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Eugène Boudin, Camaret, la pointe du Toulinguet, 1873
Huile sur toile • 54,5 x 89,5 cm • Coll. Yann Guyonvarc’h • © Studio Christian Baraja SLB
Sacha Guitry, Georges Feydeau, Ivan Tourgueniev, Jeanne Lanvin, sans parler de ses collègues peintres, Edgar Degas, Paul Signac ou Pierre Puvis de Chavannes. Et tant d’autres, tel Henry Vasnier, directeur des champagnes Pommery, qui légua 13 tableaux en 1907 à la ville de Reims pour son musée des Beaux-Arts. Ou encore les Mellon, richissime famille américaine qui a permis l’entrée de plus de 40 œuvres à la National Gallery of Art, à Washington, constituant là l’une des plus importantes collections muséales de l’artiste…
La liste des collectionneurs fans du prolifique Eugène Boudin (1824–1898), le peintre autodidacte qui initia Monet au pleinairisme, est très longue et compte de nombreuses stars… Or, celle-ci s’est récemment allongée d’un véritable fou de Boudin, capable de réunir plus de 200 œuvres du maître en écumant les salles des ventes en un temps record – moins de vingt ans… Au point de constituer « le seul ensemble au monde présentant une vision globale de l’œuvre de Boudin », selon le grand spécialiste du peintre, l’historien de l’art Laurent Manœuvre.
C’est la collection de cet étonnant amateur qui est dévoilée pour la toute première fois ce printemps à Paris, au musée Marmottan Monet, fruit de la passion insatiable de Yann Guyonvarc’h, personnalité méconnue du public français mais aussi du monde des collectionneurs et du milieu de l’art – qu’il ne fréquente guère. Pour l’anecdote, même Laurent Manœuvre, commissaire de l’exposition parisienne, ignorait, encore récemment, tout du personnage.
L’homme d’affaires franco-suisse Yann Guyonvarc’h devant un tableau de sa collection, en mars 2025.
© Elena Ginzbourg
Il raconte : « En 2022, j’ai été contacté par Yann Guyonvarc’h, qui souhaitait me rencontrer. Le rendez-vous a eu lieu dans un restaurant à Paris. M. Guyonvarc’h m’a montré, sur son téléphone, des photos de tableaux de Boudin. J’en connaissais parfaitement certains et je me demandais où ils avaient bien pu passer. N’ayant aucune information sur cet homme, qui souhaitait faire une exposition autour de sa collection, j’ai d’abord trouvé cela très curieux : comment pouvait-il posséder tous ces tableaux ? » Un tantinet méfiant, le spécialiste finit par oublier l’entrevue…
« Jusqu’au jour où Camille Lévêque-Claudet, conservateur au musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, a publié dans une revue suisse un article sur la collection Guyonvarc’h, poursuit Laurent Manœuvre. Il a eu la gentillesse de me mettre en rapport avec le collectionneur, dont j’avais égaré les coordonnées. » L’historien de l’art se rendra ensuite chez Guyonvarc’h, qui réside à Lucerne, pour découvrir que les tableaux existent bel et bien et que la collection est totalement bluffante. Le projet d’exposition allait pouvoir voir le jour.
« Je suis très admiratif car en se basant uniquement sur son œil, Yann Guyonvarc’h a acquis de très belles pièces en veillant à ce que toutes les grandes phases de la production du peintre soient représentées. »
Laurent Manœuvre
Né à Paris en 1973 d’un père breton, c’est en Suisse que le collectionneur a élu résidence depuis plus de trente ans. Il y débarque peu après la fin de son master en mathématiques à l’Université Paris Dauphine, la Suisse lui offrant alors la possibilité de développer ses projets. Réputé prodige des algorithmes, Yann Guyonvarc’h crée en 1996, à seulement 23 ans, sa première entreprise avec de jeunes chercheurs de l’un des laboratoires de la prestigieuse École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) : VisioWave, start-up de haute technologie spécialisée dans les solutions de compression, de transmission d’images et de vidéos numériques.
« Nous avons développé les bases mathématiques pour transmettre le flux des images, explique l’intéressé. Mais c’était il y a trente ans ! » Sous-entendu, à l’époque de la préhistoire des activités numériques. Entrepreneur dans l’âme, Yann Guyonvarc’h cède en 2005 l’entreprise, qui compte alors plus de 100 employés, au géant américain General Electric. Avec différents partenaires, il réinvestit rapidement dans des activités éclectiques (construction, sécurité, capital-investissement…), souvent revendues tout aussi vite. Il crée également SpinetiX, société du secteur du numérique (leader en solution d’affichage dynamique), qu’il préside toujours, lance une chaîne d’information média en langue française (M Le Média), rachète le prestigieux Valrose, à Rougemont, vénérable institution gastronomique vaudoise plus que centenaire.
Et devient voilà quelques années le principal propriétaire du Millennium Center à Crissier, à l’ouest de Lausanne, spectaculaire bâtiment en arc de cercle. L’ensemble est un concept inédit, sorte de cinq étoiles dédié à l’accueil des entreprises, intégrant également des surfaces d’exposition, des restaurants, des épiceries, un centre sportif, une crèche et un vaste auditorium.
Que vient dès lors faire Boudin dans cette affaire ? « C’est après la vente de ma première entreprise qu’un ami m’a emmené à la foire Tefaf de Maastricht, et là je suis tombé en arrêt devant une plage de Trouville de Boudin, datant de 1893. Enfant et adolescent, je passais mes vacances chez mes grands-parents à Trouville. » Acheté par coup de foudre, ce premier Boudin va nourrir une « passion totalement dévorante » qui ne s’est toujours pas démentie. « Mes parents aimaient l’art, notamment Boudin, et m’ont initié à cette peinture de paysage.
Eugène Boudin, Étretat, la falaise d’Aval au soleil couchant, 1890
Cette peinture le confirme… Pourtant, la question de la paternité de Boudin dans la naissance
de l’impressionnisme est sans cesse débattue. De fait, c’est lui qui a poussé le jeune Monet à sortir peindre en plein air sur le motif… avec le succès que l’on sait.
Huile sur toile • 45,8 × 65,1 cm • Coll. Yann Guyonvarc’h • © Studio Christian Baraja SLB
Mais auparavant, je n’avais honnêtement pas les moyens de devenir collectionneur », confesse volontiers Yann Guyonvarc’h. Dès lors, l’amateur se plonge dans toute la littérature sur le peintre, celle de Laurent Manœuvre, pour qui il ne cache pas son admiration (« Lui et moi vibrons de la même manière à la vue des tableaux de Boudin »), celle aussi de Georges Jean-Aubry, figure de la critique littéraire ; il épluche aussi le monumental catalogue raisonné entrepris par le marchand Robert Schmit et poursuivi par son fils Manuel…
« Boudin a apporté la modernité, l’effet du temps dans la peinture. Avant lui, les ciels n’étaient pas les mêmes. »
Yann Guyonvarc’h
Comme Boudin – d’abord encadreur de métier – le fut en peinture, le mathématicien devient, en total autodidacte, un véritable spécialiste de l’artiste. Il écume les salles de vente, longtemps de manière anonyme et sans conseiller, comprenant rapidement les mécanismes du marché de l’art, s’attachant avant tout à la provenance des tableaux, souvent passés par Paul Durand-Ruel (qui fut l’un des principaux marchands de Boudin et son indéfectible soutien) ou identifiés dans d’autres collections bien connues. « Je suis très admiratif, souligne Laurent Manœuvre, car en se basant uniquement sur son œil, Yann Guyonvarc’h a acquis de très belles pièces en veillant à ce que toutes les grandes phases de la production du peintre soient représentées : Honfleur au début, puis la Bretagne, la Normandie, Venise… »
Car pour le collectionneur, qui insiste sur le fait de n’avoir jamais revendu aucune œuvre, il en va aussi d’une vaste entreprise de réhabilitation. « Boudin a été longtemps négligé par l’histoire de l’art, estime-t-il. J’essaie modestement de lui redonner la place qu’il mérite. » Cela avec un amour authentique et sincère pour le peintre, malgré le côté parfois répétitif de son travail, qui compte plus de 4 000 œuvres, reprenant souvent le même motif à d’infimes variations près. « Répétitif, Boudin ? Oui, acquiesce Yann Guyonvarc’h en souriant, il est vrai que cela peut produire cet effet quand on feuillette son catalogue raisonné, mais pas seulement… Car tout est juste dans sa peinture : les proportions, les couleurs… Boudin a apporté la modernité, l’effet du temps dans la peinture. Avant lui, les ciels n’étaient pas les mêmes. Je ne peux pas le considérer comme un petit maître. À mes yeux, c’est une erreur de jugement. »
Et de poursuivre : « Boudin était un peintre vrai, d’une très grande générosité, vivant pour sa peinture. Il était d’une intégrité remarquable. L’histoire de l’homme m’a plu, par son enfance, son parcours d’autodidacte, son travail acharné. Je n’ai rien trouvé, ni dans sa vie, ni dans son œuvre, qui me déplaise. Je ne me lasserai jamais de Boudin. »
Eugène Boudin, L’Heure du bain à Trouville [détail], 1864
« Je ferai autre chose, mais je serai toujours le peintre des plages. » S’il finit par se spécialiser dans les marines, du fait de la demande des acheteurs, Boudin ne renia jamais les scènes de plage de ses débuts, celles de cette Normandie du tourisme naissant.
Huile sur toile • 40,7 × 65 cm • Coll. Yann Guyonvarc’h • © Studio Christian Baraja SLB
Depuis les scènes de plages normandes, le collectionneur a donc suivi pas à pas, dans ses acquisitions, les pérégrinations du maître, jusque sur les littoraux du nord, puis dans le sud et à Venise. Yann Guyonvarc’h s’enthousiasme désormais pour les vues du Midi, « où la lumière semble parfois brûler la toile ». À travers sa collection, des pans moins connus de l’œuvre de Boudin se dévoilent. « Nous présentons 80 tableaux sur les 200 toiles environ que possède le collectionneur, complétés de quelques prêts, explique Laurent Manœuvre. L’intérêt de cette exposition est que l’on peut partir des débuts et inclure des clins d’œil à Monet, puisque la collection contient la fameuse aquarelle des amis en train de trinquer à la ferme Saint Siméon [à Honfleur]. »
Pour la première fois également, seront accrochées deux versions d’Une corvette russe dans le bassin de l’Eure : Le Havre, celle du musée d’Orsay, déposée au musée des Beaux-Arts d’Agen, et celle de la collection Guyonvarc’h. « La première est une toile que l’État a achetée à Boudin pour le musée du Luxembourg (alors dédié à l’art de son temps), jusqu’à ce que Félix Faure, président de la République mais aussi ancien député de la Seine-Inférieure, ne le choisisse pour décorer l’Élysée, en pleine négociation de l’accord franco-russe », raconte Laurent Manœuvre.
Puis le tableau a disparu pour, après de longues recherches, être retrouvé à Agen où il avait été envoyé en 1930 comme une vue de Bordeaux… La seconde version est une copie, plus petite, réalisée du vivant de Boudin pour un collectionneur d’origine néerlandaise installé au Havre. Elle témoigne justement de cette obsession sérielle de l’artiste, souvent motivée par la demande des acheteurs.
Pendant les quelques mois de l’exposition parisienne, le collectionneur va donc vivre loin de ses tableaux qu’il côtoie pourtant au quotidien. « Ils sont tous chez moi. Au fur et à mesure que la collection se complète, je les réarrange en fonction de leurs formats, de leurs sujets. C’est tellement beau… Je ne peux pas m’en passer. » Et après ? D’autres projets d’exposition pourraient voir le jour, idéalement aux États-Unis où le peintre, là encore, n’a pas la notoriété qu’il mérite. Mais surtout, Yann Guyonvarc’h ne cache pas son souhait d’assurer l’avenir de son vaste ensemble, de qualité muséale.
« C’est une collection vivante, je souhaite la voir se poursuivre et voudrais la transmettre d’une manière intelligente. Le sujet n’est pas ma personne, il faut que cela dépasse ma passion. Je cherche aujourd’hui de manière très concrète un lieu pour pérenniser ce patrimoine. » Si Boudin est le cœur de sa collection, celle-ci comprend également des œuvres d’autres paysagistes, acquis eux aussi par coup de cœur : Sisley, Morisot, Blanche Hoschedé-Monet, Loiseau, Jongkind, Moret… Marquet également, que le père de Guyonvarc’h, peintre amateur, aimait à copier.
Yann Guyonvarc’h rêve à Rougemont d’un projet de salle de concert souterraine, avec un musée pour abriter sa collection et présenter des expositions temporaires ambitieuses.
© DR
Un projet, prévu pour 2029–2030, semblait déjà très avancé à Rougemont, village de carte postale du Pays-d’En-haut, dans le canton de Vaud, où l’entrepreneur possède une résidence et le restaurant-hôtel le Valrose. L’idée serait d’y élever, avec son ami le violoniste Renaud Capuçon, une salle de concert philharmonique de plus de 1 200 places (la musique, y compris les Rolling Stones, est une autre passion de Yann Guyonvarc’h), couplée à un musée pour présenter la collection mais aussi des expositions temporaires. Respectueux des contraintes urbaines drastiques dont la Suisse a le secret, l’édifice serait construit en souterrain sur près de 26 000 m2 et relié directement par un tunnel à la gare du Montreux Oberland bernois (MOB), l’une des plus belles lignes de train suisses, qui serpente dans les sommets entre les chics stations de ski.
Un site d’exception pour un établissement tout aussi exceptionnel, avec une référence assumée à la fondation Pierre Gianadda de Martigny, créée en 1976 dans le Valais. Un hôtel de luxe pourrait compléter le tout, pour un investissement de près de 100 millions. D’après la presse suisse, l’affaire ne serait toutefois pas gagnée. Outre un problème de zonage agricole sur l’un des terrains concernés, un autre projet de Concert Hall de 1 200 places, en partenariat avec les collectivités locales, serait à l’étude à Gstaad, dans le canton de Berne, à seulement huit kilomètres de Rougemont. Avec la crainte que les deux ne se cannibalisent.
Dans un pays où le consensus prévaut, la révélation de ces deux projets concurrents a fait l’effet d’une douche glacée. Les deux cantons réfléchissent désormais à une solution. « Plusieurs options sont très concrètement à l’étude, admet sans vouloir en dire plus Yann Guyonvarc’h, désormais prudent. Mais il faudra trouver un lieu pour cette collection, un lieu vivant, ça, c’est une certitude. » S’il confirme avoir une préférence pour la Suisse, où il a mené toute sa vie professionnelle, le natif de Paris ne ferme désormais aucune porte. Le succès de l’exposition parisienne et la médiatisation nouvelle de la collection ouvriront-ils d’autres perspectives ?
Eugène Boudin. Le père de l’impressionnisme : Une collection particulière
Du 9 avril 2025 au 31 août 2025
Le musée Marmottan Monet rend hommage à Eugène Boudin (1824-1898), « père de l’impressionnisme ». Un des premiers artistes français à poser son chevalet hors de l’atelier pour réaliser des paysages, il sera une des grandes influences de Claude Monet.
Musée Marmottan Monet - Paris • 2 Rue Louis Boilly • 75016 Paris
www.marmottan.fr
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De la Normandie à Venise, toutes les périodes de l’activité du paysagiste normand Eugène Boudin sont représentées dans la collection Guyonvarc’h, dont certaines moins connues comme le temps qu’il passa à peindre la Bretagne.