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Christine Angot, Jakuta Alikavazovic… 5 écrivains exposent leur rapport à l’art à Montpellier

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Publié le , mis à jour le
Cinq expositions… en une ! Avec l’exposition « Entre les lignes. Art et Littérature », le MO.CO de Montpellier explore les liens qui unissent la création littéraire et les arts visuels à travers le regard de cinq écrivains : Daniel Rondeau, Maryline Desbiolles, Christine Angot, Jakuta Alikavazovic et Jean-Baptiste Del Amo. Pari audacieux mais amplement réussi.

« C’est sûrement l’une des expositions les plus ambitieuses du musée », clame Numa Hambursin, son directeur depuis 2021. En effet, déployée dans ses deux espaces, l’ancien Hôtel Montcalm et la Panacée, la nouvelle exposition du MO.CO se décline en cinq propositions indépendantes, comme cinq chapitres d’un livre. Toutes, pourtant, racontent ce que les arts plastiques apportent à l’écriture, et vice-versa. Cette exigence, sur le fond comme sur la forme, reflète celle que portait Vincent Honoré, directeur des expositions du MO.CO et commissaire, jusqu’à sa tragique disparition en novembre 2023.

En préambule de l’exposition : petit topo sur la critique d’art, du pionnier Denis Diderot à l’incontournable André Malraux ! Dans ce parcours introductif, des textes d’auteurs sont mis en relation avec des œuvres d’art à l’instar de L’Apparition de Gustave Moreau évoquée par Joris-Karl Huysmans dans À Rebours ou encore de Simone de Beauvoir frappée, en 1971, par la grande rétrospective consacrée à Francis Bacon au Grand Palais… Et aujourd’hui, quelles œuvres inspirent les auteurs ? Réponse avec cinq d’entre eux.

1. L’hommage fraternel de Daniel Rondeau à Eduardo Arroyo

Eduardo Arroyo, Moby Dick
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Eduardo Arroyo, Moby Dick, 2018

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Huile sur toile • 180 × 220 cm • © Adrián Vázquez / © Adagp, Paris, 2024

La boxe et Balzac : voilà les deux passions communes à l’écrivain académicien et le peintre espagnol. Se battre avec les mots ou face à un adversaire sur un ring, quelle différence ? Pionnier de la Figuration narrative, Eduardo Arroyo (1937–2018) a toujours fait les deux sur la toile : raconter et envoyer des coups… de pinceau. « Un roman dormait sous chacune de ses images » formule joliment Daniel Rondeau dans le catalogue de l’exposition. Peinture à l’huile, aquarelle, sculpture, céramique… Un ensemble très hétéroclite de 60 œuvres a ainsi été réuni pour dépeindre ce travailleur infatigable, écrivain avant d’être artiste plasticien. De Moby Dick à Pinocchio en passant par Peau d’Âne, Eduardo Arroyo détournait avec humour les grandes références littéraires et s’appropriait les personnages comme un metteur en scène s’empare d’un texte de théâtre. Cet éternel exilé, qui a rejoint la France en 1958 pour fuir l’Espagne de Franco, a toujours milité à travers son art contre le fascisme. C’était son credo : se cogner au réel et contre-attaquer en couleurs.

2. Maryline Desbiolles et Bernard Pagès : créer dans un même lieu

Vue d’exposition, « Entre les lignes. Art et littérature », MO.CO., Montpellier, 2024 (de gauche à droite) : Bernard Pagès, La Torse I et II, 2005-2006 ; Sandrine, Le sac à herbe, échangé en 1969, collection Desbiolles
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Vue d’exposition, « Entre les lignes. Art et littérature », MO.CO., Montpellier, 2024 (de gauche à droite) : Bernard Pagès, La Torse I et II, 2005–2006 ; Sandrine, Le sac à herbe, échangé en 1969, collection Desbiolles

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Photo Marc Domage

Elle, l’écrivain, travaille avec les mots. Lui, le sculpteur, manipule des matériaux bruts et modestes : bois, béton, brique. À deux, ils partagent un lieu de travail dans l’arrière-pays niçois, un atelier-îlot coupé du monde. Pour le MO.CO, Maryline Desbiolles a voulu recréer la topographie de leur « Paysage au hangar » – nom donné à cet accrochage et à un livre d’entretiens avec Bernard Pagès paru au même moment. L’idée ? Faire revivre cet espace à travers les œuvres du sculpteur, adepte du réemploi. Le bois de l’amandier se retrouve prolongé de torsades en métal jaune dans un ensemble monumental de sculptures, les « Torses ». Et les fléaux, ces instruments agricoles servant à battre les céréales, se font danseurs, ainsi tordus et suspendus dans l’air. Sur tout un pan de mur, on pourra aussi distinguer les contours d’un morceau de tôle ondulée parmi d’autres empreintes de choses abandonnées. En fin de parcours, un film réalisé par Lucie Pagès, fille du sculpteur, nous permet de poursuivre l’immersion dans ce lieu de création où coexistent une romancière et un artiste plasticien.

3. Avec Patrick Bouchain, Christine Angot rend visible la violence de l’inceste

Christine Angot et Patrick Bouchain, « Dressing »
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Christine Angot et Patrick Bouchain, « Dressing », 2024

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© Céline Escolano

Une nuit, Christine Angot se réveille avec une idée en tête : reconstituer son dressing. Ce que fera son ami l’architecte Patrick Bouchain en adossant le rôle d’accompagnateur : « Je lui ai permis d’exprimer ce qu’il y avait d’infime en elle », explique-t-il. L’installation proposée par le duo, Dressing, est constituée d’une pièce presque vide, d’une blancheur clinique. Quelques vêtements y sont alignés sur des cintres, tandis qu’un bloc fait office de lit sur lequel a été posée la photo d’une fillette. À l’extérieur, la voix de la romancière résonne dans un brouhaha étourdissant au milieu duquel on distingue quelques bribes : « Le crime d’inceste n’a rien à voir avec la pulsion sexuelle mais tout à voir avec le désir de diriger. » ; « La vérité ça s’entend, c’est musical. » Christine Angot, dont l’inceste subi dès l’âge de 13 ans et perpétré par son père, est au cœur de son œuvre littéraire depuis les années 90, réussit le tour de force de donner ici à voir les violences multiples dont elle a été victime, et de les faire sortir de sa chambre d’enfant. Afin que la honte et la culpabilité ne soient plus portées par les victimes. Avec l’autrice, l’art permet de convertir les douleurs intimes en sujet d’intérêt public, de la littérature à l’installation artistique en passant par le cinéma, comme en témoigne la toute récente sortie de son documentaire Une famille.

4. Le musée imaginaire de Jakuta Alikavazovic

Vue d’exposition, « Entre les lignes. Art et littérature », MO.CO. Panacée, Montpellier, 2024 : Felix Gonzalez-Torres, « Untitled » (Beginning), 1994 ; Danh Vo, We the People (detail), 2011-2016
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Vue d’exposition, « Entre les lignes. Art et littérature », MO.CO. Panacée, Montpellier, 2024 : Felix Gonzalez-Torres, « Untitled » (Beginning), 1994 ; Danh Vo, We the People (detail), 2011–2016

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Courtesy Andrea Rosen Gallery © The Felix González-Torres Foundation / © Danh Vo / Photo Marc Domage

Et si vous pouviez entrer dans la tête d’un écrivain ? Accéder à ses images mentales, celles qui défilent quand il écrit ? Avec l’accrochage proposé par Jakuta Alikavazovic, le rêve se réalise. La romancière aspire d’ailleurs aussi à accéder aux images qui naissent dans l’esprit de ses lecteurs… Au MO.CO Panacée, elle nous permet de visualiser les mots qui infusent son travail. Notamment un : « crépuscule », qui a guidé son choix d’œuvres. Au XIXe siècle, il désigne à la fois le lever du jour et la tombée de la nuit. Le début et la fin se mêlent ainsi sans distinction, comme lorsque l’on traverse le rideau de perles de Felix González-Torres. La romancière compare l’œuvre à son activité d’écriture : « Quand le livre est fini, il peut me plaire, j’en apprécie les reflets. Mais ce n’est déjà plus le processus d’écriture. Ça, c’est quand je suis dans le rideau de perles et que je ne vois pas entièrement ce que je fais. » Jakuta Alikavazovic, qui avait passé une nuit au Louvre pour l’écriture de Comme un ciel en nous (2021), nous emmène cette fois en balade dans son musée imaginaire. On y trouve une toile bouleversante de Claudio Parmiggiani d’où surgit une bibliothèque en négatif, mais aussi les objets cristallisés dans du sel de Bianca Bondi. Comment représenter l’absence ? Comment garder en mémoire ce qui nous file entre les doigts ? Voilà quelques questions qui traversent l’esprit de Jakuta Alikavazovic, et qu’elle nous livre ici.

5. En immersion dans une salle d’autopsie avec Jean-Baptiste Del Amo

Vue d’exposition, « Entre les lignes. Art et littérature », MO.CO. Panacée, Montpellier, 2024 (de gauche à droite) : Andres Serrano, Killed by four great danes (The Morgue), 1992 ; Death unknown (The Morgue), 1992 ; Homicide (The Morgue), 1992
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Vue d’exposition, « Entre les lignes. Art et littérature », MO.CO. Panacée, Montpellier, 2024 (de gauche à droite) : Andres Serrano, Killed by four great danes (The Morgue), 1992 ; Death unknown (The Morgue), 1992 ; Homicide (The Morgue), 1992

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Courtesy Collection Francès / courtesy Andres Serrano et Galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles / © Andres Serrano / Photo Marc Domage

« Cette salle contient des œuvres qui peuvent heurter la sensibilité des publics » : nous voilà prévenus. L’auteur des romans Le Règne animal (2016) et Le Fils de l’homme (2021) regarde la mort en face dans l’espace qu’il investit et qui résulte de sa présence à une autopsie sur l’invitation d’une médecin légiste. Expérience dont il sortira bouleversé, au point de décider d’y rester en résidence pendant huit mois. Le « saisissement moral et esthétique » qui l’envahit au sein de l’institut médico-légal constitue donc la matière première de cet accrochage à La Panacée, ancienne faculté de pharmacie. Au sol, des portraits de soldats russes tués et récupérés par des soldats ukrainiens, passés en noir et blanc et polarisés par le photographe Antoine d’Agata, les rendant moins insoutenables. Au mur, les photographies d’Andres Serrano et Jeffrey Silverthorne dans des morgues états-uniennes capturent froidement la réalité des cadavres. Des dizaines d’images rarissimes et crues qui laissent entrevoir autant de drames. Sur une photo prise en plongée, une femme semble dormir paisiblement, si ce n’étaient les coutures grossières qui la traversent de part en part. L’œuvre de l’artiste mexicaine Teresa Margolles, Los Otros, est la seule qui évoque la mort sans la montrer, à travers une installation faite de tissu maculé de sang séché – ultime pièce à conviction de plusieurs féminicides. Et c’est tout aussi glaçant.

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« Entre les lignes. Art et littérature »

Jakuta Alikavazovic, Christine Angot, Jean-Baptiste Del Amo, Maryline Desbiolles et Daniel Rondeau

Du 2 mars au 19 mai 2024

MO.CO., 13 rue de la République, Montpellier

MO.CO. Panacée, 14 rue de l’École de Pharmacie, Montpellier

https://www.moco.art/fr

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