MAISON VICTOR HUGO

François Chifflart, l’artiste maudit qui a illustré Victor Hugo, sort de l’ombre

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Il avait tout d’un grand artiste : le talent, le succès, les récompenses… Mais l’impétueux François Chifflart, qui se rêvait peintre d’histoire, a tout envoyé valser. Rebelle, tourmenté et impulsif, cet éternel solitaire a tracé sa route hors des circuits académiques en s’imposant malgré tout comme l’un des meilleurs graveurs (incompris) de son temps. La Maison Victor Hugo à Paris met en lumière cet artiste atypique et inclassable, qui pour subsister a illustré les œuvres du célèbre écrivain, dont il fut l’un des plus fervents admirateurs.
François Chifflart, La Conscience (détail)
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François Chifflart, La Conscience (détail), 1877

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Fusain sur papier • 61,6 x 47 cm • Coll; Maisons de Victor Hugo Paris – Guernesey • © Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey / Paris Musées

« François Chifflart a tout fait pour rater sa carrière », plaisante Gérard Audinet, directeur des Maisons de Victor Hugo à Paris et Guernesey. Place des Vosges, les murs de la demeure du célèbre écrivain accueillent quelque 170 œuvres de cet artiste méconnu dont la trajectoire prometteuse a débuté sous les ors du Salon et s’est achevée dans la plus grande misère… En cause, le tempérament bien trempé de notre homme – éternel révolté, désobéissant et solitaire… Mais dans ses malheurs, ce grand admirateur de Victor Hugo a tout de même eu la chance de croiser la route de l’auteur des Misérables, dont il a illustré certains des écrits avant de sombrer dans un oubli relatif, dont le sort cette exposition.

Tout n’a pas si mal commencé pour François Chifflart. Originaire de Saint-Omer, où il est né en 1825, l’artiste se forme aux Beaux-Arts de Paris auprès de Léon Cogniet, qui le prend sous son aile. Le jeune homme se rêve alors peintre d’histoire et délaisse rapidement les petites scènes de genre pour se frotter à d’ambitieuses compositions académiques. Bien lui en a pris : après deux échecs consécutifs au Salon, il obtient finalement le grand prix en 1851 avec Périclès au lit de mort de son fils. Sa carrière lancée, l’artiste part pour Rome et prend ses quartiers à la Villa Médicis, où il réside pendant cinq ans.

Une forte tête à la Villa Médicis

La suite de l’histoire aurait pu consister en une suite de brillants succès et de prestigieuses commandes. Las ! À Rome, François Chifflart révèle son véritable caractère… La vie en communauté aux côtés des autres pensionnaires ? Très peu pour lui. Du genre solitaire, l’artiste s’avère aussi turbulent. Il ne se plie ni aux exigences de l’École, ni au règlement des différents directeurs, et ce au grand dam de son maître bien aimé, Léon Cogniet, qui dans ses lettres exhorte son élève à « prendre sur [lui] » et à être « plus coulant ». Bien que considéré comme un excentrique par ses camarades, Chifflart finit tout de même par se lier d’amitié avec Jean-Baptiste Carpeaux, avec qui il partage sa passion pour Michel-Ange et son rejet des codes académiques.

François Chifflart, Ville conquise ou Sac de Rome par Alaric
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François Chifflart, Ville conquise ou Sac de Rome par Alaric, XIXe siècle

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Huile sur toile • Coll. musée de l’hôtel Sandelin, Saint-Omer • © 8Kstories Kévin Bogaert / musées de Saint-Omer

L’État goûte peu l’indiscipline du peintre. En guise de représailles, il ne se porte pas acquéreur de son dernier envoi, Zénobie précipitée dans l’Araxe, comme l’aurait pourtant voulu la tradition, qui permet de lancer pour de bon la carrière des pensionnaires de la Villa Médicis. Privé de ce précieux soutien financier, François Chifflart est relégué hors des circuits officiels… Mais notre homme est ingénieux. Pour se faire connaître, il publie avec son beau-frère, un certain Alfred Cadart, un album d’estampes et de photographie de ses œuvres. Sans cesse tiraillé entre son tempérament fougueux et ses grandes ambitions, il ne perd pas de vue son rêve.

Baudelaire séduit par ses fusains

Dans le frontispice d’Improvisations sur cuivre apparaît un funeste présage : l’artiste se représente enterré vivant, comme anéanti par sa tâche.

En 1859, il présente au Salon deux grands fusains consacrés à Faust (Faust au sabbat et Faust au combat), aussi ténébreux et tourmentés que la personnalité de l’artiste. Baudelaire est conquis : « M. Chifflart est un grand prix de Rome et, miracle ! Il a une originalité. Le séjour dans la ville éternelle n’a pas éteint les forces de son esprit. » En 1863, l’artiste renouvelle l’intérêt de la critique en exposant trois tableaux inspirés par la Bible (David vainqueur) et l’histoire romaine (La Bataille de Cannes (Combat) et Ville conquise (Sac de Rome par les Gaulois)), dans lesquels il déploie tout son art de la mise en scène, usant d’une palette aux tons sourds dominée par les ocres et les bruns.

François Chifflart, Le Choléra sur Paris
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François Chifflart, Le Choléra sur Paris

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Eau-forte • Album de quinze eaux-fortes imprimées par Auguste Delâtre • Coll. particulière • © Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris – Guernesey / Photo Thomas Hennocque

Le succès, hélas, est de courte durée. Deux ans plus tard, son originalité ne fait plus mouche. Tandis qu’il doit renoncer à ses grands rêves de peinture d’histoire, le peintre déçu découvre l’eau-forte et rejoint la Société des aquafortistes, dont il devient l’un des membres les plus actifs. S’il emploie la taille-douce pour, en premier lieu, reproduire ses tableaux, l’artiste réalise ensuite des œuvres originales. Il publie avec Cadart ses Improvisations sur cuivre (1865), dans lesquelles il renoue avec le geste premier du dessin et s’impose comme un maître du noir et blanc. Dans le frontispice apparaît un funeste présage : l’artiste se représente enterré vivant, comme anéanti par sa tâche.

L’illustrateur de Victor Hugo

François Chifflart, Son poing armé s’abattit sur la bête
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François Chifflart, Son poing armé s’abattit sur la bête, 1868

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Illustration pour « Les travailleurs de la mer » dans l’Edition Hertzel • 27,2 × 18,2 cm • Coll. Maisons de Victor Hugo Paris – Guernesey • © Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey / Paris Musée

Grand admirateur de Victor Hugo, à qui il avait d’ailleurs fait parvenir un exemplaire de son album, Chifflart se voit confier l’illustration des Travailleurs de la mer. En janvier 1868, l’artiste rencontre l’écrivain alors en exil à Guernesey et lui montre ses dessins. Les deux hommes s’entendent à merveille, à tel point que Chifflart réalise un grand portrait d’Hugo (qui toutefois le laissera toujours insatisfait). De retour à Paris, l’artiste travaille sans relâche à la réalisation de 70 gravures illustrant non seulement le récit mais aussi toute l’atmosphère du roman. Hélas, une fois encore, le destin lui joue un tour. Mauvaise encre, papier de piètre qualité : cette édition populaire ne rend pas justice au travail de l’artiste, qui ne cesse alors d’adresser d’interminables plaintes à l’écrivain.

Ses succès au Salon sont désormais bien loin. François Chifflart, qui, pour subsister, poursuit désormais dans la voie de l’illustration, est mobilisé lors du siège de Paris. Contraint de renoncer à ses activités, il n’oublie pas pour autant sa vie d’artiste et fait même parvenir un éclat d’obus à Victor Hugo, que l’écrivain transforme en encrier ! Devenu communard, Chifflart ne prend pas directement part aux insurrections dans la capitale mais témoigne de leur violence dans des dessins régulièrement publiés dans Le Monde illustré. Sa spécialité : les vues d’incendies ! Profondément marqué par ces sinistres événements, il reprend les pinceaux pour peindre les Journées de mai (1871), vision infernale de la capitale dévorée par des flammes rouge sang.

François Chifflart, La Conscience
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François Chifflart, La Conscience, 1877

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Fusain sur papier • 61,6 × 47 cm • Coll. Maisons de Victor Hugo Paris – Guernesey • © Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey / Paris Musées

Toujours en proie aux difficultés financières, François Chifflart livre son dernier grand chef-d’œuvre en 1877 en illustrant La Légende des siècles, commande pour laquelle il réalise cinq fusains magistraux aux relents fantastiques qui, une fois encore, se font le reflet de son esprit tourmenté. Le plus époustouflant d’entre eux, La Conscience, figure un Caïn massif sous les traits de Victor Hugo, échappant à un gros œil menaçant, surgissant d’un ciel ténébreux. L’ultime tour de force d’un artiste incompris, qui après la mort de l’écrivain finira ses jours dans la solitude et la misère, oublié de tous.

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François Chifflart, L’insoumis

Du 7 novembre 2024 au 23 mars 2025

www.maisonsvictorhugo.paris.fr

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