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Sean Landers, The Urgent Necessity of Narcissism for the Artistic Mind (Jaguar), 2014
Huile sur toile de lin • 127 x 165,1 cm • © Sean Landers, courtesy Petzel Gallery, New York / Photo Larry Lamay.
« La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau tel qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent. » Il en aura fallu du temps pour que cette pensée si bien formulée par Milan Kundera dans l’Insoutenable légèreté de l’être (1982) gagne la conscience collective – en partie du moins – et que se mette en place une éthique de la cause animale, impliquant la responsabilité humaine.
À partir des années 1960 et surtout dans les années 1980, les éthologistes prennent à rebrousse-poil l’idée tenace de l’animal-machine énoncée par Descartes au XVIIe siècle, thèse qui, en le privant de conscience et de sensibilité, avait permis à l’homme de justifier l’exploitation de tous les éléments non-humains et des ressources naturelles selon son bon plaisir. Ils parviennent à démontrer de façon irréfutable que les animaux sont dotés d’une conscience ; leurs études scientifiques sont révélées au grand public dans des documentaires à succès où le quotidien de l’animal et son individualité créent un sentiment de proximité avec lui.
Au même moment, en 1983 précisément, le philosophe américain Tom Regan (1938–2017), grand théoricien de ces questions, publie un ouvrage qui fera date, les Droits des animaux, quand en France, Jacques Derrida (1930–2004) marque les esprits avec son livre l’Animal que donc je suis, dans lequel il déplore que la tradition philosophique ait exclu l’animal au profit de la supériorité de la raison humaine.
Claire Morgan, Full of Grace, 2016
Magicienne de la taxidermie, Claire Morgan récupère les dépouilles d’animaux pour leur donner une seconde vie. Et créer des arrêts sur image aussi poétiques qu’effrayants, tel ce renard lové dans un cocon de graines de pissenlit.
Renard naturalisé, graines de pissenlit • 73,5 × 51,7 × 66,6 cm. • ©Sean Landers, courtesy Petzel Gallery, NewYork / Photo Larry Lamay
De leur côté, des anthropologues tels Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro ou Nastassja Martin montrent qu’il est possible de penser le monde autrement, « remettant en cause le naturalisme de la culture occidentale et soulignant que pour d’autres cultures, les animaux ont une âme », comme nous le rappelait récemment Vinciane Despret, philosophe des sciences et spécialiste d’éthologie.
Les animal studies gagnent les universités des pays anglo-saxons et, en 2012, une étape supplémentaire est franchie avec la Déclaration de Cambridge sur la conscience, cosignée par de nombreux scientifiques internationaux, sur la conscience animale qui serait similaire à celle des humains.
L’animal n’est plus un objet de curiosité, scruté pour satisfaire l’œil humain vorace, il est devenu un sujet à lui seul.
« Dans cette longue reconnaissance, l’image a joué un rôle fondamental, analyse Vinciane Despret. Les artistes nous ont appris à voir. Aujourd’hui, deux choses me semblent remarquables dans le travail de nombre d’entre eux : ils nous apprennent à déstabiliser des rapports avec le vivant qui semblaient jusque-là évidents et ils s’efforcent de donner forme à des affects et des émotions sur lesquels nous peinons à mettre des mots. »
Poétiques, politiques, humoristiques, parfois manichéennes, souvent complexes, violentes, tendres, perverses ou ambiguës : les propositions sont multiples, infinies, parfois contradictoires. Une seule certitude, le phénomène prend de l’ampleur, transformant musées, galeries et autres lieux d’exposition en ménagerie d’un nouvel ordre. L’animal n’est plus un objet de curiosité, scruté pour satisfaire l’œil humain vorace, il est devenu un sujet à lui seul.
Pour preuve, cet automne, trois expositions monographiques sont consacrées à des peintres qui ont fait de l’animal leur modèle de prédilection. Les toiles de Gilles Aillaud (1928–2005) font planer au Centre Pompidou une douce mélancolie, peuplée de lions, hippopotames, tortues, ours polaires et tigres souvent pris au piège d’espaces conçus par l’homme tandis que le style naïf du Géorgien Niko Pirosmani (1862–1918), grand solitaire de l’art moderne, autodidacte, à l’honneur à la fondation Beyeler, près de Bâle, décrit avec sensibilité et dignité la beauté des bêtes sauvages…
L’Américain Sean Landers [ill. en Une], lui, s’est emparé des cimaises du musée de la Chasse et de la Nature à Paris. Doté d’un humour surréaliste qui le situe entre Magritte et Picabia, il a paré les animaux sauvages d’une robe à motif écossais. Pas pantouflards pour un sou, son cheval au galop ainsi que le cerf, le lapin, la panthère et les autres bestiaux d’une fable improbable ont perdu de leur superbe pour gagner en sympathie avec leur fourrure tartan. Cette proximité décalée atteint son paroxysme avec son Buffalo Minotaur (2016) immortalisé en buste, arborant une veste en cuir patchwork et un pendentif où figure le portrait de Salvador Dalí. La grande classe !
L’établissement parisien n’en est pas à sa première facétie animale. Il en a même fait le sel d’une programmation contemporaine qui a renouvelé en profondeur sa fonction première (celle d’un musée de la Chasse) pour l’associer aux enjeux écologiques actuels, à travers des cartes blanches données à Abraham Poincheval, Mircea Cantor, Kohei Nawa, Sophie Calle, Théo Mercier, Lionel Sabatté, et prolongeant sa réflexion dans une revue éclairante intitulée Billebaude.
Karen Knorr, The Queen’s Room Zanana, Udaipur City Palace, 2010
Fiction et usage de faux : ainsi pourrait on définir les fables de la photographe qui met en scène paon et autres bêtes naturalisées dans des architectures où leur présence est improbable.
C-print • © Karen Knorr / Courtesy galerie Les Filles du Calvaire, Paris.
Parmi les artistes qui ont défilé en ces murs, les propositions radicales du duo Art Orienté Objet, composé de Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin, semblent particulièrement pertinentes au sujet de l’altérité animale. Afin de vivre cette expérience dans sa chair, Marion Laval-Jeantet s’est fait transfuser du sang de cheval lors d’un protocole mis au point avec des scientifiques et a chaussé des prothèses de jambes de l’équidé.
Leur sang commun ensuite lyophilisé a été conservé dans des boîtes métalliques, sortes de reliquaires de centaure. Une expérience à la fois mystique et scientifique, lors de laquelle l’artiste a expliqué avoir vécu un état de sensibilité extrême…Dans l’Alalie, le duo montrait un planisphère de huit mètres de long où étaient inscrites les espèces animales en voie d’extinction, doté d’un dispositif de balayage qui effaçait leur nom au fil du temps.
Lui aussi hanté par la question de la disparition des espèces, le musicien américain Bernie Krause a imaginé pour la fondation Cartier des paysages sonores, fruits de milliers d’heures d’enregistrements effectués auprès de 15 000 animaux (marins et terrestres) menacés par la cacophonie humaine. Une même obsession habite son compatriote Brandon Ballengée. Ce militant écologiste et chercheur en biologie a fait le tour de la planète pour observer les amphibiens mal formés à cause des dégradations environnementales. Il avait frappé les esprits à Londres en 2006 au Royal Institut, avec ses radiographies donnant à voir la fragilité et la monstruosité de crapauds à cinq pattes ou frappés par d’autres mutations liées à la pollution.
Kohei Nawa, Pixcell-Deer#46, 2016
À chacune de ses apparitions, ce cerf naturalisé couvert de bulles de cristal a créé l’émerveillement. Le plasticien japonais rend hommage à un animal symbole de pureté dans son pays.
Technique mixte • 209,3 × 150 cm • © KoheiNawa/CourtesyPacegallery,NewYork, Londres
Véritable trompe-l’œil, la taxidermie se joue des ambivalences entre fascination et dégoût et prend des formes aussi variées qu’il existe de créateurs.
Loin de l’univers marin de Ballengée, plutôt branché volatile mais tout aussi impliqué dans la cause animale, le Britannique Marcus Coates, chaman de la performance et ornithologue averti, a imaginé une conférence pour les oiseaux, sorte de jeu de rôle improvisé réunissant des experts incarnant chacun une espèce à plumes pour parler comportements animaliers et environnement. De quoi séduire les locataires de la volière From Here to Ear créée en 2012 par Céleste Boursier-Mougenot, qui avaient pour perchoir des guitares électriques, improvisant un étrange concert au gré des lieux où ils se produisaient, avant d’être relâchés dans la nature par leur chef d’orchestre.
Céleste Boursier-Mougenot fait partie de ces créateurs qui ont choisi de collaborer avec les animaux pour élaborer leurs œuvres. Parmi eux, l’Argentin Tomás Saraceno a séduit le monde entier en s’octroyant les services d’une armada d’araignées pour créer des sculptures fragiles comme le souffle de la vie, toiles vibrantes que le moindre mouvement fait danser. La Belge Edith Dekyndt, elle, nous fascine avec son installation délirante où des mites mangent de la feutrine.
Tomás Saraceno, Webs of At-tent(s)ion, 2018
Entre architecture mouvante et sculpture vivante, les œuvres de l’homme araignée et de ses complices à huit pattes ont conquis la planète.
Vue de l’installation dans l’exposition «ON AIR», Palais de Tokyo. • © Tomas Saraceno studio / Courtesy neugerriemschneider, Berlin.
Durée de l’opération pour venir à bout du tissu : plus de mille ans, soit une œuvre à la fois pérenne et éphémère. Tout aussi captivants sont les aquariums vivants de Pierre Huyghe dans lesquels des créatures marines, tel un bernard-l’ermite niché dans une reproduction d’une sculpture de Brancusi, évoluent selon leur rythme, en dehors de l’espace-temps humain, avec une langueur hypnotique…
Ou le diorama naturel de Mathieu Mercier qui montre un couple d’axolotls dans leur élément naturel, l’eau. Ces petites créatures qui semblent tout droit sorties d’un roman de science-fiction sont capables de régénérer leurs membres et leurs organes lorsqu’elles en sont amputées… Observer ces animaux à la fois lents et précis procure un sentiment de bien-être quasi thérapeutique.
On est bien loin du requin mort conservé dans du formol ou des mouches agonisantes dans une caisse de verre de Damien Hirst, du vivarium de Huang Yong Ping, Theater of the World, où criquets, lézards et serpents s’entredévoraient, du lapin fluo transgénique de l’Américano-Argentin Eduardo Kac, Alba (2000), qui finit dans un laboratoire, ou de l’installation du Danois Marco Evaristti qui, en 2003, avait exposé des poissons rouges vivants dans des mixeurs de cuisine que les visiteurs pouvaient activer lors du vernissage – ce que fit l’un d’eux. L’artiste suscita un tollé (il fut traduit en justice dans deux pays) tout comme le Costaricain Guillermo Vargas, lorsqu’il mit en scène dans une galerie la mort d’un chien errant malade, privé de nourriture.
Ces créations extrêmes, où l’animal est sacrifié au service d’un discours qui prétend ouvrir les yeux du spectateur devenu voyeur et complice malgré lui, sont quasiment indéfendables, injustifiables. Comment prétendre lutter contre la torture lorsqu’on s’abaisse à la mettre en scène ? Susciter le scandale, la stupéfaction, créer le malaise pour faire réfléchir… oui, mais à quel prix ?
Brandon Ballengee, FA 18 : Triton, 2017
La grenouille à cinq pattes : science-fiction ? Hélas, elle existe. L’artiste écologiste étudie les malformations des amphibiens victimes de la pollution.
C-print sur papier; collaboration scientifique avec Stanley K. Sessions • 118,1 × 87,6 cm • © Tina Mérandon / Courtesy Galerie 127,Paris.
« Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau tel qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux ».
Milan Kundera
Ambivalent, dérangeant, subversif, extrême, trouble et cruel, l’art contemporain à l’épreuve de l’animal a pu aussi emprunter des voies obscures, des chemins de traverse trash, tordus et douloureux, où la morale et la bienséance furent remisées au placard. Adel Abdessemed n’a pas hésité à montrer dans sa vidéo Printemps des poules suspendues par les pattes brûlées vives, images qui tournaient en boucle, ou à faire asséner un coup mortel à des animaux dans Don’t Trust Me.
Dans ce versant obscur de la création contemporaine animale, la taxidermie occupe une place de premier choix. Très en vogue depuis une vingtaine d’années, véritable trompe l’œil, elle se joue des ambivalences entre fascination et dégoût et prend des formes aussi variées qu’il existe de créateurs.
Patricia Piccinini, Young Family, 2002
Qui a peur de la femme-truie lapine allaitant ses petits ? Les sculptures hyperréalistes de l’artiste démiurge ont le don de nous mettre mal à l’aise et d’interroger notre perception du vivant.
Technique mixte • © Patricia Piccinini
Les artistes mettent en scène les animaux naturalisés de façon spectaculaire (l’arche de Noé imaginée par Huang Yong Ping avec les animaux naturalisés rescapés de l’incendie de la maison Deyrolle), tragi-comique (l’écureuil suicidé de Maurizio Cattelan, les animaux accidentés et couverts de bandages de Pascal Bernier ou les Trochés de face de Ghyslain Bertholon, qui détourne le traditionnel trophée de chasse en remplaçant la tête coupée par le postérieur de l’animal), poétique et politique (le cerf Envoyé spécial bramant à mort juché sur un tas de journaux d’actualité de l’Allemande Gloria Friedman pourrait en être le chef de file), sublime (les animaux figés dans leur chute au beau milieu de graines de pissenlit ou déchets en plastique de l’Irlandaise Claire Morgan), angoissante et visionnaire (comme les chimères, autruches à tête de girafe ou oiseaux à tête de cochon de l’Allemand Thomas Grünfeld)…
Tina Merandon, Chien 2, 2008–2013
Cette image d’une série consacrée aux chiens d’attaque nous saute au visage. La photographe y exprime ce qu’elle ressent à propos du monde actuel, entre violence, barbarie et montée du fascisme.
Impression jet d’encre • © Tina Mérandon / Courtesy Galerie 127,Paris
Vincent Lecomte y voit apparaître « la question de la réification du vivant et le désir de contrôler jusqu’à son inéluctable destinée. L’humain, omniprésent derrière ces paradoxes « vivants », ces fac-similés réalisés à partir d’originaux, est souvent la cible. Ces aspirations prométhéennes, ce besoin de concevoir la vie comme une création et, qui plus est, de vouloir en maîtriser l’entreprise… les artistes contemporains sont pris entre sa critique et sa perpétuation fascinée. »
Sources intarissables d’inspiration et de réflexion, entre questionnements existentiels et urgence environnementale, poésie et philosophie, science et art, vie et mort, beauté et cruauté, l’animalité et l’humanité semblent plus que jamais inextricablement liés.
Gilles Aillaud. Animal politique
Du 4 octobre 2023 au 26 février 2024
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Animal Kingdom
Du 17 octobre 2023 au 10 mars 2024
Toujours friand d’art contemporain, le musée de la Chasse et de la Nature expose l’artiste américain Sean Landers et ses étonnants portraits animaliers (cerfs, buffles, antilopes, chats sauvages, sangliers…) du rez-de-chaussée jusqu’au dernier étage.
Musée de la Chasse et de la Nature • 62, rue des Archives • 75003 Paris
www.chassenature.org
Niko Pirosmani
Du 17 septembre 2023 au 28 janvier 2024
Fondation Beyeler • 101 Baselstrasse • 4125 Riehen
www.fondationbeyeler.ch
Sex-Appeal – La scandaleuse vie de la nature
Du 14 octobre 2023 au 7 juillet 2024
Muséum d'histoire naturelle de Toulouse • 35 Allée Jules Guesde • 31000 Toulouse
www.museum.toulouse.fr
Animaux fantastiques
Du 27 septembre 2023 au 15 janvier 2024
Musée du Louvre-Lens • 99 Rue Paul Bert • 62300 Lens
www.louvrelens.fr
À lire
Billebaude, la revue du musée de la Chasse et de la Nature, dont le dernier numéro (22) est consacré à «L’Animal augmenté», modifié par la science et transformé par les sens.
La revue 303 a sorti un numéro consacré aux oiseaux, instructif et gai comme un pinson.
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La panthère en robe de chambre écossaise serait-elle plus douce que ses congénères ? En tout cas elle a le chic pour semer le doute… Bienvenue dans le monde déjanté de l’art animalier contemporain.