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Auguste Herbin, Homme et Femme (détail), 1944
huile sur toile • 146 x 89 cm • Courtesy Galerie Lahumière, Paris / © Adagp Paris 2024
Pourquoi Auguste Herbin n’est-il pas davantage connu ? Malgré la qualité et la diversité de son œuvre, ainsi que le rôle déterminant qu’il a joué auprès des plus grands artistes de son temps, il aura fallu attendre 2024 pour qu’un musée parisien lui consacre enfin une exposition. « Un cas inexplicable et incompréhensible », selon l’historien de l’art Serge Lemoine !
Issu d’une famille modeste d’ouvriers et de tisserands du nord de la France, Auguste Herbin a grandi au Cateau-Cambrésis, commune natale d’Henri Matisse. Boursier à l’académie des Beaux-Arts de Lille dès 1898, il découvre l’impressionnisme et le postimpressionnisme, qu’il embrasse autour de 1901, peu avant son départ pour Paris où il vendra dès 1902 ses peintures au père Soulié, puis à Wilhelm Uhde et Léonce Rosenberg.
Du postimpressionnisme à l’art abstrait géométrique, toute l’histoire de l’art moderne est retracée à travers lui. Dès les deux premières salles, une vue nocturne de Lille aux accents divisionnistes, un soleil rayonnant à la Van Gogh, une superbe nature morte aux grenades, et des toits parisiens sous la neige, mi-impressionniste mi-pointilliste, émerveillent tout autant que les toiles de sa période fauve, animées de larges touches colorées qui devancent les expériences chromatiques de Robert Delaunay.
Auguste Herbin, Paysage nocturne à Lille, 1901
huile sur toile • 65 × 100 cm • Courtesy Galerie Lahumière, Paris / © Adagp Paris 2024
Dès les années 1910, Herbin s’illustre dans le cubisme dont il devient l’un des grands maîtres avec Pablo Picasso (son voisin au Bateau-Lavoir, où il vit de 1909 à 1927), Georges Braque et Juan Gris. Mais, trop discret, solitaire et pas mondain pour un sou, l’artiste est malencontreusement oublié par le peintre et théoricien Albert Gleizes (qui s’en voudra beaucoup) dans son traité Du « cubisme » publié en 1912.
Dès 1917, Herbin devient l’un des pionniers de l’abstraction, qu’il embrasse définitivement en 1926 après une parenthèse figurative. Brillant coloriste, il met en place un style personnel et frappant aux contrastes marqués, fait d’assemblages de formes géométriques planes et nettes, où un noir d’encre tranche avec des couleurs stridentes.
Auguste Herbin, Autoportrait, 1906
huile sur toile • 73,5 × 60 cm • Courtesy Galerie Lahumière, Paris / © Adagp Paris 2024
En 1931, il devient le président du collectif Abstraction-Création, qu’il cofonde avec Jean Hélion (1904–1987) et qui comptera en tout 330 membres de 70 nationalités, dont Piet Mondrian, Alexander Calder et Vassily Kandinsky. Également organisateur du Salon des réalités nouvelles de 1946 à 1955, Herbin sera un mentor pour de nombreux peintres comme Serge Poliakoff, son élève en 1950–1952.
L’artiste dit simplement avoir adopté cette méthode « pour avoir la possibilité illimitée de création et de renouvellement ».
Mais l’artiste se démarque aussi avec une méthode de création originale. Amateur de musique classique et de jazz, mais aussi du sonnet Voyelles d’Arthur Rimbaud (publié en 1883), Herbin a une révélation en écoutant la « dernière fugue » de Jean-Sébastien Bach. Durant la Seconde Guerre mondiale, il invente un code inédit : un « alphabet plastique » combinant sons, lettre, couleurs et formes, qu’il théorise dans un ouvrage, L’Art non figuratif non objectif (1949).
Auguste Herbin, Homme et Femme, 1944
huile sur toile • 146 × 89 cm • Courtesy Galerie Lahumière, Paris / © Adagp Paris 2024
Ce système associe à chaque lettre de l’alphabet une couleur précise, une ou plusieurs notes de musique, et une ou plusieurs des quatre formes géométriques suivantes : « forme triangulaire » (triangle), « forme quadrangulaire » (carré ou rectangle), « forme sphérique » (cercle ou disque), et « forme hémisphérique » (demi-disque). Ainsi, le jaune citron est associé au triangle, à la lettre « L » et à la note « mi » ; le rouge à un cercle, à la lettre « E » et à la note « do ». Les voyelles vont de pair avec les couleurs simples du prisme ; les consonnes avec les couleurs composées, comme le vert clair ou le bleu foncé.
Mais le visiteur ne décodera pas dans ses tableaux de message caché ou de discours particulier. L’artiste dit simplement avoir adopté cette méthode « pour avoir la possibilité illimitée de création et de renouvellement » : il choisit un mot (« lune », « sol », « été ») qu’il traduit en plusieurs combinaisons de formes et de couleurs. « Herbin a détaillé cet alphabet parce qu’il avait besoin de justifier une peinture nouvelle. Mais être trop explicatif l’a finalement desservi, car on n’a pas besoin de connaître cet alphabet pour apprécier sa peinture », analyse l’historienne de l’art Céline Berchiche, spécialiste du peintre et co-commissaire de l’exposition avec Mario Choueiry.
Auguste Herbin, Lune, 1945
huile sur toile • 61 × 50 cm • Courtesy Galerie Lahumière, Paris / © Adagp Paris 2024
Herbin n’est pas le premier à avoir rapproché les couleurs des sons. Dès 1899, Paul Gauguin avait défini la couleur comme une « vibration » (terme qu’employait aussi Van Gogh) aux qualités musicales. Déjà évoquée par Aristote dans un traité traduit par Goethe (Des couleurs. Des sons. Du souffle), l’association des sons et des couleurs est appelée chromesthésie (une forme de synesthésie) lorsqu’elle se manifeste d’elle-même chez une personne sous la forme d’un phénomène neurologique qui lui fait « entendre » les couleurs ou percevoir une couleur en écoutant un son – un don que possédait le peintre russe Vassily Kandinsky, qui a expérimenté le concept avant Herbin et l’a détaillé en 1911 dans son fameux ouvrage Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier.
Auguste Herbin, Le Vieux Pont à Bruges, 1906
huile sur toile • 46 × 55 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2024 / Courtesy galerie Jean-François Cazeau
De nombreuses figures de l’art moderne s’intéresseront à ces correspondances entre formes, sons et couleurs, tels Paul Klee, Piet Mondrian et Victor Vasarely. Ce dernier, grand admirateur d’Herbin (qu’il qualifie même de « dieu » et juge aussi important que Mondrian, Kandinsky et Malevitch), marchera sur ses pas en créant, lui aussi, au début des années 1960, un « alphabet plastique » associant 30 formes et 30 couleurs. Herbin a davantage creusé le concept que les autres artistes. En 1981, le philosophe Gilles Deleuze dira même qu’il est le peintre abstrait qui « est allé le plus loin dans le sens de l’invention d’un code pictural » !
Auguste Herbin – Le maître révélé
Du 15 mars 2024 au 15 septembre 2024
Musée de Montmartre • 12 Rue Cortot • 75018 Paris
www.museedemontmartre.fr
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