Berthe Morisot, Le Port de Nice, 1881-1882
Huile sur toile • 41,4 x 55,3 cm • Coll. Wallraf-Richartz-Museum & Fondation Corboud, Cologne • © Rheinisches Bildarchiv Köln
Depuis son arrivée à la tête du musée Jules Chéret, en 2019, Johanne Lindskog tend à mettre les collections de l’institution niçoise en lumière. À l’occasion des 150 ans de l’impressionnisme, la conservatrice a fait appel à Marianne Mathieu, ancienne directrice scientifique du musée Marmottan Monet, pour composer une exposition-dossier consacrée à la relation que Berthe Morisot, membre active du groupe, entretenait avec la baie des Anges : elle s’y est rendue à deux reprises, en 1881–1882 et 1888–1889. Les recherches entreprises dans le cadre de ce projet ont mené à des découvertes majeures quant au modus operandi de cette artiste, radicale en son temps.
Berthe Morisot avait un sens du cadrage si particulier, que le comité scientifique de huit personnes chargé d’enquêter sur ses séjours niçois a eu du mal à identifier ses points de vue. Difficile, a priori, de savoir exactement où a été réalisée La Plage de Nice (1882) qui ouvre le parcours.
À cette époque, le port était en construction, notamment au niveau du casino de la Jetée-Promenade. Pourtant, le chantier n’apparaît pas sur la toile. L’artiste en a fait abstraction car elle ne cherchait pas à capter la beauté du paysage. Son sujet ? L’enfance, thème impressionniste incarné par sa fille, Julie, jouant avec sa nourrice, Pasie.
Berthe Morisot, Autoportrait, 1885
huile sur toile • 73 × 63,5 cm • Coll. musée Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman Images
L’exposition déconstruit le mythe de l’artiste travaillant seule derrière son chevalet. Berthe Morisot peignait « en société », c’est-à-dire en compagnie de ses proches. Le parcours abrite une aquarelle inédite de son mari, Eugène Manet, qui se saisissait parfois lui-même d’un pinceau auprès d’elle. Le Carnaval de Nice (1889) et La Cueillette des oranges à Cimiez (1889) sont, entre autres, mis en regard de dessins exécutés par Julie Manet, qui a signé ses toutes premières œuvres au côté de sa mère, à Nice. Certaines s’avèrent collaboratives : Berthe traçait les contours ; Bibi (tel était le surnom de la fillette) coloriait.
Berthe Morisot, La Cueillette des oranges à Cimiez, 1889
Pastel sur papier • 60,8 × 45,9 cm • Coll. musée d’Art et d’Histoire de Provence, Grasse • © Ville de Grasse
L’étude de Bateau illuminé, autre modèle d’apprentissage pour Julie, reconnu comme le seule nocturne de Berthe Morisot, a permis de comprendre que l’impressionniste ne peint pas toujours en plein air… Le lundi 25 février 1889, à 20h30, des milliers de personnes attendent l’arrivée de Sa Majesté Carnaval XVII à bord de la Namouna. L’artiste ne retranscrit pas l’agitation palpable sur les galets – la foule l’en empêchant aussi probablement – mais plutôt l’apparition féerique du steam yacht sur l’eau. Sans oublier les notes et études préparatoires à cette composition, qui suggèrent qu’elle a œuvré dans le confort d’un intérieur.
Berthe Morisot, Le Port de Nice, 1882
Huile sur papier marouflé sur toile • 53 × 43 cm • Coll. Musée Marmottan-Monet, Paris • © Tous droits réservés
Cette démarche remet en cause la spontanéité légendaire de Berthe Morisot, celle-là même qui divise la critique en son temps. Au moment de la septième exposition impressionniste en 1882, les uns déplorent ses « ébauches expéditives », les autres voient en elles « l’impressionnisme par excellence ». Ce qui devrait être l’exemple de toiles réalisées en deux coups de cuillère à pot s’avère le résultat d’un processus relativement long. Le non finito chez Morisot n’est pas le reflet d’une pratique sur le vif, mais un acte délibéré, d’autant plus radical, à l’époque, qu’il ne correspond pas au goût du marché.
L’exposition « Berthe Morisot, Escales impressionnistes » au musée des Beaux-Arts Jules Chéret à Nice
© Ville de Nice
La famille Morisot-Manet a fortement été marquée par ses séjours niçois. La preuve : de retour à Paris, Berthe s’inspire d’un détail architectural de l’église du Gesù dans le Vieux-Nice pour faire construire, dans son appartement, une fenêtre d’intérieur qui, dès novembre 1884, s’ouvre sur Les Villas à Bordighera, panneau décoratif de Claude Monet figurant un paysage ligure. Ainsi, la « Riviera regarde la Riviera ». Cette installation sur mesure a été ici reconstituée à mi-parcours par la scénographe Anne Gratadour. De la baie des Anges, l’ « ange de l’inachevé » gardera aussi une palette lumineuse – comme en témoigne la confrontation de Sous l’oranger (1889) et de Dans le pommier (1890) –, et plus particulièrement des verts vifs devenus sa signature.
Berthe Morisot, La Plage de Nice, 1882
Huile sur toile • 46,5 × 56 cm • Coll. particulière • © Sotheby’s
L’exposition, qui voyagera ensuite au Palazzo Ducale de Gênes (du 11 octobre 2024 au 23 février 2025), s’accompagne d’un catalogue, où ont été reproduits 70 lettres et un carnet de croquis inédits, ainsi que d’une riche programmation culturelle. Des conférences, des dégustations de recettes inspirées par certaines œuvres, des ateliers de photographie sur les traces de Berthe Morisot en pointu (barque de pêche provençale), des visites exclusives de la villa Ratti, où l’artiste est descendue lors de son second passage à Nice et dont elle a immortalisé la façade et les jardins… De quoi passer un séjour éblouissant sur la Côte d’Azur !
Berthe Morisot à Nice, escales impressionnistes
Du 7 juin 2024 au 29 septembre 2024
Musée des Beaux-Arts Jules Chéret • 33 Avenue des Baumettes • 06000 Nice
www.musee-beaux-arts-nice.org
Visites-dégustations « Une bouchée, un œuvre ! »
Le mercredi 7 août à 17h et 18h ; le samedi 21 septembre à 18h et 19h ; et le dimanche 22 septembre, à 12h et 13h30.
« Visite de la ville Ratti »
Le mercredi 25 septembre à 14h30
Excursions en bateau « Les reflets du port »
Les jeudis 25 juillet, 29 août et 19 septembre de 10h à 11h.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique