Article réservé aux abonnés

PARIS

Ellsworth Kelly, un artiste radical en majesté à la fondation Louis Vuitton

Par

Publié le , mis à jour le
À l’honneur d’une grande exposition à la fondation Louis Vuitton tout l’été, Ellsworth Kelly est considéré comme l’un des plus grands peintres abstraits américains. Retour sur la carrière de cet artiste radical à l’abstraction naturelle.
Ellsworth Kelly posant avec Yellow with Red Triangle (1973) et Blue with Black Triangle (vers 1973) dans son atelier de Cady’s Hall, Chatham, New York 1973.
voir toutes les images

Ellsworth Kelly posant avec Yellow with Red Triangle (1973) et Blue with Black Triangle (vers 1973) dans son atelier de Cady’s Hall, Chatham, New York 1973.

i

© Ellsworth Kelly Foundation / Courtesy Ellsworth Kelly Studio

« Un soir d’Halloween, alors que je courais un peu partout avec d’autres gamins, balançant des tomates, etc., j’ai aperçu une fenêtre dans l’obscurité. Et j’ai vu une forme rouge, une forme bleue et une forme noire. Piqué par la curiosité, je me suis éloigné du groupe, pour tenter de découvrir ce que je voyais. J’ai eu beau regarder, je ne comprenais pas. Or c’était une pièce des plus banales. J’ai lentement reculé et j’ai vu des meubles, un rideau bleu et rouge. J’ai quasiment vu ma première abstraction. »

Cette anecdote d’enfance, racontée par Ellsworth Kelly, en dit long sur l’attirance du peintre américain pour le phénomène de la perception. Figure discrète apparue sur la scène de l’abstraction américaine dans les années 1950, Kelly en est devenu l’un des piliers par son approche singulière de l’espace pictural.

Entre l’Amérique et l’Europe

Ellsworth Kelly dans son atelier à New York sur Broad Street 1956
voir toutes les images

Ellsworth Kelly dans son atelier à New York sur Broad Street 1956

i

Courtesy Ellsworth Kelly Studio / Photo Onni Saari

Né en 1923 à Newburgh (État de New York) dans une famille de la petite bourgeoisie, Kelly grandit à Oradell, bourgade du New Jersey. Si ses parents ne sont pas particulièrement enthousiastes à l’idée de le voir s’engager dans une filière artistique, il entame des études d’arts appliqués au Pratt Institute à Brooklyn, avant de se porter volontaire et rejoindre l’armée en 1943.

Le travail d’interprétation opéré par le regard lui fait déjà du pied puisqu’il est affecté, comme nombre de ses camarades d’école d’art, à un bataillon d’ingénieurs spécialisés dans les techniques de camouflage pour tromper l’ennemi. Ces années passées dans une armée fantôme à concevoir, entre autres, des tanks gonflables plus vrais que nature, le mènent en Angleterre, en France, en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne ; il visite Paris pour la première fois après le débarquement. De retour aux États-Unis, il aiguise son talent de peintre et de dessinateur lors d’un bref passage à l’école du Museum of Fine Arts de Boston, enchaîne les visites dans les musées de la région, s’éprend d’art et d’architecture romane, s’ouvre à l’art byzantin. En 1948, il traverse à nouveau l’Atlantique et s’installe à Paris pour un séjour qui marquera un tournant radical dans son cheminement artistique.

Ellsworth Kelly, Spectrum IX
voir toutes les images

Ellsworth Kelly, Spectrum IX, 2014

i

Acrylique sur toile, douze panneaux joints • 273,7 × 243,8 cm • Coll. Glenstone museum, Potomac Maryland • © Ellsworth Kelly Foundation / Courtesy Ellsworth Kelly Studio

Comme les cours de l’École des beaux-arts se révèlent inadaptés à cet esprit libre, il choisit de découvrir par lui-même les beautés que réservent la vie parisienne et le reste du pays. Au cours de ces six années, il multiplie les connaissances dans le métier et les visites d’ateliers, de galeries, de musées, de sites patrimoniaux, grâce auxquels il développe une conscience accrue de la relation entre l’architecture, la sculpture et la peinture. Lors d’une visite au musée national d’Art moderne, alors sis au Palais de Tokyo, il est saisi – une nouvelle fois ! – par une fenêtre de l’édifice qui l’émeut plus que les œuvres qui l’entourent.

Quand Kelly fait cavalier seul

Pourquoi, se dit-il, un tableau doit-il se contenter d’être une image délimitée par son cadre ? Et si le tableau devenait le motif et le mur, sa toile de fond ?

Mu par la même indépendance d’esprit qui l’avait poussé, enfant, à s’arrêter net devant une fenêtre illuminée un soir d’Halloween, Kelly poursuit son instinct créatif. Il s’applique à reproduire la fenêtre du musée, dans sa simplicité et sa pureté plastique, et l’instant se révèle décisif : « Après avoir construit Window avec deux toiles et un cadre de bois, je me suis rendu compte que, désormais, la peinture telle que je l’avais connue était terminée pour moi. À l’avenir, les œuvres devraient être des objets, non signés, anonymes. »

Le jeune Kelly dessinant des caricatures et des portraits, Dwight Morrow High School, Englewood, NJ 1941
voir toutes les images

Le jeune Kelly dessinant des caricatures et des portraits, Dwight Morrow High School, Englewood, NJ 1941

i

© Ellsworth Kelly Foundation / Courtesy Ellsworth Kelly Studio

Ce passage de l’art figuratif vers l’abstraction s’est fait en douceur, par une porte dérobée, comme un aboutissement. Elle puise également ses racines dans la passion pour l’ornithologie qui s’était emparée du timide Ellsworth dès l’âge de cinq ans, encouragé à observer les oiseaux par sa mère et sa grand-mère par le biais d’ouvrages illustrés. Fasciné par la célérité des spécimens qu’il tente d’observer, le garçon finit par réussir à les reconnaître grâce à leurs couleurs, en particulier ceux dont le plumage contrasté laisse une profonde impression rétinienne.

L’art de Kelly peut ainsi se concevoir comme la captation réduite à l’essentiel d’une vision furtive, résiduelle ; à sa façon, il poursuit le travail entamé par Monet, dont il avait tant admiré les vastes compositions tardives à Giverny – le Sterling & Francine Clark Art Institute (Williamstown) consacrera même une exposition aux deux maîtres en 2014, le peintre américain revendiquant ouvertement cette influence, cet état d’esprit. Et même si le vertige auquel invitent les derniers Nymphéas se retrouve dans la tendance au geste grandiloquent incarné de façon quasi héroïque par Jackson Pollock, et ses comparses qui s’efforcent de s’exprimer de manière aussi spontanée qu’excessive sur la toile, Kelly continue à faire cavalier seul. Il fait preuve de retenue.

L’atelier de Kelly, dans le quartier de Coenties Slip, New York. De gauche à droite : Jack Youngerman, Duncan Youngerman, Agnes Martin, Robert Indiana, Ellsworth Kelly et Delphine Seyrig 1958
voir toutes les images

L’atelier de Kelly, dans le quartier de Coenties Slip, New York. De gauche à droite : Jack Youngerman, Duncan Youngerman, Agnes Martin, Robert Indiana, Ellsworth Kelly et Delphine Seyrig 1958

i

© 1991 Hans Namuth Estate, Courtesy Center for Creative Photography

Ses toiles sont autant d’empreintes géométriques du réel, dont les couleurs franches sont posées en aplat et les formats inédits ne sont sages qu’en apparence (faux carrés, polygones irréguliers, toiles juxtaposées, etc.).

Pourquoi, se dit-il, un tableau doit-il se contenter d’être une image délimitée par son cadre ? Et si le tableau devenait le motif et le mur, sa toile de fond ? Si son intérêt marqué pour les détails de la nature le fait rester sur le chemin de la représentation (l’ombre zébrée d’un escalier, les reflets de l’eau…), il se limite à l’essence même des choses, cherchant à traduire sa vision avec la plus grande intensité possible. L’esprit synthétique des papiers découpés de Matisse, l’élégante stylisation de Brancusi ou encore l’économie de moyens de Jean Arp n’y sont pas étrangers.

Kelly a beau travailler à contre-courant de ses jeunes confrères américains, le retour aux États-Unis en 1954 marque le début de la vraie reconnaissance : Betty Parsons lui offre une première exposition monographique dans sa célèbre galerie en 1956 et, l’année suivante, le Whitney Museum of American Art est la première institution muséale à faire l’acquisition d’une de ses œuvres (Atlantic) tandis que le Transportation Building à Philadelphie lui passe commande d’une vaste sculpture en aluminium pour décorer son hall d’entrée.

Un large éventail de supports

Car l’artiste est un touche-à-tout et s’essaie à tous les médiums au mépris de la mode : dessin, collage, peinture, gravure, photographie, vêtements et même sculpture en bois ou en métal, comme pour donner une troisième dimension à ses tableaux.

Ellsworth Kelly, Yellow Curve
voir toutes les images

Ellsworth Kelly, Yellow Curve, 1990

i

Acrylique sur toile sur bois • 777,2 × 741,7 cm • Coll. Glenstone museum, Potomac Maryland • © Ellsworth Kelly Foundation / Courtesy Ellsworth Kelly Studio

Le succès consolidé dans les années 1960, à la faveur d’expositions monographiques et de groupe, de remises de prix, d’acquisitions institutionnelles, de commandes et de participations à de prestigieuses manifestations internationales (Biennale de Venise, Documenta de Kassel…), lui permet de poursuivre ses recherches sur la présence esthétique de ses œuvres dans l’espace.

Un Giverny dans l’État de New York et une fondation

Ellsworth Kelly devant sa Sculpture for a Large Wall, 1957, au MoMA, New York 1999
voir toutes les images

Ellsworth Kelly devant sa Sculpture for a Large Wall, 1957, au MoMA, New York 1999

i

Photo Digital image, MoMA

Volontiers solitaire, Kelly a pourtant su jouer le jeu du monde de l’art tout en gardant le cap de son indépendance créative. Peu avant ses 50 ans, comme pour s’extraire d’un tourbillon de sollicitations incessantes, il crée son propre Giverny à Spencertown, au nord de l’État de New York. Dans cette propriété qu’il achète en 1970 et ne cessera d’agrandir, il s’installe d’abord dans une ancienne ferme auquel il finit par ajouter un atelier ; les œuvres, l’architecture et la campagne environnante se répondent, formant un ensemble harmonieux.

Le Manhattan de sa jeunesse, ses amis artistes, marchands et collectionneurs sont désormais à 200 kilomètres de distance et il peut ainsi renouer avec sa véritable inspiratrice, la nature. Il y travaillera jusqu’à la fin de sa vie, rejoint par son époux, le photographe Jack Shear dès 1984. De ses années de vache maigre à Paris et à New York, pendant lesquelles il a enchaîné les petits boulots (veille de nuit, tri du courrier…), il se souvient de l’aide et du soutien qui lui ont été prodigués – Alexander Calder, par exemple, l’aide à payer son loyer et l’introduit auprès d’Alfred H. Barr, directeur du MoMA et James Johnson Sweeney, directeur du Guggenheim.

Ellsworth Kelly, Blue Relief with Black
voir toutes les images

Ellsworth Kelly, Blue Relief with Black, 2011

i

Huile sur toile, deux panneaux joints • 177,8 × 139,4 cm • Coll. Glenstone museum, Potomac Maryland • © Ellsworth Kelly Foundation / Courtesy Ellsworth Kelly Studio

Dans cet esprit d’entraide, il crée, en 1991, l’Ellsworth Kelly Foundation qui a pour mission de financer, entre autres, la conservation, la restauration et les expositions d’œuvres d’art moderne et contemporain dans les musées aux États-Unis et en Europe ; la préservation de sites patrimoniaux à travers le monde ; la protection des ressources naturelles et historiques du comté de Columbia, où il a vécu pendant plus de 40 ans. Tandis que les projets s’accumulaient, que les rétrospectives se succédaient et que les honneurs pleuvaient, Kelly signait avec cette fondation un chef-d’œuvre de plus.

Arrow

Ellsworth Kelly. Formes et couleurs, 1949-2015

Du 7 mai 2024 au 9 septembre 2024

www.fondationlouisvuitton.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Ellsworth Kelly

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi