », « les secrets les mieux gardés sont ceux qui jamais n’ont été demandés », « j’aime mieux tes lèvres que mes livres ».

Une imagination sans limite

En 1948, Prévert passe par une belle porte en tombant d’une fenêtre. Gravement blessé, il traverse une longue période de convalescence durant laquelle il s’adonne à l’art du collage, une pratique qu’il n’abandonnera plus. Il flâne aux puces, chez les bouquinistes, ou chez les marchands de la rue Dauphine à la recherche de vieux journaux et d’albums en tous genres. Quelques coups de ciseaux (qu’il fait affûter spécialement chez un coutelier de l’avenue de l’Opéra) et quelques points de colle suffisent pour faire naître des univers oniriques, tantôt étranges ou farfelus. Sur des feuilles de papiers Canson, cohabitent gaiement des reproductions de peintures de Piero della Francesca, des illustrations du Petit Journal, des images publicitaires arrachées à des magazines, des cartes postales…

Jacques Prévert, Le Christ du Moulin Rouge
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Jacques Prévert, Le Christ du Moulin Rouge, 1968

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Collage sur carte postale • Coll. Bibliothèque nationale de France, département des estampes et de la photographie • © Fatras / Succession Jacques Prévert / Adagp, Paris, 2024

Prévert passe maître dans l’art du détournement. Il s’amuse à recréer les paysages parisiens, déménage le Sacré-Cœur sur l’île Saint-Louis, le Moulin-Rouge à la campagne… Son imagination, comme son humour et son ironie, semblent sans limite, et ce particulièrement lorsqu’il s’attaque à ses cibles fétiches : l’armée et l’Église. Il imagine ainsi une improbable Fête nautique dans laquelle des Christ tout juste crucifiés semblent se livrer à une séance de natation synchronisée dans une fontaine. Dans d’autres mises en scène truculentes, des saints se font la courte échelle pour changer une ampoule, le pape se trouve affublé d’une auréole un brin tapageuse (les ailes du Moulin-Rouge !) ou donne l’Ave devant une machine à « laver », bourrée non pas de vêtements mais de morceaux de corps humain…

L’artiste à l’imaginaire foisonnant a fait de sa propre vie une œuvre d’art. Chaque jour, il prend l’habitude de dessiner sur une feuille de papier une grande fleur colorée. Tout autour, Prévert note ses rendez-vous de la journée – avec Robert Doisneau, Édith Piaf, Jean Gabin ou Gérard Fromanger, mais aussi avec le coiffeur ou le vétérinaire pour sa fidèle chienne Ergé… Une incursion poétique dans l’intimité de l’un des plus grands artistes du XXe siècle qui s’achève, au musée de Montmartre, avec la reconstitution de son bureau où règne un joyeux Fatras, qu’il est impossible ou presque à décrire. À moins de se lancer dans un inventaire… à la Prévert !

Jacques Prévert, le rêveur d'images

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