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Alexander van Bredael, Fête traditionnelle à Anvers avec le géant Druon Antigon, 1697
Huile sur toile • 106,5 x 136 cm • Coll. musée de l’Hospice Comtesse, Lille • © musée de l’Hospice Comtesse, Lille, dist. GrandPalaisRmn / Photo Stéphane Maréchalle / presse
Parade, carnaval, party : avec Lille3000 et sa « Fiesta », toute la capitale du Nord s’attelle à réveiller la joie en nous. Insupportable paradoxe, dans un contexte international des plus alarmants ? Pour nous convaincre du contraire, le Palais des beaux-arts orchestre la très riche exposition « Fêtes et célébrations flamandes », cœur battant de cette programmation qui s’étend de la gare Saint-Sauveur au musée de l’Hospice Comtesse.
Où l’on comprend comment, dans les Flandres des XVIe et XVIIe siècles, la fête « a été l’expression d’une résilience collective, une façon de conjurer la peur en célébrant ensemble la joie de vivre », souligne Martine Aubry, maire de Lille, dans la préface du catalogue.
Car ces Pays-Bas du Sud, auxquels la cité de Lille appartenait alors, n’ont été épargnés par aucun cataclysme. La guerre y a fait rage pendant près d’un siècle, les conflits religieux y ont été assassins, tout comme les épidémies. Et pourtant, partout, des villes aux campagnes, la fête a battu son plein, spontanée ou sophistiquée, éruptive ou diplomatique : elle s’est faite « réponse vitale à la noirceur du quotidien », poursuit Martine Aubry. Kermesses rurales dépeintes par Brueghel, fêtes citadines mises en scène par Rubens ou festins magnifiés par Jordaens, « ces scènes animées résonnent aujourd’hui en nous comme un écho à notre propre besoin de nous retrouver, de rire, de danser et de partager », conclut-elle.
« En ces temps troublés, ces fêtes relèvent d’un élan vital ; exutoire face aux violences et à la morbidité ambiantes. »
Juliette Singer
On connaît peu, dans le détail, l’effervescente réalité de ces rituels villageois, de ces fêtes des princes, parades de géants et ducasses dont le musée dresse une passionnante taxinomie. Elle semblera bien exotique aux Méridionaux, mais parle encore au cœur des gens du Nord. Nombre de peintres et de graveurs s’en sont fait les témoins, évoquant dans leurs œuvres « bambochades, repas pantagruéliques, cornemuses et danses entraînantes : autant de scènes joyeuses et truculentes, pimentées çà et là de gaillardises cachées dans des tableaux débordants de vie », décrit Juliette Singer, directrice de l’institution, dans le catalogue.
Jacques Jordaens, Le roi boit, Vers 1638–1640
La tradition appelée « Le roi boit » est l’une de ces fêtes qui, dans un contexte essentiellement domestique, invitait à renverser l’ordre social. Jordaens la met en scène dans l’un de ses tumultueux chefs-d’œuvre, se représentant lui-même au premier plan en train de vomir, tandis que la foule célèbre ce roi d’un jour.
Huile sur toile • 156 × 210 cm • Coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles • © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / Photo J. Geleyns – Art Photography
Mais de rappeler aussi que ces noceurs, aussi insouciants qu’ils puissent paraître, « ont presque tous connu la famine, la misère ou les épidémies. En ces temps troublés, ces fêtes relèvent d’un élan vital ; exutoire face aux violences et à la morbidité ambiantes, elles témoignent d’un besoin d’autant plus pressant de profiter de la vie que celle-ci était souvent courte. »
Au cours des XVIe et XVIIe siècles, l’entité politique des anciens Pays-Bas (qui correspond aujourd’hui, plus ou moins, au Benelux) est en perpétuelle redéfinition. Jusque-là sous domination des Habsbourg d’Espagne, les 17 provinces constituant alors les Pays-Bas se déchirent, tiraillées entre adeptes de la réforme protestante au nord et catholiques sous joug espagnol au sud. D’une ampleur et d’une cruauté inédite, la guerre dite de Quatre-Vingts Ans (1568– 1648) est marquée par une succession de révoltes, guerres civiles et campagnes militaires entrecoupées de trêves.
« L’état de conflit permanent, ou larvé, de cette guerre explique et même structure les fêtes ainsi que leur évolution », précisent dans le catalogue de l’exposition ses deux commissaires scientifiques, Sabine van Sprang et Blaise Ducos. De ces réjouissances extrêmement variées, ils proposent une typologie détaillée. La fête a en effet mille visages, des « prestigieuses fêtes » qui saluent les triomphes militaires aux « belles et puissantes kermesses qui percent l’abcès du malheur » ; des « fêtes de la soldatesque qui occupe le pays et rançonne les paysans » aux cérémonies marquant le retour à la vie lorsqu’un traité de paix est signé. Sous l’œil des jésuites alors tout-puissants, sacré et profane s’y entremêlent, les imageries religieuse, allégorique et mythologique naviguant d’un registre à l’autre.
Les fêtes princières sont, de loin, les plus grandioses et solennelles. Dans cette Europe troublée, toute cérémonie revêt en Flandres une véritable dimension politique. Les cités et leur population se mobilisent pour célébrer l’avènement de chaque nouveau gouvernant, lors de « joyeuses entrées » qui sont restées dans les mémoires grâce à nombre de toiles et gravures exceptionnellement réunies pour l’exposition. Parmi les plus impressionnantes, celle du prince Charles (futur Charles Quint) à Bruges en 1515, celle de l’archiduc Matthias à Bruxelles en 1578, ou, en 1584 et 1585, la tournée triomphale d’Alexandre Farnèse, qui vient de reprendre une à une les grandes villes des Pays-Bas du Sud un temps tentées par le protestantisme.
« Plus qu’un temps de rupture, elle vise à stimuler la cohésion et à offrir l’image ‘réjouissante’ d’une société sans fractures. »
Sabine van Sprang et Blaise Ducos
À chaque fois, c’est l’occasion pour la ville d’accueil d’exprimer son identité, de faire preuve de sa vitalité. Ainsi, par exemple, de Namur, qui reçoit le 29 mars 1549 le prince Philippe d’Espagne. Il vient rejoindre son père, Charles Quint, afin d’être présenté comme son successeur dans les Dix-Sept Provinces. Gentilhomme espagnol, Juan Cristóbal Calvete de Estrella raconte avec force détails la réception, dans les rues ornées de « quelques arcs de verdure et de branchages, avec diverses statues symboliques ». Une fois le prince retiré dans ses appartements, la population prolonge la fête jusque tard dans la nuit autour de feux de joie, avant d’assister au matin, au son des tambours et des fifres, à un combat d’échasseurs, « armée de géants » à « l’adresse et subtilité inouïe » qui « fit beaucoup rire tous les spectateurs ».
Autre événement d’envergure, la joyeuse entrée du cardinal infant Ferdinand à Anvers en 1635. Les plus grands peintres sont invités à réaliser d’immenses décors. À commencer par Pierre Paul Rubens, qui orchestre la mise en scène à coups d’arcs de triomphe, de portique monumental portant les statues d’empereurs habsbourgeois et de théâtre mis en scène par les « chambres de rhétorique ». Nulle insouciance dans ces fêtes réalisées au cordeau.
Leur rôle, c’est avant tout de mettre au grand jour corporations et hiérarchies sociales, tout en valorisant l’unité confessionnelle. « La fête urbaine est, tout à la fois, un rituel servant à donner corps à la structure qui régit les rapports entre les groupes la composant et une soupape à toutes sortes de tensions, poursuivent les commissaires. Plus qu’un temps de rupture, elle vise à stimuler la cohésion et à offrir l’image ‘réjouissante’ d’une société sans fractures. »
Pour Bruxelles, siège du gouvernement des Dix-Sept Provinces, toute fête relève de l’occasion d’asseoir son pouvoir par son faste. En 1549, Philippe et son escorte sont reçus sous un arc de triomphe coiffé d’une statue féminine représentant la ville. En ses mains, un cœur doré frappé du mot « AMOR ». Les deux saints patrons, Michel et Gudule, l’entourent, le « corps et l’esprit de la ville », selon les mots de Calvete de Estrella. Du vin rouge coule d’une fontaine, s’échappant, tel du sang, de la plaie d’un Christ sculpté. « Les pauvres et le commun peuple s’empressaient de [le] recueillir », relate un observateur. Espagnols, Génois, Anglais, Florentins et Allemands, les nations marchandes installées dans la métropole rivalisent elles aussi d’imagination pour marquer leur emprise économique.
Pieter Brueghel le Jeune, La Danse de noces en plein air, 1624
Peintre humaniste, le premier de la dynastie des Brueghel, Pieter l’Ancien, raffolait des fêtes en campagne, dans lesquelles il n’hésitait pas à s’infiltrer incognito. En sont nées de nombreuses toiles, dont beaucoup ont disparu. Notamment cette noce, ici copiée par son fils Pieter le Jeune, fourmillante de détails.
Huile sur toile • 37,5 × 52 cm • Coll. part. • Image courtesy Artvee
« On avait l’impression que ça brûlait, ça grêlait, ça produisait des éclairs et du tonnerre en tous lieux. »
Thomas Platter
Le 5 septembre 1599, l’entrée à Bruxelles de l’infante Isabelle, à qui son père Philippe II vient de céder les Pays-Bas, est plus spectaculaire encore. « Des tonneaux enduits de poix sur leur face intérieure, placés devant des maisons ou dans des carrefours, sont allumés afin de perturber la succession du jour et de la nuit : s’instaure alors une espèce de monde à l’envers », évoque Claire Billen dans son essai consacré aux fêtes princières dans le catalogue. Mêlé aux badauds, Thomas Platter, un voyageur protestant venu de Bâle, en livre un précieux témoignage : « On projetait dans les airs des globes de feu, de petites fusées, des serpentins, des disques, des flèches de feu, des cerfs-volants, des projectiles fulminatoires et bien d’autres objets divertissants du même genre. On avait l’impression que ça brûlait, ça grêlait, ça produisait des éclairs et du tonnerre en tous lieux. »
À le lire, on comprend en quoi la riche iconographie de ces événements n’est pas si éloignée de celle des tableaux de siège et autres champs de bataille, avec leur panorama vu du ciel et leurs feux d’artifice évoquant les salves de canon. « La fête introduit dans la ville les émotions et les stimulations sensorielles de la guerre : elle donne lieu à une guerre joyeuse », analyse Claire Billen.
Les toiles imposantes racontant le tir de l’infante Isabelle au concours du Grand Serment des arbalétriers à Bruxelles, seize ans plus tard, relèvent d’une dimension plus politique. Alors qu’une paix (fragile) est revenue, Isabelle tire à l’arbalète l’oiseau d’argile baptisé Papegai et sort victorieuse du concours, devant la cour et les édiles locaux. Plusieurs tableaux en témoignent, dont « l’enjeu est clair » aux yeux de Claire Billen : « Présenter les festivités comme l’incarnation visible d’une unité sociale recouvrée sous l’action pacificatrice garantie par l’infante Isabelle, dont la victoire au tir prouve la légitimité à gouverner. »
À mille lieues de ces cérémonies savamment orchestrées, les kermesses de village font elles aussi florès. Elles permettent d’oublier un temps les exactions des soldats cruels, les rebelles et les gueux de mer qui écument rivages et campagnes. Si le terme « kermesse » vient du mot flamand kerkmisse qui signifie littéralement « messe d’église », le motif religieux semble souvent bien secondaire dans ces joyeuses bamboches ! « Elles sont un exutoire salvateur pour faire face aux ravages des guerres et des hivers rigoureux, qui s’accompagnent trop souvent de disettes avec, dans leur sillage, le spectre de la Grande Faucheuse », décrit Sandrine Vézilier-Dussart.
Photographie de l’ommegang de 1899 à Anvers.
Coll. et CC01 Rijksmuseum, Amsterdam
Dans les granges, au pied des chaumières, elles rythment les saisons : célébration d’un saint tutélaire, Épiphanie, Carnaval marquant la fin du jeûne du carême, ronde autour de l’arbre de mai annonçant la renaissance du printemps… Certaines sont aujourd’hui complètement oubliées, comme le Koppermaandag, lundi suivant l’Épiphanie où les lépreux étaient exceptionnellement autorisés à défiler en ville, ou la Danse de l’œuf, peinte par Pieter Aertsen en 1552.
De ces réjouissances, Pieter Brueghel l’Ancien fut l’exceptionnel témoin, dépeignant les rondes effrénées au son des cornemuses, la danse rituelle des épées, les jeux de balançoire ou de « pet-en-gueule », les farces et tirs à la perche. Avec son ami Franckert, il prenait « plaisir à aller aux fêtes villageoises déguisés en paysans, offrant des cadeaux comme les autres convives et se disant de la famille de l’un des conjoints », rapporte son biographe Karel van Mander dans Het Schilder-boeck (le Livre des peintres, 1604) .
Atelier de Denijs van Alsloot et d’Antoine Sallaert, L’Ommegang de 1615, le défilé des métiers sur la Grand-Place de Bruxelles, 1616-1620
L’ommegang est une célébration très liée à l’histoire des villes flamandes, surtout Bruxelles. Au cours de ce défilé circulaire sur la Grand-Place, la bourgeoisie se pavane, les bouffons suscitent le rire, les géants dansent.
Huile sur toile • 123,5 x 385 cm • Coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / Photo Impaint / Alamy / Hemis
Autre exutoire qui permettait de maintenir l’ordre social tout en le renversant le temps d’une journée, la fête des trois rois. Jacob Jordaens en offre une version épique avec sa fameuse et tumultueuse toile Le Roi boit (1638–1640), où il se dépeint lui-même en train de vomir. Une toile qui « constitue elle-même un cri (tableau bruyant s’il en est) et une revendication : celle de faire vraiment la fête, loin des solennités princières et édilitaires qu’elle singe allègrement, conclut le catalogue. L’ironie sauvage et bramante du Roi boit montre, une nouvelle fois, la vertu disruptive de la fête – sans cesse objet de règlements et réglages, sans cesse occasion de débordements et manifestations de vitalité profuse. »
Fêtes et célébrations flamandes, Brueghel, Rubens, Jordaens...
Du 26 avril 2025 au 1 septembre 2025
Palais des Beaux-Arts de Lille • 18 bis, rue de Valmy • 59000 Lille
www.pba-lille.fr
Catalogue de l'exposition
Éd. GrandPalaisRmn • 208 p. • 39 €
L’ouvrage reconstitue avec de stupéfiants détails les fêtes flamandes, notamment grâce aux textes savants de Blaise Ducos, responsable des peintures flamandes et hollandaises au Louvre, et Sabine van Sprang, conservatrice de la peinture flamande aux musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Une fascinante machine à remonter le temps !
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Spécificité flamande, les fêtes appelées « ommegang » mêlaient folklore archaïque, rituels païens, théâtre et défilés de corporation.
À Anvers, elles se tenaient sous l’égide de Druon Antigon, un géant qui, selon la légende remontant à l’époque romaine, réclamait un péage sur l’Escaut à tous les bateaux qui passaient par Anvers. Et qui coupait la main à tout contrevenant, la jetant dans le fleuve (hand werp, « le jet de la main »). De là l’étymologie d’Antwerpen, nom flamand d’Anvers ? Le débat n’est pas tranché. Mais ce géant demeure une figure centrale de la ville.