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Henri-Edmond Cross, Paysage provençal, 1898
Huile sur toile • 81 x 60 cm • Wallraf-Richartz-Museum & Fondation Corboud, Cologne • © Rheinisches Bildarchiv, Rolf Zimmermann
Une joie pure et solaire émane des toiles de Cross. Évoquant des nuages de confettis colorés, ses tableaux, inspirés par son émerveillement face aux paysages du sud de la France, donnent l’impression d’une fête continuelle. En les observant, on jurerait entendre le chant des cigales, au diapason des multiples petits points de couleur, et assister au scintillement d’un monde idéal, où le soleil ne cesse jamais de faire vibrer les arbres…
Lorsque Cross arrive en 1891 à Cabasson, puis à Saint-Clair, il tombe amoureux des paysages du Var.
Donnant sur le port de Saint-Tropez où se déroulent des ribambelles de maisons jaune pâle et rose pastel, le musée de l’Annonciade (aujourd’hui le plus petit musée d’art moderne de France avec ses 400 m²) est bien placé pour héberger les œuvres de ce talentueux néo-impressionniste, ami et successeur de Paul Signac. Ce dernier, père, au côté de Georges Seurat, du mouvement pointilliste, le théorise sous le nom plus sérieux de « divisionnisme » – les couleurs étant « divisées », séparées sur la toile en « points » purs afin que le mélange se fasse dans notre œil –, et consacre en effet à ce charmant village côtier (devenu depuis une ville de plus de 8 000 habitants) de nombreux tableaux à la fin du XIXe siècle, donnant ainsi envie à des générations d’artistes d’y poser leur chevalet.
Henri-Edmond Cross, Nocturne aux cyprès, 1896
Huile sur toile • 42,8 × 56,4 cm • Coll. Association des Amis du Petit Palais, Genève • © Studio Monique Bernaz, Genève
Signac y débarque à bord de son yacht « Olympia », et finit par y acheter une maison où il invite de nombreux peintres, dont Henri Matisse, André Derain et Henri-Edmond Cross. Créé en 1922 et ouvert en 1937 dans une ancienne chapelle, le musée de l’Annonciade rassemble des œuvres de Signac ainsi que d’autres peintres (Bonnard, Manguin, Matisse, Van Dongen…) ayant fait des recherches sur la couleur. Introduits par ceux de son ami au rez-de-chaussée, les paysages de Cross rayonnent dans l’enfilade de salles du premier étage, dont les murs ont été repeints pour l’exposition dans deux superbes teintes de bleu et de vert…
Lorsque Cross arrive en 1891 à Cabasson, puis à Saint-Clair, il tombe amoureux des paysages du Var, qu’il va peindre sans relâche durant vingt ans, jusqu’à sa mort d’un cancer en 1910. L’artiste s’émerveille devant les plages « désertes », la « lumière » éclatante, « l’élégance » des « pins qui sortent du sable »… « Le plus beau pays du monde », écrit-il. Né à Douai, et venu là en raison de sa santé fragile, Cross est l’un des tous premiers peintres non natifs du Sud à s’installer de façon permanente au bord de la Méditerranée.
Henri-Edmond Cross, La Ferme, le soir, 1893
Huile sur toile • 65 x 92 cm • Collection particulière • © Photo J. Hyde
Afin de mieux rendre justice à la lumière éclatante du Sud, ils élargissent les touches et les disposent de façon moins régulière.
Cross commence par peindre les plages, dont la Plage de la Vignasse (1891–1892), qu’il représente en juxtaposant de petites touches de couleurs qui figurent à merveille le scintillement du soleil sur l’eau à l’arrière-plan, et la douceur des nuages de végétation et de leurs ombres sur le sable doux. Cette atmosphère calme et sereine, dans des couleurs qui ne sont pas encore explosives, définit cette période où naissent aussi Les Îles d’Or (1891–1892), tableau iconique actuellement en prêt à la fondation Carmignac au sein de l’exposition « L’île intérieure ».
En 1895, Cross et Signac s’éloignent du style de Seurat, décédé justement l’année de l’arrivée de Cross dans le Var. « Afin de mieux rendre justice à la lumière éclatante du Sud, ils élargissent les touches et les disposent de façon moins régulière, avec des contrastes plus forts et des couleurs plus stridentes qui se détachent du réel », souligne la commissaire Marina Ferretti, spécialiste du néo-impressionnisme et directrice scientifique émérite du musée des impressionnismes de Giverny.
Henri-Edmond Cross, La Mer clapotante, vers 1902–1905
Huile sur toile • 59,5 × 81,5 cm • Collection particulière • © Fotoatelier Peter Schalchli, Zürich
Pour preuve, le superbe et très saturé Paysage provençal (1898) [ill. à la Une], où l’herbe se teinte de rose vif autour d’un couple assis au pied d’un bouquet d’arbres. Ou encore la très belle Plage de Saint-Clair (1896), où, de façon très japonisante, des pins violets jaillissent du sable rose sur un fond bleu et jaune. Et enfin un chef-d’œuvre : Le Cap Layet (1904), bercé par d’apaisantes lignes courbes. « Le peintre y utilise toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, qu’il parvient à orchestrer pour obtenir un résultat harmonieux, ce qui est un véritable exploit », précise Marina Ferretti. D’autant que la technique, très lente et exigeante, nécessite de laisser sécher entre chaque touche afin que les teintes pures ne se mélangent pas !
Viennent plus loin ses paysages des années 1904 à 1910, sa période la plus féconde. Car plus sa maladie progresse, plus Cross cherche à oublier sa souffrance en se jetant à corps perdu dans une peinture joyeuse et rayonnante. S’y trouvent La Baie de Cavalière (1906–1907), La Mer clapotante (1902–1905), Le Naufrage (1906–1907), que possédait Signac, et Toulon, matinée d’hiver (1906–1907), centré sur le panache de vapeur jaune d’un bateau se diffusant dans une mosaïque de touches bleues, blanches et mauves.
Henri-Edmond Cross, À gauche, “Faune” (1905-1906). À droite, “La Forêt (deux femmes nues sous les chênes-lièges)” (1906-1907)
Huile sur toile • 55,2 x 46,1 cm ; 65 x 81 cm • Collection particulière ; Collection Couturat • © Tous droits réservés / Photo Jean-Michel Drouet © Tous droits réservés / Photo Jacques Bétant
Pour Cross, le Sud est aussi un décor parfait pour ses idées politiques. Car l’artiste est un « anarchiste » – pas un poseur de bombes, mais un idéaliste : il rêve d’une vie simple pour tous, en harmonie avec la nature, et hors des conventions bourgeoises. Afin d’exprimer cet « épanouissement du corps humain en plein air », il peint de nombreux nus masculins et féminins à partir de 1901, qu’il intègre dans ces paysages radieux, alanguis au soleil, dansants ou plongeant joyeusement dans l’eau. Ainsi naissent des toiles comme Les Baigneuses (1899–1902), Faune (1905–1906), ou encore La Forêt (1906–1907), qui figure un couple de femmes nues saisies dans un moment de tendresse au creux d’un sous-bois ensoleillé – une représentation rare de l’homosexualité féminine en cette aube du XXe siècle. L’expression d’un hédonisme aussi rayonnant que contagieux !
Henri-Edmond Cross, dans la lumière du Var
Du 10 juillet 2023 au 14 novembre 2023
Musée de l’Annonciade • 83990 Saint-Tropez
www.saint-tropez.fr
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