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Marin Karmitz, interviewé par Beaux-Arts Magazine.
© François Roelants pour Beaux Arts Magazine
La collection du producteur de cinéma et fondateur du réseau des salles MK2, Marin Karmitz, compte 1 500 photographies. Il l’a commencée dans les années 1990. Celle du Musée national d’art moderne (MNAM) totalise plus de 40 000 pièces. C’est l’une des plus importantes du monde. Une collection privée d’un côté, publique de l’autre. Deux processus différents, et cependant il existe des ponts évidents entre ces deux fonds où la photo moderne prédomine.
Marin Karmitz mène depuis trente ans un dialogue silencieux avec ses trésors, accrochés aux murs de sa maison parisienne. Que se passe-t-il lorsqu’avec la complicité de Julie Jones, conservatrice au Cabinet de la photographie du MNAM, ils en sélectionnent près de 200 et les mettent en interaction avec 300 images et documents de la collection muséale ? Quelle histoire des XXe et XXIe siècles naît de ces rapprochements ? Cette mise en regard de deux collections exceptionnelles méritait explication.
Henri Cartier-Bresson, Mexico, Mexique
Cette image a été prise au même endroit le même jour, elle est tout aussi réussie mais elle n’est pas devenue iconique. Elle appartient au Centre Pompidou.
Photogravure sur papier à dessin • 16,5 × 24,8 cm • Collection Centre Pompidou, Paris • © Henri Cartier-Bresson / Magnum photos
Fabrice Bousteau : Comment le projet est-il né ?
Julie Jones : J’ai connu Marin Karmitz lors de la préparation d’une exposition de sa collection à La Maison rouge, en 2017. J’avais écrit une partie des textes du catalogue. J’ai également vu celle des Rencontres photographiques d’Arles en 2010. À chaque fois, j’ai été frappée par le fait que sa collection était complémentaire de celle du MNAM. Nous avons le fonds le plus remarquable d’œuvres de Man Ray, mais Marin Karmitz a des pépites, comme une sculpture de l’artiste, l’Inconnue de la Seine. Il détient un grand nombre de photos de Christer Strömholm pour le livre les Amies de Place Blanche, mais nous en avons d’autres. Il possède cette photo iconique de deux femmes faisant l’amour qu’Henri Cartier-Bresson a prise à Mexico en 1934, et nous détenons celle, moins connue, du moment d’après.
NW : C’est cette complémentarité qui a fait naître l’idée de réunir vos deux collections, l’une privée, l’autre publique ?
JJ : Oui, il n’est pas rare de mettre des collections privées à l’honneur dans des lieux institutionnels, comme le MNAM a pu le faire à la suite de la donation Christian Bouqueret en 2012. En revanche, rassembler une collection privée et un fonds public, sans lien avec une grande donation, cela n’avait jamais été tenté.
FB : Cette proposition est-elle aussi liée à la notoriété de Marin Karmitz, les musées étant désormais tenus à des résultats en termes de fréquentation ?
JJ : Je n’en doute pas ! Au-delà de la notoriété, ce projet a pu prendre forme grâce aux liens de longue date que Marin Karmitz entretient avec le Centre Pompidou. Notre musée a organisé dès 1985 une rétrospective des films qu’il a produits. Nous avons aussi présenté en 2021, avec son soutien, l’exposition consacrée à Abbas Kiarostami. Plus récemment, via sa société MK2, il a permis d’enrichir notre collection photo d’images de Moï Ver et de Stanisław Witkiewicz.
Marin Karmitz et Julie Jones, les commissaires de l’exposition « Corps à corps ».
© François Roelants pour Beaux Arts Magazine
Marin Karmitz : En tant qu’émigré arrivé en France en 1947, je me suis toujours considéré comme redevable envers la France et envers l’institution. Entrer en dialogue avec le Centre Pompidou, enrichir ses collections, c’est pour moi l’occasion de rendre un peu de ce qu’a été ma vie et celle de ma famille, nous qui avons été sauvés par ce pays.
FB : L’idée d’une exposition consacrée au corps et à la figure humaine s’est-elle imposée dès le départ ?
MK : Nous avons commencé par regarder ensemble les photos de nos collections respectives. Julie m’a montré des œuvres que je ne connaissais pas. De son côté, elle a fait des découvertes dans ma collection. Pendant presque deux ans, nous avons travaillé de façon quasi hebdomadaire, en échangeant continuellement des images. Au tout début, je lui ai demandé : « Si je te dis Witkiewicz, que me réponds-tu ? » Elle m’a montré en retour des photos en gros plan que Brancusi a pris des têtes de certaines de ses sculptures. Le dialogue a pris forme à partir de ce moment-là. J’aime travailler à partir des œuvres, comprendre comment on peut les faire vivre ensemble, ce que l’on peut en raconter…
Christian Boltanski, 27 possibilités d’autoportraits, 2002
Boltanski a réuni et remixé 27 de ses autoportraits en noir et blanc à des âges différents. Est-il le même homme vieilli ou une autre personne ?
Épreuves gélatino-argentiques • Collection Marin Karmitz
NW : Nous vivions dans un monde de plus en plus dématérialisé, mais nous observons depuis trois ans un retour brutal au corps : le corps malade du Covid, le corps violenté de la guerre en Ukraine, le corps mourant de la fin de vie qui fait l’objet d’une commission d’étude en France… Le nom de l’exposition, « Corps à corps », est-il lié à ce lourd contexte ?
JJ : Je n’ai pas envisagé l’exposition de cette manière. Le fil rouge est certes le corps et sa représentation, mais davantage qu’une histoire de la représentation des corps, il s’agit pour moi d’une exploration des manières de voir. Que se passe-t-il dans l’œil de celui qui prend la photographie et qu’est-ce que cela raconte du rapport à l’autre ? Pourquoi choisit-on de photographier l’autre en face de soi ? Ceci n’avait jamais été exploré de manière aussi large, en confrontant l’historique avec le contemporain.
« Le corps est au cœur de mes préoccupations depuis toujours. »
Marin Karmitz
MK : Le corps est au cœur de mes préoccupations depuis toujours. À travers les films que j’ai réalisés avec Marguerite Duras ou Samuel Beckett, à travers les longs-métrages que j’ai produits, je me suis penché sur la question des corps, et notamment les corps parlants du cinéma. Avec la photo, je me suis affronté à des corps et des visages muets, mais j’ai découvert qu’ils avaient une plus grande présence que s’ils étaient parlants car ils permettent de libérer un imaginaire chez le regardeur.
NW : D’une certaine façon, c’est le cas aussi avec les photos de corps fragmentés, nombreuses dans l’exposition. Ces fragments invitent à compléter l’image.
MK : Oui, ça peut être le gros plan d’une peau, d’un visage, d’un mouvement. Le plus important est le rapport à l’autre, la découverte de l’autre. Le corps a été oublié pendant longtemps, mais la Shoah a posé ce problème de façon majeure et le passer sous silence est une chose grave. Le XXe siècle a été marqué par le corps : que fait-on des corps ? Comment les respecte-t-on ?
Paul Strand, Femme aveugle, New York, 1916
Prise à la dérobée dans une rue, cette image d’un regard aveugle a été publiée dans le dernier numéro de la revue Camera Work, en 1917.
Impression platine • 34 × 25,7 cm
FB : Vous démarrez l’exposition avec des portraits, des autoportraits, des visages uniques ou des séries de photomatons… Pourquoi ?
JJ : Au début du XXe siècle apparaît cette attention au gros plan, à la tête qui est quasiment modelée par la lumière, par l’objectif de l’appareil photo, qui signe l’émergence d’une individualité. Cet élément est très présent dans la sculpture et la photographie de Brancusi, qui, comme Rodin, fait émerger la figure d’une masse informe. C’est ce que Witkiewicz entreprend également avec la lumière qui sculpte les visages. C’est donc ce face-à-face qui ouvre l’exposition. Nous montrons aussi dans cette première partie des images de Lewis Hine qui a réalisé des portraits magnifiques de migrants à Ellis Island. Il les a photographiés telles des icônes religieuses, avec à la fois une attention au modelage de la figure et une visée sociale. Ce sont les deux courants qui émergent au début du XXe siècle : l’un plus formaliste, l’autre plus engagé socialement, porté par le documentaire social aux États-Unis et par l’œuvre éminente de Paul Strand.
FB : Les images contemporaines présentes dans l’exposition proviennent essentiellement du fonds du MNAM. Il y en a peu dans la collection de Marin Karmitz. Ne craignez-vous pas un manque, des oublis ?
JJ : Détrompez-vous, beaucoup d’œuvres de l’exposition ouvrent sur des pratiques contemporaines. Je pense au travail de Trevor Paglen, qui a reconstitué le visage de Frantz Fanon à partir d’un algorithme qui permet de créer une « empreinte faciale ». Les photographies thermiques de SMITH sont aussi présentes grâce à des acquisitions très récentes. Nous montrons une grande installation de Laia Abril, qui traite de l’avortement illégal en Amérique du Sud et en Pologne. Nous présentons un ensemble monumental de 27 faux autoportraits de Christian Boltanski. Nous soulevons des sujets très actuels concernant le genre, la question féministe, la problématique migratoire, mais nous les intégrons dans le parcours, sans en faire des sections à part entière.
Ingrid aveugle (Yeux blancs)
Cette image d’Ingrid Bergman, dont les yeux sont excisés, fait partie d’une série d’œuvres uniques où Douglas Gordon « aveugle » des stars d’Hollywood.
Épreuve gélatino-argentique découpée • 22 × 17,5 cm • Collection Marin Karmitz • © Studio lost but found / ADAGP, Paris 2023 / Photo Florian Kleinefenn
MK : Dans l’institution, le grand format trouve plus facilement sa place. Dans ma collection, je privilégie de plus petits formats car je vis avec mes images et je veux pouvoir les accrocher chez moi.
NW : Marin Karmitz, de nombreuses images de votre collection sont transversales, à cheval entre l’art et le document, la peinture (ou le cinéma) et la photographie. Pour quelles raisons ?
MK : Ce qui m’importe, c’est le décloisonnement des pratiques. Certains plasticiens comme Annette Messager ou Christian Boltanski utilisent la photo au sein d’une pratique plus large. Certains artistes pratiquent à la fois le cinéma et la photographie comme Chris Marker, Johan van der Keuken, Antoine d’Agata, SMITH. D’autres recolorisent leurs images comme Hans Bellmer ou Leonora Vicuña… Je tenais à ce que nous montrions cette interdisciplinarité car elle est très présente dans ma collection.
Sans titre, série Anamanda Sîn, Désidération, 2021
Grâce à une caméra thermique qui capte les ondes de chaleur dégagées par les corps, SMITH révèle les flux d’énergie vitale qui traversent les humains.
Épreuves photographiques couleur tirées sur aluminium, • 80 × 60 cm • Collection Centre Pompidou, Paris • © SMITH
« Que se passe-t-il dans l’œil de celui qui prend la photographie et qu’est-ce que cela raconte du rapport à l’autre ? Pourquoi choisit-on de photographier l’autre en face de soi ? »
Julie Jones
NW : Vous terminez le parcours sur la thématique du « spectre ». Une sombre perspective pour l’homme ? Pour l’avenir de la photographie ?
MK : Je suis frappé par le fait que la photographie devient très présente dans nos vies et que cette prolifération des images entraîne leur disparition. J’ai acquis une série de photos de Gerhard Richter, prises sur six jours, où il se représente lui-même jusqu’à ce que son autoportrait soit fondu au noir. Dans cette dissipation, il reste des traces, mais la photo en elle-même finit par disparaître.
Vivian Maier, Sans titre, 1960–1976
Vivian Maier a produit peu de photos en couleurs. Celle-ci exalte à la fois l’ombre projetée d’une silhouette et les réverbérations du soleil.
Épreuve chromogène • 12,6 × 17,8 cm • Collection Marin Karmitz • © Vivian Maier / Photo Florian Kleinefenn
JJ : L’émergence du visage dans la photographie marque le début de notre exposition et nous la terminons par des images spectrales, en effet. Vivian Maier photographie les ombres des passants. Lisette Model saisit leurs reflets dans les vitrines, Chantal Stoman cadre les visages des défunts qui s’effacent sur les sépultures dans les cimetières. Cette dernière section interroge la disparition de l’individualité, comme la première section interrogeait la naissance des identités. Ce n’est pas une vision nécessairement sombre. Nous présentons aussi des images « positives », avec SMITH qui travaille à partir d’énergies lumineuses.
« Dans ma collection, je privilégie les petits formats car je vis avec mes images et je veux pouvoir les accrocher chez moi. »
Marin Karmitz
FB : La couleur distingue nettement vos deux collections. Marin Karmitz, pourquoi les images que vous collectionnez sont-elles essentiellement en noir et blanc ?
MK : Autour de chacune de ces images en noir et blanc, je peux me raconter dix, vingt, trente histoires. La couleur implique davantage une datation, bien que certaines œuvres de coloristes comme Saul Leiter m’intéressent parce qu’elles tendent à rejoindre une quasi abstraction.
Michael Ackerman, Varanasi, India
Les oiseaux volent au-dessus du Gange à la recherche de nourriture. Le fleuve traverse
Bénarès (Varanasi en hindi), où les hindous, par milliers, se rendent pour mourir.
Épreuve gélatino-argentique • 28,5 x 43 cm • Collection Marin Karmitz
NW : L’empreinte du réel est pourtant très importante pour vous, non ?
MK : Oui, mais un réel qui me fait rêver, pas un réel qui me limite à une seule interprétation. Un réel qui ouvre vers d’autres réels. Il ne s’agit pas pour moi de tenir un discours sur l’image mais d’en être ému, d’aller d’un cercle d’émotion à un autre, de s’ouvrir, de se laisser porter par la force de ces visages, de se laisser porter par l’autre, de ne pas être indifférent.
Corps à corps. Histoire(s) de la photographie
Du 6 septembre 2023 au 25 mars 2024
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Pour en savoir plus
À lire
Étranger résident collectif • co-éd. La Maison rouge – Fondation Antoine de Galbert/Fage éditions • 288 p. • 28 €
Comédies – Mon histoire française par Marin Karmitz et Caroline Broué • Éd. Fayard • 272 p.• 20,90 €
À écouter
Le podcast de l’exposition donne la parole aux commissaires Julie Jones et Marin Karmitz.
À retrouver sur centrepompidou.fr
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