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PARIS

Brancusi au Centre Pompidou : la sculpture jusqu’à l’épure

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Publié le , mis à jour le
Avec ses formes dépouillées à l’extrême reposant sur une harmonie quasi parfaite, Constantin Brancusi (1876–1957) a fait basculer la sculpture dans une nouvelle dimension. Heureux légataire de son atelier, le musée national d’Art moderne consacre une rétrospective magistrale à ce génie de la taille directe qui voulait faire de son œuvre une source de joie.
Constantin Brancusi, La Muse endormie
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Constantin Brancusi, La Muse endormie, 1910

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Coll. Succession Brancusi • © Succession Brancusi - All rights reserved, ADAGP, Paris, 2023

Tout commence par un Baiser [ill. plus bas]. Éternel, infrangible, solide comme le bloc de pierre dans lequel il a été sculpté. À peine dégrossi, il donne à voir en quelques traits incisifs une chevelure féminine, des bras entrelacés et deux regards plongés l’un dans l’autre. Scellant à jamais l’union de deux êtres si fusionnels qu’ils forment un tout indivisible, il n’est que le premier d’une longue série sur laquelle son créateur Constantin Brancusi ne cessera de revenir.

Déclinée en de multiples versions, l’œuvre permet presque d’embrasser toute la carrière de cet artiste considéré comme le fondateur de la sculpture moderne, depuis ses débuts à Paris jusqu’à la dernière version réalisée en 1945, de son atelier au 11 de l’impasse Ronsin (dans le 15e arrondissement de Paris) jusqu’au cimetière du Montparnasse qui abrite sa tombe, mais aussi, non loin de là, une variante du couple inséparable, accroupi cette fois, uni pour veiller sur la sépulture d’une jeune fille russe suicidée par amour en 1910.

« La main pense et suit la pensée de la matière »

Edward Steichen Brancusi dans le jardin de Steichen à Voulangis, 1922
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Edward Steichen Brancusi dans le jardin de Steichen à Voulangis, 1922

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Coll. Centre Pompidou – Musée national d’Art moderne, Paris • © Centre Pompidou – Musée national d’Art moderne, Centre de création industrielle, Paris, dist. RMN-Grand Palais / Image Centre Pompidou

Mais revenons au premier Baiser, celui de 1907, qui a pour l’artiste roumain, arrivé dans la capitale française depuis peu, un goût particulier. Il marque un moment clé : celui où Brancusi revient à la taille directe après une formation académique basée sur la pratique classique du moulage. « C’est en taillant la pierre que l’on découvre l’esprit de la matière, sa propre mesure. La main pense et suit la pensée de la matière », note l’artiste. Le matériau est solide et fragile à la fois ; il résiste. Il faut l’amadouer sans le forcer, le caresser sans le blesser, pondérer ses gestes.

C’est un retour aux sources pour Brancusi, qui convoque des gestes ancestraux, mais aussi ceux de son enfance dans la petite commune d’Hobita, en Roumanie. Le gamin Constantin, issu d’un milieu paysan, sculptait de petites figures en bois, s’inspirant pour les motifs des portails, piliers et auvents des maisons de son environnement direct.

Constantin Brancusi, The Kiss
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Constantin Brancusi, The Kiss, 1916

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Pierre calcaire • 58.4 × 33.7 × 25.4 cm • Coll. Musée d’Art de Philadelphie, Philadelphie • © Succession Brancusi / ADAGP, Paris, 2024

Enfant rebelle, instinctif, il fugue plusieurs fois dès l’âge de 11 ans et part pour Targu Jiu, Slatina puis Craiova, accumulant les petits boulots. Jusqu’au jour où, en 1894, le patron du restaurant qui l’embauche, fasciné par le violon que le jeune homme vient de construire tout seul en réemployant les lattes de caisses d’emballage, l’encourage à s’inscrire à l’École des arts et métiers de la ville. Son diplôme en poche, il rejoint à 21 ans l’École nationale des beaux-arts de Bucarest où il s’initie au modelage du plâtre d’après des modèles et des sources antiques. Trop académique pour lui. Brancusi prend le large direction Paris.

Un bref passage chez Rodin

Constantin Brancusi, Colonne sans fin
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Constantin Brancusi, Colonne sans fin, 1937

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Fonte • 2933 cm de haut • Târgu Jiu, Roumanie • © Hervé Champollion / akg-images © ADAGP, Paris 2018

Il arrive en 1904 après un long périple, fait en grande partie à pied, passant par Budapest, Vienne, Munich, Zurich, Bâle, puis l’Alsace. Il vit de petits métiers avant de bénéficier d’une bourse et d’intégrer l’atelier d’Antonin Mercié, dans la foulée de son inscription à l’École nationale des beaux-arts. L’artiste fait un bref passage chez Rodin, dont il se démarque assez vite – trop d’émotions dans ses œuvres –, et s’installe dans un premier atelier, un lieu qu’il crée à son image en fabriquant tout le mobilier de ses propres mains, la cheminée en pierre, les tabourets en bois, les tables en plâtre, les socles aussi qui parfois deviennent des œuvres à part entière, comme sa fameuse Colonne sans fin, née de la répétition d’un simple module rhomboïdal [en forme de losange] qu’il superpose à l’infini jusqu’à atteindre le ciel.

« Brancusi s’impose la mesure, l’équilibre, le contrôle. »

Doïna Lemny, historienne de l’art

À Paris, il se lie d’amitié avec Modigliani, le Douanier Rousseau, Tristan Tzara, Fernand Léger, Erik Satie, des personnalités comme la baronne Renée Irana Frachon qui, en lui passant commande d’un portrait en buste, ne se doute pas qu’elle donnera naissance en 1910 à l’iconique Muse endormie, ce doux visage ovale en bronze poli couché sur le côté.

Revigoré par la pratique de la taille directe, nourri de différentes cultures – l’art africain et océanien, celui des Cyclades, l’art roumain traditionnel de sa terre natale, sans oublier les créations plus récentes de Gauguin, Derain et Picasso –, Brancusi trouve sa voie, pour devenir cet artiste de la « chose vraie », comme le définit avec justesse Doïna Lemny dans la belle monographie qu’elle lui a consacré en 2022. L’historienne de l’art souligne «  son refus de la démesure et des débordements sans limites de l’imagination. Brancusi s’impose la mesure, l’équilibre, le contrôle. »

La recherche progressive d’un idéal

L’homme de tempérament inquiet et impétueux se montre serein et philosophe pour élaborer une œuvre à dessein, cherchant à atteindre l’essence de toute chose, à en révéler le sens profond mais aussi la magie et la poésie, afin d’en faire une source de « joie » – le mot revient souvent dans ses notes. Pour Brancusi, « le Beau c’est l’harmonie des différentes choses contraires », « ce n’est pas le grandieu – le beau c’est l’équité absolue ». Pour y arriver, il faut épurer la forme à l’extrême, se débarrasser de toute notion décorative, du moindre détail superflu. Si ce n’est pas le cas, alors on doit recommencer. Tout au long de sa carrière, le sculpteur revient sur les mêmes sujets jusqu’à atteindre un idéal, qui se réalise souvent dans l’ovale et la surface courbe.

Constantin Brancusi, Maïastra
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Constantin Brancusi, Maïastra, 1911

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Bronze poli, socle en calcaire • 90,5 × 17,1 × 17,8 cm • Coll. Tate Modern, Londres • © Tate, Londres, Dist. Grand Palais-RMN / Photo Tate / © Succession Brancusi – ADAGP, Paris, 2024

Le motif de l’oiseau, qui finira par prendre son envol et faire scandale au passage –, en offre un magnifique exemple. Le volatile épouse d’abord les traits du Pasarea maiastra [le maître oiseau], créature magique douée de métamorphose issue des contes populaires roumains, lequel sera exposé pour la première fois en 1913 au Salon des indépendants. Brancusi a donné à son Maïastra l’apparence d’un oiseau ventru en bronze, le bec redressé prêt à chanter.

Puis il le simplifie, assouplit son corps, accentue l’idée d’un mouvement ascensionnel, avec son successeur l’Oiseau d’or. L’idée lui plaît, alors il creuse, va plus loin encore en le réduisant à une sorte de plume acérée prête à décoller, retenue à son socle par un point d’attache minuscule obtenu aux termes de calculs complexes. Forme quasi abstraite, l’Oiseau dans l’espace semble fendre les airs comme par magie. Sa radicalité, son audace, son caractère novateur font couler beaucoup d’encre lorsqu’il atterrit en 1927 sur le sol américain pour une exposition à la Brummer Gallery de New York.

Constantin Brancusi, Léda
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Constantin Brancusi, Léda, 1926

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L’oiseau est l’un des motifs de prédilection de l’artiste. Ici, Brancusi inverse le cours de la mythologie et fait de Léda, jeune fille séduite par Zeus qui s’était transformé en cygne, l’objet même de la métamorphose. Un être hybride aux formes simplifiées associant le féminin et le masculin.

Bronze poli (fonte au sable), socle en marbre • 53 × 79 × 24 cm • Coll. Centre Pompidou – Musée national d’Art moderne, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Photo Georges Meguerditchian / presse / © Succession Brancusi – ADAGP, Paris, 2024

Incrédules devant ce qu’ils considèrent comme une banale « pièce de métal » et non une œuvre, les douaniers exigent que l’artiste paye une taxe. Brancusi et Marcel Duchamp, son ami et marchand qui participera largement à son succès outre-Atlantique, ne l’entendent pas de la sorte. C’est le début de l’un des procès les plus célèbres de l’histoire de l’art, point de départ de grands débats autour de la définition de la sculpture moderne, qui se conclut avec une décision du tribunal en faveur de l’artiste

Un art du mystère

Constantin Brancusi, Princesse X
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Constantin Brancusi, Princesse X, entre 1915 et 1916

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J’ai fait dire à la matière l’inexprimable », soulignait Brancusi au sujet de cette oeuvre à la forme équivoque, dont le premier titre donné par l’artiste, Portrait de Marie Bonaparte, fait allusion à la personnalité d’une princesse férue de la psychanalyse de Freud, qui poursuivait elle-même des recherches sur la sexualité féminine.

Bronze poli calcaire • 61,7 × 40,5 × 22,2 cm • Coll. Centre Pompidou – Musée national d’Art moderne, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Photo Georges Meguerditchian / presse / © Succession Brancusi – ADAGP, Paris, 2024

Brancusi n’en est pas à sa première polémique. Déjà en 1913, il avait suscité l’émoi à l’exposition internationale d’art de l’Armory Show, à New York, avec son portrait de Mademoiselle Pogany, visage ovale aux yeux démesurés, objet de mille railleries et discussions interminables. Puis en 1920, sa Princesse X, comparée à un phallus, fait pousser des cris d’orfraie aux organisateurs du Salon des indépendants à Paris, qui obligent l’artiste à retirer sa sculpture.

Tollé du côté de ses défenseurs – et ils sont nombreux. Fernand Léger, Erik Satie, Cocteau, Braque, Picabia, Blaise Cendrars, Derain, Natalia Gontcharova, Albert Gleize, Picasso, pour ne citer qu’eux, cosignent une tribune de soutien intitulée « Pour l’indépendance de l’art », publiée le 25 février dans le Journal du peuple. Une fois encore, l’affaire connaît un heureux dénouement. Princesse X est réintroduite dans le parcours, sans que son titre à connotation érotique en plus de sa forme franchement équivoque ne soient pour autant assumés par l’artiste.

Au contraire, dans le quotidien l’Ère nouvelle, photographies à l’appui, Brancusi revient sur la lente maturation de ce portrait de femme, fruit d’un processus de stylisation qui aurait commencé avec un buste féminin de 1909… Impossible de savoir s’il est sérieux ou s’il se joue de ses détracteurs : le père de Princesse X aime cultiver le mystère.

Reconstitution de l’atelier de Constantin Brancusi à Paris
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Reconstitution de l’atelier de Constantin Brancusi à Paris

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De 1916 à 1957, Constantin Brancusi a occupé plusieurs ateliers impasse Ronsin dans le 15e arrondissement de Paris, d’abord au 8 puis au 11. Il y présentait son travail dans une scénographie élaborée qu’il modifiait sans cesse, faisant du lieu une oeuvre à part entière. Un an avant sa mort, l’artiste a légué tout ce que contenait son atelier (oeuvres achevées, meubles, outils…) à l’État français, charge à celui-ci d’en réaliser la reconstitution, accueillie par le Centre Pompidou depuis 1977. On peut y voir le Coq (sous la verrière), Torse de jeune homme (ci-dessous), l’Oiseau dans l’espace (devant le panneau rouge) et la Colonne sans fin (complètement à droite).

© Succession Brancusi / Photo Florence Scala / ADAGP, Paris, 2024

Il se concentre sur la postérité de son œuvre et vit entouré de ses sculptures.

Taiseux, discret, solitaire, il rejette les propositions de monographies même lorsqu’elles viennent d’amis tel le poète Ezra Pound. Quant à évoquer ses amours, les liens ténus entretenus avec ses amies et muses, il reste muet. Sa liaison avec Vera Moore, une pianiste rencontrée en 1930, ne sera connue qu’après sa mort. Les amoureux se fréquentent pourtant jusqu’à la disparition de Brancusi, même si ce dernier avait refusé de reconnaître le fils né de leur union en 1934, John Moore, préférant avant toute autre chose sa liberté. Les quinze dernières années de sa vie, Brancusi n’invente plus de nouvelles formes.

Il se concentre sur la postérité de son œuvre et vit entouré de ses sculptures, dans son atelier de l’impasse Ronsin qu’il léguera dans son intégralité à l’État français pour le musée national d’Art moderne. Il y avait reçu de très rares apprentis – signalons le passage du célèbre designer Isamu Noguchi et de la sculptrice Irène Codréano – et de nombreux visiteurs.

Constantin Brancusi, Négresse blanche
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Constantin Brancusi, Négresse blanche, 1923

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Marbre veiné • 38,1 × 14,3 × 17,9 cm, socle en marbre, 24,8 cm • Coll. Musée d’Art de Philadelphie, Philadelphie • © Philadelphia Museum of Art, Philadelphie / © Succession Brancusi – ADAGP, Paris, 2024

Vêtu de sa blouse blanche et de son bonnet traditionnel des Daces (peuple du Bas-Danube sous l’Antiquité), l’artiste met soigneusement en scène ses visites, dans des présentations où certaines de ses créations sont montrées en mouvement, sur des socles amovibles ou des disques de miroir réfléchissant la lumière, animés par un moteur. À tel point que le peintre Reginald Pollack le décrivait comme un « chaman » et un « showman ».

Parmi les artistes qu’il aura marqués en profondeur, le sculpteur Jean Arp est tellement ébloui après sa venue dans l’atelier qu’il lui dédie un poème, dans lequel il chante les louanges de ses œuvres : « Mademoiselle Pogany est la féerique grand-mère de la sculpture abstraite. Elle est constituée de voûtes, de courbes, d’emboîtages nacrés, de coquillages purs. Elle pond des lunes blanches par les yeux. En quittant hier l’atelier de la colonne sans fin – le calendrier dirait qu’il y a environ trente-cinq ans –, j’attrapai avec ma main un peu du ciel incandescent du soir. Il grinçait et rigolait de moi, mais je le dévorai. C’était ma première et ma dernière visite chez Brancusi. »

Brancusi

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Retrouvez dans l’Encyclo : Constantin Brancusi École de Paris

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