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Antonio Tempesta, La presa di Gerusalemme (La prise de Jérusalem), 1555-1630
Rome, Galerie Borghese • © Courtesy de la Gallerie Borghese, Rome
Elle lui est apparue grosse comme un poing. Les yeux creusés, la bouche comme semblant parler. Comme toutes les pierres fascinent l’humain depuis la nuit des temps, l’extraordinaire galet de Makapansgat [ill. ci-dessous], en Afrique du Sud, a captivé Pieter Hugo (né en 1976) qui l’a pris en photo.
Le caillou aurait trois millions et demi d’années ! On a retrouvé ce morceau de jaspe rouge taillé en 1925 au creux de la main d’un australopithèque. Notre ancêtre lui a fait faire des kilomètres et des kilomètres — la pierre venant d’une autre région —, avant de s’éteindre en conservant précieusement dans sa paume ce trésor. Bien qu’austère de prime abord, l’affiche de l’exposition « Histoires de pierres » à la Villa Médicis résume avec ce galet de Makapansgat l’attraction millénaire et l’immense poésie que les minéraux suscitent en cascade sur le genre humain.
Galet de Makapansgat, 3 millions d’années avant notre ère
jaspérite rouge-brune • Université de Witwatersrand, Johannesbourg • © Pieter Hugo
« Plus d’une fois, il m’est arrivé de penser qu’il convenait de regarder les pierres comme des sortes de poèmes », a consigné le grand écrivain surréaliste Roger Caillois (1913–1978), amoureux des minéraux qu’il collectionnait par milliers. Ses pépites, Caillois en fit des objets de poésie (Pierre, 1966, et L’Écriture des pierres, 1970). C’est en suivant sa prose que l’exposition, imaginée par Jean de Loisy et Sam Stourdzé, nous conte la belle histoire des pierres, source intarissable d’inspiration pour les artistes de tout temps.
« Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies. »
Roger Caillois
Du plus ancien minéral terrestre — remontant à 4,4 milliards d’années — à nos jours, plus de 200 œuvres provenant de 70 institutions se déploient au fil de dix salles. Tel le Petit Poucet en quête de cailloux, le visiteur trouvera son chemin en se glissant dans la citerne antique, en arpentant les appartements du cardinal Ferdinand de Médicis et en allant fureter dans l’atelier de Balthus, lequel était à la tête pendant seize ans de l’Académie de France à Rome — « ville des pierres », souligne Sam Stourdzé, actuel directeur de la prestigieuse institution.
Hanté par la poésie de Roger Caillois et quelques pièces mémorables de sa collection, le parcours se savoure (indispensable livret de visite en mains) comme un roman où les personnages sont incarnés par de grands noms de l’art moderne et contemporain. Ils sont peintres, dessinateurs, photographes, sculpteurs, architectes et tous ont taillé l’imaginaire de la pierre : Auguste Rodin, Giuseppe Penone, Jean Dubuffet, Charlotte Perriand, Brassaï, Richard Long, Abdelkader Benchamma, Tatiana Trouvé…
Collection Caillois, Agate
Rio Grande do Sul, Brésil • Muséum national d’histoire naturelle, Paris • © MNHN – Francois Farges
Objets scientifique, contemplatif, mystique et spirituel, leurs œuvres sèment mystère et magie, qu’il s’agisse de la pietra paesina (« pierre paysage ») d’Antonio Tempesta (1555–1630), figurant La Prise de Jérusalem à l’huile sur marbre de Toscane, aux tirages argentiques réalisés en 2019, à partir d’une fine lame de gypse, par Dove Allouche nous laissant entrevoir, grâce à un filtre polarisant, ses cristaux colorés, vieux de 300 millions d’années.
Les pierres sont capables de lumière. Elles sont celles qui allument la foi, en témoigne le long développement de l’expo consacré avec brio aux pierres « divines ». Morceaux de patrimoine, les pierres peuvent aussi mener à la contrition, avec notamment la série photo « Confession » de Rose Salane (née en 1992). L’artiste y immortalise des roches glanées par des touristes sur le site archéologique de Pompéi et renvoyés, des années plus tard, avec une lettre de mea-culpa. Un caillou dans la chaussure…
À gauche : “Géode de Pulpi” de Juliette Agnel, 2021. À droite : “Der Weg des Genius” de Wenzel Hablik, 1918.
Coll. Wenzel Hablik Museum, Itzehoe • © Juliette Agnel - courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière, Paris . © Wenzel-Hablik-Fondation, Itzehoe
Armes des révoltés qui n’ont plus qu’elles, les pierres pavent de violence les luttes fratricides entre les hommes, depuis le mythe de David et Goliath, qui s’illustre dans une toile de 1604–1606 de Guido Reni. « Si tu me vois, pleure », nous alerte en fin de parcours la « pierre de la faim » (XVIIe-XIXe siècles) gravée dans le lit de l’Elbe. Ce présage de sécheresse trône aux côtés d’œuvres qui dénoncent notre surexploitation du sable, notamment l’immense sablier de Kapwani Kiwanga, actuelle pensionnaire à la Villa Médicis. Tempus fugit, jusqu’au point de non-retour : qu’on jette la première pierre au genre humain…
Histoires de pierres - D’après Roger Caillois
Du 13 octobre 2023 au 14 janvier 2024
Villa Médicis • 1 Viale della Trinità dei Monti • 00187 Roma
www.villamedici.it
À lire
Histoires de pierres
Collectif sous la direction de Jean de Loisy et Sam Stourdzé, éd. delpire & co, 288 p., 46 €.
Une découverte à travers plus de 230 œuvres de la place de la pierre dans l’histoire de l’art, sous la plume d’historiens de l’art et de scientifiques. Chaque livre est unique, la couleur mettant en valeur une lithographie originale (empreinte de pierre) réalisée par l’atelier À fleur de pierre.
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