À l’aube du XIXe siècle, les artistes, d’abord en Allemagne, puis dans toute l’Europe, se passionnent pour des visions sublimes d’une nature grandiose, puissante et destructrice. Inspirant tour à tour fascination, mélancolie, inquiétude et terreur, ces peintures renvoient l’homme au tragique de son destin, et reflètent ses passions et tourments intérieurs. Le romantisme, surnommé « le mal du siècle », est né !
Ce mouvement – qui puise ses racines dans le siècle des Lumières et les grandes révolutions politiques et spirituelles de l’époque pour envahir tous les arts – se fait l’écho d’une perte de repères et d’un désenchantement. Se sentant submergés et bouleversés dans leurs certitudes, les artistes rejettent la vision harmonieuse de l’homme et de la nature que prônait le classicisme pour exprimer des sentiments personnels intenses… En résultent des œuvres saisissantes, dont voici un superbe florilège exposé actuellement à Stockholm.
Victor Emil Janssen, Autoportrait au chevalet, vers 1828
Huile sur papier marouflé sur toile • 57 x 32 cm • Coll. Hamburger Kunsthalle • Photo bpk / Hamburger Kunsthalle / Elke Walford
Caspar David Friedrich, Deux Hommes contemplant la Lune, 1819-1820
Frissons lunaires
Le Voyageur contemplant une mer de nuages du peintre allemand Caspar David Friedrich (1774–1840) est sans doute l’œuvre la plus emblématique du mouvement romantique. Ce superbe tableau du même artiste, dont il existe plusieurs versions, s’inscrit dans la même veine : deux hommes vus de dos (le peintre lui-même et son ami August Heinrich Hoffmann) contemplent un mince croissant de lune. Alors que le jour décline, un dramatique effet de contre-jour accentue les formes torturées d’un arbre à moitié déraciné (évocateur de la mort et d’angoisses intérieures) au milieu de rochers chaotiques… Le parfait décor pour un poète maudit !
Huile sur toile • 33 x 44,5 cm • Coll. particulière
Carl Friedrich Lessing, Paysage rocheux dans la lumière du soir, 1835
Rochers vertigineux
Le peintre romantique prussien Carl Friedrich Lessing (1808–1880) s’est spécialisé dans les paysages habités par des rochers escarpés aux formes inquiétantes. Comme ce tableau virtuose où il rend magistralement la texture évanescente et mystérieuse des nuages flottant entre deux formations rocheuses aux contours déchiquetés. L’une pointe comme une dent sinistre vers le ciel, son gigantisme accentué par de minuscules oiseaux tournoyant dans les airs. Une brèche hostile et vertigineuse, ouverte sur un horizon incertain…
Huile sur toile • 62 x 49 cm • Coll. Nationalmuseum, Stockholm • Photo Viktor Fordell / Nationalmuseum
Marcus Larson, Mer agitée, 1857
Tempête magistrale
Considéré comme l’un des maîtres du romantisme nordique, le peintre suédois Marcus Larson (1825–1864) s’attaque ici à un motif emblématique du romantisme : la tempête en mer. La scène est à la fois belle et dramatique : dans la lumière rougeoyante du couchant filtrant à travers d’inquiétants nuages sombres, un bateau sur le point de faire naufrage est aux prises avec une mer déchaînée. Associant les tourbillons d’écumes et les navires en perdition aux tourments de l’âme et à la fragilité de l’homme face à la puissance terrible de la nature, les romantiques ont peint une déferlante de tableaux spectaculaires de ce style.
Huile sur toile • 88,5 x 127 cm • Coll. Nationalmuseum, Stockholm
Johan Christian Dahl, Le Matin après la tempête, 1819
Naufrage tragique
Ce tableau du peintre norvégien Johan Christian Dahl (1788–1857) représente les conséquences tragiques d’une tempête en mer. Au milieu d’un déchaînement d’écume et de vagues brisées, la frêle silhouette d’un navire, qui s’est fracassé contre un rocher, est en train de sombrer au fond de la composition, tandis qu’un petit personnage, prostré sur un rocher tout à droite, pleure la mort probable de ses compagnons de voyage. La petite taille du protagoniste et de l’épave, anecdotiques dans l’immensité du paysage, renforce leur dénuement et le caractère dramatique du naufrage.
Huile sur toile • 74,5 x 105,3 cm • Coll. Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Munich • Photo Sibylle Forster / Bayerische Staatsgemäldesammlungen
Tête de femme et d’enfant, esquisse pour la Scène du massacre des Innocents
La terreur incarnée
La peinture d’histoire fournit aussi des motifs intenses aux romantiques. Dans cette ébauche poignante d’un détail de sa Scène du massacre des Innocents (1824) – épisode biblique du massacre ordonné par le roi Hérode de tous les garçons de Bethléem âgés de moins de deux ans –, le peintre français Léon Cogniet (1794–1880) se concentre sur le visage saisi d’effroi d’une mère. Cachée derrière un mur, celle-ci serre son bébé dans ses bras et l’empêche de crier avec sa main. Une œuvre qui se rapproche des faits d’actualité déchirants, peuplés de personnages acculés aux visages expressifs, dépeints par Théodore Géricault et Eugène Delacroix.
Johann Theodor Goldstein, Vue d’une cathédrale gothique, 1822
Cathédrale fantastique
Avec leurs gargouilles, leurs tours vertigineuses, leurs dentelles de pierre et leurs flèches noires dressées vers le ciel, les cathédrales gothiques deviennent des sujets de prédilection pour les romantiques. Elles incarnent pour eux une version spirituelle, façonnée par l’homme, des montagnes et rochers escarpés, tout en réactivant un imaginaire lié à un passé fantasmé, celui du Moyen Âge et de ses sombres intrigues. Dix ans avant que l’écrivain Victor Hugo n’en fasse le sujet de son célèbre roman Notre-Dame de Paris (1831), un artiste méconnu, le Polono-Allemand Johann Theodor Goldstein (1798–1871), s’en empare, peignant une représentation finement détaillée d’une cathédrale imaginaire au crépuscule…
Huile sur toile • 83,5 x 89,5 cm • Coll. Nationalmuseum, Stockholm • Photo Anna Danielsson / Nationalmuseum
Peder Balke, Vue de Stockholm, au clair de lune, XIXe siècle
Silence phosphorescent
Le sublime romantique ne s’exprime pas seulement par des compositions agitées ou vertigineuses : en témoigne cette vue calme de Stockholm au clair de lune exécutée par Peder Balke (1804–1887). Avec un pinceau virtuose, le peintre norvégien parvient à rendre cette étendue d’eau lisse à la fois merveilleuse et inquiétante. Sa surface éblouissante, phosphorescente à la lueur de l’astre, contraste avec la silhouette obscure du bateau et le premier plan d’un noir d’encre. Dans cette immobilité silencieuse, un danger semble couver…
Huile sur toile marouflée sur bois • 125 x 158 cm • Coll. The Gundersen collection • Photo The Gundersen collection / Morten Henden Aamot
Leif Engström, Spruce 1, 2016
Forêt insondable
La force de cette exposition réside aussi dans l’incorporation d’œuvres d’art contemporain, témoins de la renaissance du regard romantique ravivé par notre époque troublée. Avec ses minutieuses peintures photoréalistes explorant de mystérieuses et denses forêts de conifères, le jeune artiste suédois Leif Engström (né en 1992) laisse l’œil s’infiltrer entre les branches pour s’enfoncer dans l’obscurité de l’inconnu. Celle d’une nature qui nous dépasse, mais aussi des tréfonds de notre âme…
Huile et acrylique sur toile • 166 x 177 cm • Photo Jessika Thörnqvist & Kim Ramberghaug
À gauche, “The Rising Tide” de Ann Frössen, 2024. À droite, Mariele Neudecker. Vue de l’installation dans l’exposition “The Romantic Eye”
Drame climatique
Juste devant une gigantesque peinture d’une mer agitée, brossée en gros plan par l’artiste contemporaine suédoise Ann Frössen (née en 1953), se dresse un étrange iceberg (ou serait-ce un morceau de glacier ?) en train de fondre, dont le relief accidenté évoque les montagnes et rochers escarpés des peintures romantiques. Intitulée Il y a toujours quelque chose de plus important (2012), cette sculpture de l’artiste allemande Mariele Neudecker (née en 1965) – qui présente aussi dans l’exposition deux autres œuvres frappantes, une bateau ancien coulé dans l’eau trouble d’un aquarium, et une forêt engloutie aux lueurs radioactives – adapte les tourments du romantisme à nos angoisses liées au réchauffement climatique… Absolument saisissant.
Photo Viktor Fordell / Nationalmuseum
The Romantic Eye
Du 26 septembre 2024 au 5 janvier 2025
Musée national de Stockholm • 2 Södra Blasieholmshamnen • 111 48
www.nationalmuseum.se
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Introspection inquiète
Le regard hésitant, comme s’il s’observait dans un miroir, le peintre allemand Victor Emil Janssen (1807–1845) fignole son autoportrait dans l’intimité de sa modeste chambre-atelier. Cheveux lâchés, torse nu, un linge blanc autour des hanches, le jeune artiste atteint de tuberculose évoque un Christ souffrant. Formant une petite nature morte au premier plan, des fleurs bleues (qu’un roman posthume du poète allemand Novalis a érigées en symboles du romantisme en 1802) expriment la fragilité de la vie, une sensibilité rêveuse et une aspiration à la connaissance de soi. Un moment d’introspection et de doute qui fait de cette peinture une icône de l’autoportrait romantique.