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Edvard Munch, “Portrait d’August Strindberg” (1892) et “Autoportrait à la cigarette” (1895)
Coll. Moderna Museet, Stockholm / Coll. National Museum, Oslo • © Luisa Ricciarini/ ; © National Museum, Oslo
« Il y avait tout sur place, à boire et à manger, le téléphone, des messagers urbains, de la papeterie, […]. Ici il y avait tout, sauf une horloge, si bien qu’on oubliait le temps et ce n’était pas grave car personne n’allait nous mettre à la porte même après le chant du coq et c’était d’ailleurs la raison pour laquelle venait la plupart des visiteurs : oublier le temps, le présent mais plus encore le passé. » August Strindberg connaît bien Zum Scwharzen Ferkel (Au Petit Cochon noir) pour en avoir été un pilier ! L’auteur suédois se targue même d’avoir inspiré le nom de la taverne : le sac à vin suspendu à l’entrée lui rappelait un porcelet.
La taverne du Cochon noir dans les années 1920 à Berlin
Dans ce bouge du centre de Berlin, on parle de Charles Darwin, de Friedrich Nietzsche et de peinture impressionniste, autant de sujets tabous dans un Reich conservateur. Lorsqu’il arrive dans la capitale allemande en octobre 1892 pour se consoler de son divorce avec Siri von Essen, Strindberg est déjà un auteur en vue de l’avant-garde. Il fait figure de leader au milieu d’autres Nordiques comme l’écrivain finlandais Adolf Paul et son compatriote le peintre Akseli Gallen-Kallela, le poète danois Holger Drachmann et une cohorte de Norvégiens comprenant le compositeur Christian Sinding et les peintres Christian et Oda Krohg. Il y a aussi des Allemands et des Slaves, comme l’écrivain polonais Stanislaw Przybyszewski, sataniste revendiqué qui signe en 1893 un scandale blasphématoire avec l’ouverture de son livre Totenmesse (La Messe des morts) : « Au commencement était le sexe ». Tout un programme…
Edvard Munch, Stanislaw Przybyszewski, 1895
Fusain sur carton • 62,5 × 55,5 cm • Coll. Munch-Museet, Oslo • © akg-images
Au Schwarzen Ferkel, on pourfend la bourgeoisie et son institution du mariage.
Edvard Munch arrive comme Strindberg en octobre 1892, convié par la galerie Verein Berliner Künstler à exposer 53 toiles. L’ensemble jugé comme une « insulte à l’art » est décroché au bout d’une semaine : du jamais vu ! Dagny Juel, épouse de Przybyszewski, est norvégienne et amie de longue date du peintre. Elle l’enjoint à venir au Schwarzen Ferkel. L’attrait de Strindberg pour la chimie et l’ésotérisme ainsi que le discours de Przybyszewski sur le désir – aux prémices de la psychanalyse – orientent le style de Munch vers plus d’abstraction, à une époque où il crée Le Cri (1893). Une toile comme le Vampire trahit une misogynie proche de celle de Strindberg et au-delà, une conception sans illusion de l’amour : seule la souffrance réunit les amants, leur fusion est une tragédie. Au Schwarzen Ferkel, on pourfend la bourgeoisie et son institution du mariage. Stanislaw et Dagny défendent l’amour libre. Cette dernière, surnommée « Ducha », est le véritable centre de la communauté, muse incandescente, amante de Strindberg et d’Adolf Paul.
Edvard Munch, Vampire, 1893–1894
Huile sur toile • 91 × 109 cm • Coll. Munch-Museet, Oslo
Gustav Vigeland, Couple prostré I, 1895
Coll. Munch-Museet, Oslo
Munch inspire bientôt Strindberg qui peint à Berlin des paysages visionnaires mais en août 1894, le Suédois gagne Paris et abandonne donc le cercle. Un jeune sculpteur norvégien arrive alors en février 1895 pour disputer l’hégémonie artistique de Munch : Gustav Vigeland. Âgé de 25 ans, il est passé par l’atelier d’Auguste Rodin à Paris dont le peintre partage l’admiration. Comme Munch, Vigeland exploite le sujet du couple, livrant des images sans concession qui séduisent Przybyszewski : « Ici, l’érotisme a été dépouillé de toute sensualité. Ici, reste la luxure pour elle-même. » Lui aussi habitué du Schwarzen Ferkel, l’historien de l’art norvégien Jens Thiis se souvient d’une soirée d’hiver arrosée où Vigeland fit circuler des photographies d’ébauches de son relief L’Enfer. Przybyszewski disparu, on le trouva dehors, « assis, nu comme un ver, au sommet d’une pile de rondins de bois, il se prenait pour Satan. C’est dire l’impression extraordinaire que lui avait fait L’Enfer de Vigeland. Le plus étonnant fut qu’il échappa à la pneumonie. »
Gustav Vigeland, L’Enfer, 1897
Bronze • 382,5 × 173 cm • Coll. National Museum, Oslo • © National Museum, Oslo / Photo Annar Bjørgli
Jusqu’à leur mort dans les années 1940, Munch et Vigeland allaient rester les figures de proue de l’art norvégien en même temps que des rivaux irréconciliables.
Proche de Vigeland dans les premiers temps, Munch rappelle l’origine de la discorde : « Nous étions pauvres et partagions tout, même notre bonne amie. Un jour je suis sortie avec elle alors que c’était en réalité au tour de Vigeland. Alors que je suis rentré et que je montais l’escalier, Vigeland se tenait sur le palier. Quand il me vit, il fila dans sa chambre pour chercher mon buste qu’il venait d’achever. Il me le lança, me ratant de peu. Je devins si effrayé que je courus dehors pour sauter dans un train, n’osant plus rester à Berlin tant que Vigeland serait en liberté ici… mais ce buste qu’il m’a lancé était bon. Peut-être le meilleur qu’il ait jamais réalisé. Stupide histoire de femme. » Jusqu’à leur mort dans les années 1940, Munch et Vigeland allaient rester les figures de proue de l’art norvégien en même temps que des rivaux irréconciliables. La plaie laissée par l’amour de Dagny Juel est béante.
Edvard Munch, Jalousie, 1894–1895
Huile sur toile • 67 × 100 cm • Coll. Kunstmuseum, Bergen • © akg-images
Vigeland quitte Berlin en avril 1895, Munch en juin de la même année. Przybyszewski rejoint Cracovie en 1898, en même temps qu’il divorce de Juel. Cette dernière meurt à Tbilissi en 1901, à quelques jours de ses 34 ans, assassinée d’une balle dans la tête par un amant géorgien. Informel, éphémère, le cercle du Scharwzen Ferkel est un moment clé à la naissance des avant-gardes. Dans des empires centraux où le système des Beaux-arts est sclérosé par l’académisme froid et le nationalisme, s’y exprimaient l’échange des cultures et l’attrait pour l’art moderne français, autant de valeurs déterminantes dans les futures Sécessions de Vienne et de Berlin puis, bientôt, dans la fondation en 1905 du groupe expressionniste Die Brücke (Le Pont) à Dresde.
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