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Denise Colomb, Portrait d’Eugène Dodeigne, 1961
Négatif monochrome souple au gélatino-bromure d’argent • 6 x 6 cm • Coll. Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont • Photo Ministère de la Culture - Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. Grand Palais Rmn / Denise Colomb
Cette riche rétrospective de 1 000 m² et de près de 200 œuvres rarement montrées du sculpteur Eugène Dodeigne (1923–2015) faisait partie de ces malheureuses « expositions fantômes » de 2020, jamais vues du public pour cause de pandémie de Covid. Mais cet automne, miracle : la voilà ressuscitée à La Piscine de Roubaix, dans une version peaufinée et agrémentée de nouveaux prêts.
Les habitants du Nord sont familiers de ses grandes sculptures aux airs de menhirs. Dans les collèges et les lycées, au sein du parc de sculptures du LaM – musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq, ou encore à Lille, dans le jardin Vauban et devant le Palais des beaux-arts, Dodeigne a laissé partout ses colossales silhouettes aux formes arrondies et accidentées, comme des spectres puissants émergeant de la pierre brute.
« Dodeigne est une figure artistique régionale extrêmement importante, l’une des pierres angulaires du groupe de Roubaix. »
Malgré cette notoriété et son succès auprès des collectionneurs américains, l’artiste demeure pourtant méconnu dans le reste de la France. « Dodeigne est une figure artistique régionale extrêmement importante, l’une des pierres angulaires du groupe de Roubaix, qui a marqué la sculpture des Trente Glorieuses. Cette exposition est un hommage mérité à cet artiste extrêmement complet et complexe », insiste l’historien de l’art Germain Hirselj, commissaire scientifique de l’exposition. Le parcours révèle en effet que ses sculptures en pierre installées en plein air dans la région ne sont que la partie émergée de l’iceberg…
Né en 1923 en Belgique, Eugène Dodeigne est le fils d’un tailleur de pierres tombales. Après des études aux Beaux-Arts de Tourcoing, Dodeigne arrive premier au concours des Beaux-Arts de Paris de 1943, devant le sculpteur César, candidat la même année. Le jeune homme devient l’élève d’Henri Bouchard (1875–1960) – dont l’atelier est justement reconstitué dans les salles permanentes du musée La Piscine –, puis rencontre Germaine Richier (1902–1959) qui l’introduit à Paris.
À partir de la fin des années 1940, l’artiste sculpte de superbes formes lisses, pures et élancées en bois poli (L’Élan, La Femme, Les Trois branches…), inspirées par Jean Arp, Constantin Brancusi et les arts premiers qu’il découvre au musée de l’Homme à Paris, ainsi que des bronzes tout aussi légers et effilés, à l’instar de son ultra-moderne Idole (1954). Des œuvres qui contrastent de façon saisissante avec la force expressionniste de ses mégalithes rugueux et torturés, comme frappés par la foudre.
Vue de l’exposition « Eugène Dodeigne (1923–2015) : une rétrospective II » à La Piscine de Roubaix, 2024
© Adagp, Paris, 2024 / Photo Alain Leprince
Progressivement, Dodeigne passe du bois à la pierre. L’artiste s’attaque à la pierre de lave, à la pierre beige de Bourgogne et surtout à la pierre bleue de Soignies, extraite dans sa région et qui devient sa marque de fabrique. L’artiste en tire des totems arrondis et lisses, appelant à la caresse – un véritable exploit technique, cette pierre bleue étant plus dure que le marbre de Carrare ! –, ou au contraire des formes brutes et âpres, attaquées à la disqueuse, à la perforatrice et au burin, pour y « dessiner » des éclats, des lignes et des sillons.
Dépouillés de tout détail anatomique, les voilà réduits à leur essence crue, poignante et sensuelle.
Dans les années 1960, sa carrière décolle. Peu à peu, ses sculptures « grandissent, jusqu’à ressembler à des pierres druidiques ». Conçues pour l’extérieur, ces œuvres massives affichent un « aspect non fini, des formes étranges avec une grande puissance d’évocation ». Le sculpteur s’attaque seul à ces groupes de pierres monumentaux, qui vont parfois jusqu’à une dizaine de figures, et les installe lui-même avec un camion, malgré leur poids pouvant atteindre sept tonnes.
Eugène Dodeigne, Le Groupe des dix, 1970
Photographie Eugène Dodeigne, tirage André Florin • Coll. La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent, Roubaix • © Adagp, Paris, 2024
Dodeigne signe aussi d’étonnants bronzes à la cire perdue : des figures inquiétantes et fantomatiques évoquant les corps pétrifiés de Pompéi et le Cri d’Edvard Munch (1893), ainsi qu’un superbe groupe de trois figures (réalisées dans les années 1970 et réunies exceptionnellement pour l’exposition) en hommage aux Trois Ombres d’Auguste Rodin (1881–1886), qui incarnent des âmes de damnés. Dodeigne en tire des corps spectraux dont on ressent les torsions emplies de tourments, comme si la matière se mouvait sous nos yeux, esquissant une danse lente et déchirante. Dépouillés de tout détail anatomique, les voilà réduits à leur essence crue, poignante et sensuelle.
Vue de l’exposition « Eugène Dodeigne (1923–2015) : une rétrospective II » à La Piscine de Roubaix, 2024
© Adagp, Paris, 2024 / Photo Alain Leprince
Dans la dernière salle, très réussie, s’étend une forêt de petites figurines préparatoires en terre cuite, dont environ 200 hérissaient la table centrale de son atelier. Des maquettes particulièrement vivantes, mises en regard avec ses sculptures et ses dessins. Car Dodeigne était aussi un dessinateur talentueux. Tout au long du parcours surgissent d’extraordinaires dessins au fusain de grand format, dont les traits saccadés répondent aux éclats de pierre. Des œuvres d’une puissance inouïe.
L’exposition fait éclater au grand jour toutes les facettes, souvent insoupçonnées, de cet artiste infatigable. On apprend donc qu’il était aussi architecte et designer : à Bondues, l’artiste a conçu deux maisons, l’une moderniste inspirée de Le Corbusier, construite en 1950, avec meubles épurés en bois et métal de sa fabrication, l’autre plus brute (mise sur pied en six mois à 500 mètres de là pour y accueillir son atelier), faite de matériaux récupérés sur des chantiers de démolition, et dont il a taillé lui-même toutes les pierres une à une – une expérience qui lui fournit une nouvelle dextérité pour ses sculptures en pierre éclatée.
Eugène Dodeigne, Homme assis, 1963
Huile sur toile • 162 × 130 cm • Coll. La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent, Roubaix • © Adagp, Paris, 2024 / Photo Alain Leprince
Autre surprise, Dodeigne était également peintre. Le visiteur découvre des peintures colorées aux formes géométriques datant des années 1950, puis d’autres totalement différentes, plus proches de ses sculptures : des tableaux texturés aux tons gris et bruns, inspirés par le groupe CoBrA et la peinture tourmentée de Francis Bacon. Enfin, l’artiste a aussi réalisé de belles photographies en noir et blanc de ses propres sculptures en plein air saisies dans des ambiances mystérieuses, nimbées de brume ou piégées dans la glace – des clichés à découvrir dans les anciennes cabines de douche situées le long du fameux bassin de La Piscine, pour clore cette visite dense et passionnante.
Eugène Dodeigne : une rétrospective II
Du 12 octobre 2024 au 12 janvier 2025
La Piscine • 23 Rue de l'Espérance • 59100 Roubaix
www.roubaix-lapiscine.com
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