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Édouard Manet, Portrait d’Eva Gonzalès, 1870
huile sur toile • © Photo: The National Gallery, London
À l’été 1868, Édouard Manet (1832–1883) s’attelle à un portrait d’Eva Gonzalès (1847–1883). Il lui faudra près d’un an pour l’achever. C’est ce portrait que la National Gallery de Londres met actuellement en avant dans le cadre d’un nouveau cycle d’expositions thématiques qui se déroulera désormais dans la salle Sunley, au deuxième étage du musée. Il représente Gonzalès, 21 ans, en train de peindre une nature morte. Certains critiques qualifieront sa robe de soirée blanche de crasseuse. Une appréciation qui n’est pas sans rappeler les commentaires émis sur le teint et la peau d’Olympia (1865, musée d’Orsay), quatre ans plus tôt.
Édouard Manet, Portrait de Berthe Morisot, 1872
Lithographie sur papier • © Victoria and Albert Museum, London
Le peintre et son modèle se rencontrent par l’intermédiaire de l’artiste belge Alfred Stevens. Impressionné par le potentiel de la jeune femme, affranchie depuis un an de la tutelle artistique de Charles Chaplin, confrère qu’il admire par ailleurs beaucoup, Édouard Manet décide de la prendre sous son aile. Elle sera sa seule et unique élève, au grand dam de son autre muse, Berthe Morisot, habituée jusqu’alors à poser pour lui. « Manet me fait de la morale et m’offre cette éternelle Mlle Gonzalès comme modèle : elle a de la tenue, de la persévérance, elle sait mener une chose à bien, tandis que moi je ne suis capable de rien ; en attendant, il recommence son portrait pour la vingt-cinquième fois, elle pose tous les jours et le soir la tête est lavée au savon noir, voilà ce qui est encourageant pour demander aux gens de poser », écrit la plus impressionniste des impressionnistes (Morisot participa à toutes les expositions du groupe, sauf une) dans une lettre adressée à sa sœur, Edma. Or le compte est loin d’être bon…
Eva Gonzalès, Une loge au Théâtre des Italiens, 1874
huile sur toile • © Photo: RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
L’imagerie scientifique qui ouvre cette exposition-dossier atteste les tergiversations picturales de Manet, qui s’y est pris à quarante fois avant de venir à bout de ce portrait. Et encore ! ce n’est rien comparé aux quatre-vingt séances endurées par Émile Bellot pour Le Bon Bock (1873, Philadelphia Museum of Art). La radiographie montre bien que le visage féminin a été raclé, gratté, effacé à plusieurs reprises pour être totalement recommencé ; que les boucles et le front ont respectivement changé de mouvement et de forme. L’épaisseur obtenue ne reflète pas la spontanéité recherchée par Manet qui, contrairement à son mentor Thomas Couture, préférait s’exprimer directement sur la toile sans passer par études et dessins sous-jacents.
Édouard Manet, Un Bar aux Folies-Bergère, 1881–1882
Édouard Manet, maître de l’illusion
Ce sont un peu ses Ménines, ce tableau de Vélasquez où l’image se fractionne, où la confrontation avec le spectateur s’intègre à l’énigme de la représentation, au-delà de ce que l’artiste avait osé avec Olympia en 1865. Il s’agit donc de se perdre dans cette mosaïque à plans brouillés, aux amorces de récit multiples. La peinture de Manet, depuis 1873, accueillait les cafés, les brasseries et les salles de spectacle avec une complexité spatiale et psychologique croissante. Les Folies-Bergère, du reste, déployaient un luxe inouï de galeries, lustres, comptoirs et miroirs. S. G.
Huile sur toile • 96 × 130 cm • Coll. The Courtauld Gallery, Londres • © akg-images
Les repentirs ici ne se cantonnent pas au visage. La cartographie de mercure révèle une concentration de lignes au niveau des mains, des bras et de la palette. La chaise et le chevalet ont également changé d’orientation en cours de route. La légère incohérence spatiale qui en découle rappelle la polémique soulevée par l’ambiguïté du reflet dans Un bar aux Folies Bergère (1882, The Courtauld Gallery). L’homme qui, d’après le miroir se tient devant Suzon (personnage central que Manet a d’ailleurs repositionné plus d’une fois), devrait logiquement occuper le premier plan du tableau. Aux dires de l’écrivain Joris-Karl Huysmans, ce décalage « stupéfie les assistants qui se pressent en échangeant des observations désorientées sur le mirage de cette toile ». Déformation « professionnelle », c’est-à-dire calculée, ou bien accidentelle et plus tard assumée ?
Lettre d’Édouard Manet à Eva Gonzalès, 27 septembre 1880
encre et aquarelle sur papier • © Galerie Berès
L’exposition montre, notamment à travers un extrait de correspondance illustré, qu’Eva Gonzalès comptait énormément pour Édouard Manet, à qui d’aucuns prêtent couramment, sinon une liaison, du moins un flirt avec Berthe Morisot. Cette rumeur accuse la jalousie que cette dernière exprime on ne peut plus clairement, dans quelques lettres, à l’encontre de son homologue. Du statut d’élève, Eva Gonzalès glisse, en même temps que son époux Henri Guérard (dont un portrait figure dans le courrier susmentionné du maître à son ancienne élève), à celui d’amie. Elle meurt en couches le 6 mai 1883, quelques jours après Manet, emporté de son côté, le 30 avril, par la syphilis. Sa disparition précoce, à l’âge de 35 ans, peut expliquer qu’elle soit restée dans l’ombre de son aînée et de sa supposée rivale, Berthe Morisot.
Discover Manet & Eva Gonzalès
Du 21 octobre 2022 au 15 janvier 2023
National Gallery • Trafalgar Square • Londres
www.nationalgallery.org.uk
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