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La peinture est une affaire de gènes chez les Morisot ! Cornélie inscrit ses trois filles Yves, Edma et Berthe aux cours de dessin alors que l’École des beaux-arts n’ouvre ses portes aux femmes qu’en 1897. Seules la cadette et la benjamine vont peindre durablement. Ce penchant vient-il de l’ascendance de Cornélie ? Par sa mère, Berthe Morisot est en effet l’arrière-petite-nièce de Jean-Honoré Fragonard ! Berthe est d’ailleurs sensible à la sensualité et au coloris caractéristiques de l’école française du XVIIIe siècle, interprétant à sa manière au moins deux œuvres de François Boucher entre 1884 et 1892. On imagine son émotion lorsqu’un critique, au sujet de sa participation à la cinquième exposition impressionniste en 1880, lui décèle une « filiation spirituelle » aux « plus charmantes ébauches de Fragonard. »
Berthe Morisot, Apollon révélant sa divinité à la bergère Issé (d’après François Boucher), 1892
Musée Marmottan-Monet, Paris • CC0 Artvee
Quand elles ne suivent pas les cours de plein air de Camille Corot, Edma et Berthe copient les chefs-d’œuvre dans les galeries du Louvre. C’est là qu’un jour de 1868, Henri Fantin-Latour leur présente Édouard Manet. Ce dernier tombe sous le charme de Berthe, dont il fait son modèle favori, la peignant à onze reprises ! Cet attrait et la complicité qui les unit fait qu’on prête une liaison (au moins platonique) aux deux peintres, mise en bulles par Michaël Le Galli et Marie Jaffredo dans leur album Édouard Manet & Berthe Morisot, une passion impressionniste, en 2017. C’est finalement Eugène, le jeune frère d’Édouard, que Morisot épouse en 1874. Celui-ci sera un mari dévoué, d’un soutien indéfectible à la carrière de sa femme, contrairement au mari d’Edma qui lui fera sacrifier les pinceaux pour le foyer.
Édouard Manet, Berthe Morisot au bouquet de violettes, 1872
Musée d’Orsay, Paris • CC0 Artvee
Édouard Manet & Berthe Morisot, une passion impressionniste
de Michaël Le Galli et Marie Jaffredo
Édition Glénat, 2017
« Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux. » Lucide sur la condition féminine dans son siècle, Morisot s’impose pourtant auprès du marché comme de la critique, obtenant la meilleure adjudication lors d’une vente impressionniste à l’hôtel Drouot en 1875 (480 francs pour Intérieur). Elle obtient aussi des critiques très enthousiastes, Gustave Geffroy déclarant que « nul ne représente l’impressionnisme avec un talent plus raffiné » et Philippe Burty voyant dans son art « l’impressionnisme par excellence ». Il est vrai cependant qu’en tant que femme, elle était surtout astreinte au foyer, ce qui explique la prédominance des scènes d’intérieur et de jardin.
Berthe Morisot, Le Berceau, 1872
Musée d’Orsay, Paris • CC0 Artvee
Naturellement, toutes les critiques n’étaient pas si élogieuses. Le 3 avril 1876, Albert Wolff livre dans le Figaro un compte-rendu assassin de sa visite chez Durand-Ruel : « Cinq ou six aliénés dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donnés rendez-vous ». Il dénote chez Morisot « les débordements d’un esprit en délire ». Voyant ainsi souillé l’honneur de sa femme, Eugène Manet veut réparation à la mode de son temps. Ainsi, il s’apprête à envoyer ses deux témoins à Wolff pour le provoquer en duel mais heureusement, son frère Édouard – qui devait portraiturer l’indélicat critique l’année suivante – le convainc de calmer ses ardeurs.
Berthe Morisot, Eugène Manet sur l’île de Wight, 1875
Musée Marmottan-Monet, Paris • © Bridgeman Images
Pour son recueil Le Tiroir de laque, projet de 1887, le poète Stéphane Mallarmé sollicite les artistes de son cercle pour les illustrations. Il en commande plusieurs à Berthe Morisot. L’ouvrage ne sera pas publié mais il demeure les dessins préparatoires. Parmi eux, un Nénuphar blanc destiné à illustrer le poème du même titre, et hélas disparu, aurait particulièrement « charmé » Monet aux dires de Mallarmé. Charmé au point qu’il aurait pu l’encourager à travailler plus en profondeur ce motif floral à la source du Bassin des nymphéas (1897) et de la série des Nymphéas (1914–1926). L’influence de Morisot sur Monet ne s’arrête pas là : en 1889, c’est elle qui aurait poussé le maître à lancer une souscription publique pour que l’Olympia de Manet entre dans les collections nationales.
Berthe Morisot, à gauche : “Le Lac du bois de Boulogne”, 1889 ; à droite “Couleurs d’automne au bois de Boulogne”, 1888
© akg-images / Liszt Collection ; © Artefact / Alamy / Hemis
Triste destin que celui de Berthe Morisot. Trois ans après le décès d’Eugène, elle succombe à son tour le 2 mars 1895, à l’âge de 54 ans, après avoir soigné sa fille Julie Manet d’une congestion pulmonaire. Dernier signe de la générosité de celle qui a tant sacrifié, notamment pour l’impressionnisme, finançant avec son mari la septième exposition impressionniste en 1882 et léguant ses œuvres à ses amis peintres. Malgré sa renommée, elle est indiquée « sans profession » sur son certificat de décès et mentionnée seulement comme « Veuve Eugène Manet » sur sa pierre tombale. Ses amis lui rendent pourtant son estime – Mallarmé, Monet, Degas et Renoir organisent un an après sa mort une exposition en son hommage à l’aide de Julie Manet qui n’a que 17 ans. La fille de l’artiste deviendra elle-même peintre et donnera toute son énergie pour que Berthe soit reconnue à sa juste valeur, même s’il faudra attendre le début du XXIe siècle pour que ce soit vraiment le cas…
Berthe Morisot, Julie rêveuse, 1894
Collection particulière • © akg-images
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