Article réservé aux abonnés

EN IMAGES

Le trompe-l’œil au musée Marmottan Monet, un art aussi surprenant que séduisant

Par

Publié le , mis à jour le
Regardeurs, êtes-vous crédules ? Le musée Marmottan Monet propose jusqu’en mars une belle sélection de trompe-l’œil, du XVIe siècle à nos jours. Soit une séduisante plongée dans le monde de l’illusion qui démontre que, par leur seule virtuosité, les artistes savent depuis longtemps créer des « fake paintings »… à la seule force du pinceau !

Pourquoi, de manière presque systématique, le trompe-l’œil nous séduit-il immédiatement ? « Il inspire en même temps doute et certitude lors d’un réajustement continu du regard et de l’esprit, écrit Miriam Milman, spécialiste du sujet. Même si la raison impose une conclusion, il se crée une relation d’incertitude entre l’image et son spectateur qui rend la situation ambiguë et fascinante. » Ni réaliste, ni hyperréaliste, ni même aussi près de la vérité que peut l’être la photographie, le trompe-l’œil suscite ainsi un trouble car il relève en réalité du domaine de la fiction. De fait, le regardeur n’est jamais totalement trompé par l’image, il se laisse plutôt duper par l’artiste, juste pour le plaisir de la délectation esthétique et le jeu du décryptage d’un sens caché.

Car, attention, le trompe-l’œil n’est pas non plus une image gratuite mais relève du domaine de la vanité, comme les natures mortes, à connotation souvent morale, y compris pour le peintre lui-même qui, finalement, interroge là sa propre virtuosité. Des peintres antiques mythiques Zeuxis et Parrhasios, qui s’affrontèrent sur le sujet comme le raconta Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle, aux tableaux pièges de Daniel Spoerri, le genre connut au fil des siècles des hauts et des bas. Il fut magnifié par quelques stars (Cornelis Norbertus Gijsbrechts au XVIIe siècle, Louis Léopold Boilly au XIXe…) qui s’en firent une vraie spécialité, avec succès, mais fut dénigré ensuite par les modernes, car jugé décoratif et superficiel. Certains farceurs ont malgré tout perpétué la tradition, non sans esprit moqueur. Tour d’horizon en quelques fascinantes images.

Martin Battersby, un prestidigitateur

Martin Battersby, Trompe-l’œil
voir toutes les images

Martin Battersby, Trompe-l’œil, Vers 1960

i

huile sur toile • 37,5 × 27 cm • Photo Yasefan Prod. © ADAGP Paris 2024

Le vrai trompe-l’œil de chevalet, que l’on distingue des décors d’architectures feintes, est en réalité très codifié. Le sujet se doit d’être grandeur nature (en général il n’est pas vivant pour éviter d’apparaître comme trop figé), il est mis en scène dans son environnement, sans élément coupé par le cadre. Quant à la signature de l’artiste, elle doit être occultée ou dissimulée dans un élément du tableau. Ici, c’est le peintre anglais Martin Battersby (1914–1982) qui, au XXe siècle, renouvelle avec brio le genre, en véritable prestidigitateur, non sans une certaine théâtralité.

Houdon : le réalisme à l’épreuve de la pierre

Jean Antoine Houdon, La Grive Morte
voir toutes les images

Jean Antoine Houdon, La Grive Morte, Vers 1775

i

bas-relief en marbre • 36 × 28 cm • Collection particulière • © DR. Coll. musée du Louvre, Paris, dépôt au musée national du château de Fontainebleau

Attention, nous sommes ici à la limite de l’exercice puisqu’il s’agit d’une sculpture véritable et non en trompe-l’œil. Mais, malgré son apparent volume, celle-ci n’est traitée qu’en bas-relief. Jean-Antoine Houdon (1741–1828) y fait preuve d’une technique merveilleuse lui permettant de retranscrire dans le marbre le velouté des plumes contrastant avec le caractère duveteux du ventre du volatile. Dans cette œuvre, le sculpteur démontre qu’il est capable de rivaliser, en matière d’illusionnisme, avec les meilleurs peintres, notamment Oudry.

Jean-Baptiste Oudry : nature morte ?

Jean-Baptiste Oudry, Tête bizarre d’un cerf pris par le roi dans la forêt de Compiègne le 3 juillet 1741
voir toutes les images

Jean-Baptiste Oudry, Tête bizarre d’un cerf pris par le roi dans la forêt de Compiègne le 3 juillet 1741, 1741

i

huile sur toile • 100 × 88 cm • © Grand Palais Rmn (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot

Jean-Baptiste Oudry (1686–1755) était un maître de la peinture cynégétique, particulièrement les représentations des chiens et de l’équipage de Louis XV. À ce titre, le roi lui commanda également d’étranges gros plans des bois de cerf les plus singuliers issus de ses chasses. Ceux que, d’ordinaire, on accrochait aux murs des galeries royales comme de glorieux trophées. Toute la virtuosité du peintre éclate ici dans la tactilité des matières, rendant presque vivant cet élément inerte.

Cornelis Norbertus Gijsbrechts : une audacieuse mise en abyme

Cornelis Norbertus Gijsbrechts, Chantourné d’un chevalet avec nature morte aux fruits
voir toutes les images

Cornelis Norbertus Gijsbrechts, Chantourné d’un chevalet avec nature morte aux fruits, 1670–1672

i

huile sur toile • 226 × 123 cm • Coll. Statens Museum for Kunst Copenhague • presse.© Statens Museum for Kunst Copenhague

Originaire d’Anvers, Cornelis Norbertus Gijsbrechts (vers 1610–apr. 1675), fut l’un des plus brillants représentants de l’art du trompe-l’œil. Il fut appelé à Copenhague où il devint, entre 1668 et 1672, le peintre officiel des rois. L’une de ses spécialités était le quodlibet ou pêle-mêle de papiers divers (lettres froissées, libelles, almanachs ou gravures), riches de messages à déchiffrer et de symboles de la vanité du savoir. Son chantourné de chevalet relève encore d’une autre audace : Gijsbrechts a découpé dans du bois la forme d’un chevalet sur lequel il a peint un tableau retourné, une palette, une nature morte et un portrait miniature de Christian V de Danemark, son mécène, dans une singulière mise en abyme de son atelier.

Franz Rösel von Rosenhof: ceci n’est pas une cage

Franz Rösel von Rosenhof, Trompe-œil avec un singe capucin dans sa caisse, dit aussi le Singe effronté
voir toutes les images

Franz Rösel von Rosenhof, Trompe-œil avec un singe capucin dans sa caisse, dit aussi le Singe effronté, dernier quart du XVIIe siècle

i

huile sur toile • 60,6 × 49,8 cm • Collection Farida et Henri Seydoux • photo © Studio Christian Baraja SLB

D’origine autrichienne, Franz Rösel von Rosenhof (1626–1700) n’est pas à proprement parler un spécialiste du trompe-l’œil. Il fut plutôt un paysagiste et un peintre animalier réputé du milieu du XVIIe siècle, ayant notamment œuvré pour le prince du Liechtenstein. L’artiste ne respecte d’ailleurs pas tout à fait les codes du genre avec cette image de capucin vivant, enfermé dans sa petite cage dont sortent des brins de paille. L’illusion est toutefois parfaite tant le primate paraît vouloir s’échapper en nous interpellant de son regard triste.

Daniel Spoerri : un repas presque parfait

Daniel Spoerri, Tisch no 5
voir toutes les images

Daniel Spoerri, Tisch no 5, 4 novembre 1968

i

panière à pain, coupelle en céramique, trois verres, cendrier, mégots, sucrier, moulin à poivre, salière, pot à crème, assiette, couverts, boîte à fromage vide, deux titres de transport, une pièce de monnaie, objets divers collés sur bois peint • 70,3 × 70,3 × 16,5 cm • Coll.musée de Grenoble • © musée de Grenoble / photo Ville de Grenoble / J.L. Lacroix

Avec leurs collages cubistes, les modernes Braque et Picasso avaient déjà exploré le sujet du trompe-l’œil, en usant notamment du motif de faux bois. Dans les années 1960 et jusqu’en 1972, Daniel Spoerri (né en 1930), membre du mouvement des Nouveaux Réalistes et initiateur du Eat Art (mettant en scène nos mœurs culinaires), ira plus loin en fixant de véritables restes de repas sur une surface bidimensionnelle horizontale, dans ses « tableaux pièges ». Autant de scènes de table à visée presque archéologique, figeant un moment de notre civilisation, et basculées à la verticale pour titiller l’illusionnisme pictural traditionnel.

Charles Willson Peale: montez si vous osez !

Charles Wilson Peale, The Staircase [L’Escalier]
voir toutes les images

Charles Wilson Peale, The Staircase [L’Escalier], 1796

i

huile sur toile • 227,3 × 100 cm • Coll.Philadelphia Art Museum • © Philadelphia Art Museum.

À la fin du XVIIIe siècle, c’est aux États-Unis, à Philadelphie, que le genre connaît un véritable revival. Parmi les nouveaux maîtres du genre, Charles Willson Peale (1741–1827) fut une personnalité remarquable qui influença la génération suivante (William Michael Harnett, John Frederick Peto, John Haberle). Grand portraitiste, il fut également à l’origine de la création du premier musée américain destiné à l’éducation et au divertissement à partir de collections d’art et de sciences naturelles. Ce trompe-l’œil d’escalier figure ses deux fils au sein même du musée, comme l’indique un billet d’entrée placé sur l’une des marches. Selon la légende, le président George Washington se serait lui-même fait tromper par le tableau.

Henri Cadiou, un maître de la parodie

Henri Cadiou, Transcendance spatiale
voir toutes les images

Henri Cadiou, Transcendance spatiale, 1960

i

huile sur toile • 41 × 33 cm • © Collection particulière

« Le réalisme n’est pas un style. Il est l’essence même de l’art de peindre, la technique à travers laquelle ont tendu, à travers les âges, tous les arts visuels, le programme de toutes les avant-gardes, jusqu’à ce que des intellectuels sophistiqués aient inversé les valeurs et érigé en vertu les lacunes de l’amateurisme. » En violente réaction aux avant-gardes de son temps, Henri Cadiou (1906–1989) mania néanmoins l’ironie avec un certain talent, notamment avec cette parodie d’une œuvre iconique de Lucio Fontana. Cet iconoclaste conservateur fut aussi le chef de file du groupe Trompe-l’œil / Réalité, créé en 1973, destiné à réhabiliter réalisme et « trompe-l’œilisme », qui connut un certain succès.

Arrow

Le trompe-l’œil – De 1520 à nos jours

Du 17 octobre 2024 au 2 mars 2025

www.marmottan.fr

Retrouvez l'article dans la sélection Les meilleures expos du moment à voir à Paris

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi