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Vue de l’exposition “Escapades” d’Elizabeth Garouste à la Galerie Ketabi Bourdet de Paris
© Tom Dagnas / Courtesy Galerie Ketabi Bourdet, Paris
Dans cette galerie parisienne du passage Dauphine (6e arrondissement), on entre comme Boucle d’or chez les trois ours : l’envie est trop grande de s’asseoir sur cet impressionnant fauteuil Louis XV bariolé de motifs ou même de déjeuner sur cette table basse faite de (faux) rondins de bois. Lampadaire à plusieurs têtes – « comme des pendus », nous souffle l’artiste au téléphone –, miroir cyclope et dessins saturés de créatures hybrides charrient une part d’étrange et de merveilleux. On est ici à la lisière de l’art brut de Dubuffet.
Ce « travail de souterrain » rarement montré au public, Elizabeth Garouste n’a cessé de le développer depuis son enfance, comme une « écriture automatique ». « J’ai besoin de remplir un vide et ma main ne s’arrête jamais », nous confie-t-elle.
Née à Paris en 1946 de parents immigrés russes, elle passe sa jeunesse dans les musées, « jouant aux artistes » avec son frère David Rochline (devenu artiste également). C’est à l’École alsacienne, en redoublant sa classe de première, qu’elle rencontre son futur époux, le peintre Gérard Garouste (né en 1946). Elle part ensuite étudier l’architecture d’intérieur à l’école Camondo, la même année que Philippe Starck, mais se met à travailler ensuite dans la boutique de chaussures tenue par son père, pour permettre à son mari de peindre librement.
L’artiste designer Elizabeth Garouste
© Photo Céline Gaille / Courtesy Galerie Ketabi Bourdet, Paris
Il lui faudra attendre les années 1980 pour que enfin tout bascule. Gérard Garouste obtient le projet de décor du Palace et lui propose de concevoir le mobilier du restaurant de ce lieu très en vogue. En même temps, elle fait la rencontre de son futur binôme : Mattia Bonetti (né en 1952), photographe et dessinateur suisse, l’autre nom du duo Garouste & Bonetti. « Pendant vingt ans, se souvient-elle, nous avons eu beaucoup de succès, nous étions libres, explorions des matériaux inusités pour l’époque. »
Ensemble, ils travaillent la terre cuite, le fer forgé, le bronze (en plein boom du plastique et du high-tech !) ; fusionnent des influences du Moyen Âge, de l’arte povera et du néoclassicisme. Objectif : renouveler les arts décoratifs français. On les nomme chefs de file du mouvement « Barbare » grâce à leur chaise du même nom : une peau de bête tendue sur une structure en fer martelé.
« L’art nous a beaucoup aidés, Gérard et moi, notamment lorsqu’il a séjourné en hôpital psychiatrique. »
Nina Ricci, Ricard, Rosenthal… Le tandem enchaîne les collaborations comme les expositions en galerie dans le monde entier. Il décore les salons de la maison de haute couture Christian Lacroix et, avant de se séparer définitivement en 2002, dessine l’intérieur du tramway de Montpellier. « Depuis, je me suis davantage révélée en solo ». Libérée des contraintes de fonctionnalité et des commandes privées, l’artiste décide de laisser libre cours à son imagination. Elle dessine sans arrêt, façonne des masques en papier mâché sur lesquels elle trace des visages, des motifs de fleurs exotiques, d’oiseaux, de nus à l’encre de Chine, qu’elle greffe ensuite à son mobilier. Chaque pièce est unique et fabriquée dans son atelier où peint aussi son mari.
Elizabeth Garouste, À gauche : “Lampe Priam”, 2023. À droite : “Armoire Leucosie et Ligée”, 2024
bandes plâtrées sculptées et peintes à la main sur socle en métal, abat-jour rouge / corps en MDF laqué turquoise, piètements et ornements en résine sculptée et peinte à la main • 103 x ø 40 cm / 190 x 100 x 60 cm • © Tom Dagnas / Courtesy Galerie Ketabi Bourdet, Paris
« L’art nous a beaucoup aidés, Gérard et moi, notamment lorsqu’il a séjourné en hôpital psychiatrique ». Interné dès le début des années 1970 pour dépression nerveuse et bouffées délirantes, Gérard Garouste explique sa maladie dans un livre paru en 2009 (L’Intranquille. Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, avec Judith Perrignon, éd. L’Iconoclaste) ; il y remercie son épouse pour son indéfectible soutien. « Le quitter, comme certains me le conseillaient ? Pour moi, ça n’a jamais été envisageable », assure-t-elle. Délicate et résiliente, la designer se consacre désormais pleinement à leur association, La Source, qui initie les jeunes défavorisés aux disciplines artistiques, certaine que l’art peut, dès l’enfance, guérir des traumatismes et bâtir un refuge enchanteur, comme celui qu’elle conçoit chaque jour.
Elizabeth Garouste. « Escapades »
Du 18 janvier 2024 au 17 février 2024
Ketabi Bourdet • 22 Passage Dauphine • 75006 Paris
www.ketabibourdet.com
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