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Johannes Fijt, Chasse au sanglier, 1654
Huile sur toile • 135,5 x 193 cm • Coll. Musée d'art et d'histoire de Genève • Photo F. Bevilacqua
Lubin Baugin, Le Christ mort pleuré par les anges, vers 1645-1650
Le silence des anges
Ni sang, ni violence dans ce Christ mort. Étrange déposition ! La composition est dépouillée, le sujet réduit à l’essentiel, la palette évoluant entre les teintes grises et laiteuses. D’abord peintre de natures mortes, Lubin Baugin (vers 1612–1663) connaît un succès important au milieu des années 1640, lui permettant d’intégrer la corporation des peintres. Il s’attaque alors aux sujets religieux, genre noble qu’il traite avec un classicisme sans équivalent. De ce tableau se dégage une grande quiétude, une incroyable dignité des anges qui pleurent intérieurement. Car le silence, vœu pieux, renvoie aussi au sacré.
Huile sur toile • 147 x 178 cm • Coll. Musée des Beaux Arts d'Orléans • Photo F. Lauginie
Albrecht Dürer, La Mélancolie, 1514
La mélancolie, pour toujours
Contemplation encore, mais plutôt métaphysique ou ésotérique ici. Le silence, le repli intérieur, c’est aussi la mélancolie et on imaginait mal une exposition sur ce thème sans l’œuvre phare d’Albrecht Dürer (1471–1528). Cet ange féminin à la tête lourde est doté d’une multitude d’attributs dont la signification exacte nous échappe encore… Une énigme qui fascine les peintres rendant hommage à cette mélancolie, depuis le symboliste Lucien Lévy-Dhurmer (1865–1953) qui représente la gravure en arrière-plan d’un portrait de femme (Mélancolie, 1896) jusqu’à Marco Tirelli (né en 1956), qui reprend le polyèdre mystérieux à la tempéra sur papier marouflé (Senza titolo, 2016).
Burin sur vergé • Coll. Cabinet d’arts graphiques du MAH, Genève • Photo A. Longchamp
Luigi Rossi, Rêves de jeunesse, 1894
Plongée méditative
S’étendre, regarder la rivière et ne rien dire, ne plus même penser… La peinture de paysage est particulièrement propre à la contemplation. Ici, nous sommes invités à faire comme ce jeune homme qui fixe l’horizon, nonchalamment, sur une eau calme, en plantant sa canne à pêche entre les nénuphars. Représentant majeur du symbolisme en Suisse, Luigi Rossi (1853–1923), originaire du canton de Tessin, était aussi attaché à peindre la nature avec une vision encore romantique. L’homme se laisse aller à la rêverie face au paysage crépusculaire mais, dans le même temps, c’est aussi face à lui-même qu’il se place. On devine également la nostalgie d’un artiste arrivé à la quarantaine et avançant doucement vers la maturité…
Huile sur toile • 92 x 178 cm • Coll. Musée d’art et d’histoire de Genève • © Musée d’art et d’histoire de Genève / Photo D. de Carli
Felix Vallotton, Les Intimités : Le Mensonge, 1897
Intimité ou inimitié ?
Les mots blessent ! Il vaut mieux parfois se taire… C’est en quelque sorte le leitmotiv des Intimités, série de dix xylographies du nabi suisse Félix Vallotton (1865–1925). Chaque planche se caractérise par un style décoratif où le noir et le blanc de réserve se répondent par grands aplats. L’idée pour Vallotton est de représenter un couple dans un intérieur, à l’œuvre dans une activité des plus banale – ici, un baiser. Pourtant, le titre inscrit dans un petit cartouche vient souligner la tension palpable, les sommes de non-dits accumulés pendants des années de vie commune. Un aperçu également du regard masculin porté sur la femme en général : loin d’être glorieux…
Xylographie vélin crème • 25 x 32,3 cm • Coll. Musée des Beaux Arts de la Chaux de Fonds • © Musée des Beaux Arts de la Chaux de Fonds
Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec piano et femme vêtue de noir, 1901
Gris et chuchotements
Il n’y a pas qu’à Paris que l’on peut admirer des toiles de Vilhelm Hammershøi (1864–1916) en cette saison ! Le gigantesque peintre danois est aussi célébré à Genève et « Silences » est l’occasion de découvrir des trésors de collections particulières… Dans ce tableau, on décèle une forme de mise en abîme. Quelle meilleure illustration du silence que cette sonate de noir, de blanc et de gris, toute construite de lignes horizontales et verticales ? Partition et cadres sur un mur nu, chaise vide devant un piano muet, femme de dos venant rompre la symétrie : l’immobilité est totale. Le silence, c’est aussi le temps qui s’arrête.
Huile sur toile • env. 30 x 40 cm • Coll. particulière • Photo F. Bevilacqua
Adolphe Appia, Décor pour La Légende de l’île des sons de Roger d’Auryanne, 1909, 1909
Des opéras sans notes
Qu’une peinture soit muette, on le conçoit. Qu’une musique soit silencieuse, voilà qui est un peu moins attendu ! C’est pourtant le thème de la dernière section de l’exposition, les « partitions de silence », dont celles des fameuses 4’33 de John Cage (1919–1992) sont une parfaite illustration. Elles rencontrent des œuvres plus anciennes et en un sens plus tragiques : Adolphe Appia (1862–1928) était un décorateur suisse imaginant les toiles de fond pour les opéras les plus grandioses, mais qui ne se réalisèrent jamais. Restent des vues où la monumentalité des lignes est contrebalancée par le dépouillement extrême des tons, au rendu feutré des ombres.
Fusain, craie blanche et estompe sur papier beige • 62,7 x 80,7 cm • Coll. Cabinet d'arts graphiques du MAH, Genève • Photo F. Bevilacqua
Simon Edmondson, Palace, 2016
Paysages intérieurs
Le silence est aussi ce qui reste enfoui dans le moi profond : des vues purement imaginaires, mais pourtant si prégnantes qu’elles doivent se matérialiser sur la toile. C’est le sens des « paysages intérieurs » tels que les nomme le peintre britannique Simon Edmondson (né en 1955). Figurative, sa pratique se place dans la lignée de celles de Francis Bacon et Lucian Freud. Comme ses aînés, Edmondson regarde des maîtres plus anciens. Dans cette série, l’artiste figure des décors d’hôtels et de sanatoriums dans les appartements de l’Alcazár Palace de Madrid, ceux-là même qui avaient servi de décor aux Ménines de Vélasquez, puis disparus dans l’incendie de 1734. Par sa seule imagination, il leur redonne vie.
Huile sur toile • 157 x 181 cm • © Ditesheim & Maffei Fine Art, Neuchâtel / Photo S. Edmondson, Madrid
Mat Collishaw, Last Meal on Death Row. William Joseph Kitchens, 2010
Dans le couloir de la mort
Dans l’histoire de l’art, la nature morte est le genre silencieux par excellence. C’est à une longue tradition, et plus encore aux vanités, que se réfère Mat Collishaw (né en 1966) dans sa série de photographies Last Meal on Death Row, dont le rendu et les dimensions évoquent des peintures. Poignants, ces clichés s’appuient sur la liste des derniers repas des condamnés à mort américains, un ultime acte de liberté. William Joseph Kitchens a ainsi commandé des œufs sur le plat et des toasts accompagnés d’un verre de lait et de jus d’orange. Après cela, il ne restait plus que le silence…
Photographie, tirage chromogène type-C • 67,5 x 54 x 6 cm • Courtesy Mat Collishaw et BLAIN|SOUTHERN, Londres
Silences
Du 14 juin 2019 au 27 octobre 2019
Musée Rath • 1, place Neuve • 1204 Genève
institutions.ville-geneve.ch
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Une poésie… pas si muette
Simon & Garfunkel ont bien chanté les sons du silence… Quel vacarme dans cette scène de chasse flamande, merveille de l’art animalier signée Johannes Fijt (1611–1661) ! Sous le ciel menaçant et déjà tonnant, les chiens aboient, mordent, en lutte avec un sanglier qui leur répond par de terribles grognements. Tendez l’oreille : vous n’entendez rien… Vaste tragédie de la peinture : elle pourra suggérer la vie, le bruit et le mouvement autant qu’elle le voudra, elle ne pourra jamais les saisir. Mais c’est de ce paradoxe que se jouent les peintres selon l’antique formule de Plutarque : « La peinture est une poésie muette. »