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Albrecht Dürer, Melencolia I, 1514
Burin sur papier vergé • 24 x 18,7 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, don inaliénable de la famille Cuendet • © Olivier Christinat, Lausanne
Claude Mellan, La Saint Face, 1649
La plus mystique
D’une pratique fastidieuse mais d’une précision inégalée, le burin s’est naturellement imposé comme outil de prédilection pour les graveurs du classicisme français au XVIIe siècle : Jacques Callot, Robert Nanteuil et Claude Mellan. Ce dernier (1598–1688) exécute avec la Sainte Face une prouesse technique : pourquoi cette composition élémentaire centrée sur le visage du Christ est-elle si envoûtante ? Parce que l’artiste a tracé son motif d’une seule ligne, posant son burin au centre de la plaque figurant le nez pour avancer en spirale en variant la densité des traits. Le thème de sainte Véronique (vera icon) plaquant sur son Saint-Suaire le visage de Jésus au Golgotha n’est-il pas en lui-même un mythe fondateur de l’estampe ?
Burin sur papier vergé • 43 x 31,2 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, donation Isabelle et Jacques Treyvaud • © Olivier Christinat, Lausanne
Rembrandt, Rembrandt dessinant, 1648
La plus virtuose
Rembrandt (1606–1669) accorde autant d’égards à la gravure qu’à la peinture, trouvant dans un médium facile d’accès un formidable terrain d’expérimentation pour taquiner les noirs dans toutes leurs nuances. Pour ce faire, le Hollandais associe les techniques : l’eau-forte (gravure à l’acide à l’exécution proche du dessin) qu’il hachure à la pointe sèche et au burin pour exploiter en subtilité sa palette de gris. Passé maître de l’autoportrait, il livre ici une vision de lui-même au travail, dans un milieu aussi obscur que celui qu’on trouve dans ses tableaux, laissant toutefois deviner par la fenêtre claire son goût des paysages qu’il lui arrivait de saisir sur le vif de la plaque de cuivre.
Eau-forte, pointe sèche et burin sur papier vergé • 15,8 x 13 cm • Coll. Vevey, , Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, don inaliénable de la famille Cuendet • © Olivier Christinat, Lausanne
Jacques-Fabien Gautier d'Agoty, “Femme vue de dos, disséquée de la nuque au sacrum”1746, dit aussi “L’Ange anatomique”, 1746
La plus étonnante
Aussi sublime que terrifiante : voici l’Ange anatomique, en réalité une femme assise disséquée de la nuque au sacrum, dont les pans ouverts de la peau évoquent des ailes. Spécialisé dans cette branche scientifique de la gravure, Jacques-Fabien Gautier d’Agoty (1711–1786) reprend à son maître Jacob Christoph Le Blon le procédé de trichromie, permettant pour la première fois, par l’utilisation de quatre plaques, l’apparition de la couleur en gravure. Utile à des fins documentaires, cette polychromie ajoute à l’aura fantastique de cette estampe fille du siècle des Lumières, qu’il serait tentant de rapprocher des préparations naturalisées de l’anatomiste Honoré Fragonard, quelques décennies plus tard.
Manière noire et burin sur papier vergé • 61,5 x 46,5 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, donation Isabelle et Jacques Treyvaud • © Olivier Christinat, Lausanne
À gauche, “Mary Cassatt au Louvre, musée des Antiques” d’Edgar Degas (vers 1876). À droite, “Berthe Morisot, en noir” par Édouard Manet (vers 1872)
Les plus intimes
Edgar Degas (1834–1917) décrit ici avec son sens de l’anecdote caractéristique l’une de ses multiples visites au Louvre avec sa complice Mary Cassatt, tandis que Manet reproduit (1832–1883) le portrait peint de sa belle-sœur, Berthe Morisot, en utilisant la lithographie, ou estampe sur pierre, à l’aide d’un crayon gras, pour un rendu contrasté et puissant, poussant à l’extrême la bichromie du tableau-modèle. Depuis la création de la Société des aquafortistes en 1862, l’estampe a représenté pour les impressionnistes et leurs précurseurs un médium privilégié, notamment pour des raisons commerciales.
Aquatinte, pointe sèche et eau-forte sur papier verge Arches ; Lithographie au crayon sur papier de Chine appliqué sur papier vélin • 26,7 x 23,4 cm ; 20,4 x 14,2 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, don inaliénable de la famille Cuendet • © Olivier Christinat, Lausanne
Pierre Bonnard, La Petite Blanchisseuse, 1896
La plus haute en couleurs
Attachés aux valeurs décoratives de l’art, les Nabis se sont tout naturellement intéressés à l’illustration et à l’affiche pour en renouveler les codes, de Félix Vallotton, retournant à la pratique ancestrale de la gravure sur bois, à Édouard Vuillard et Pierre Bonnard (1867–1947), qui usent de polychromie pour donner un souffle de vie à leurs lithographies. D’un caractère anecdotique et populaire, presque naïf, cette Petite Blanchisseuse épate par l’efficacité de sa dramaturgie, tirée d’une composition avec peu de moyens et d’une perspective expressive. La proximité chronologique des toutes premières bandes dessinées en France est saisissante.
Lithographie au lavis et au crayon sur papier de Chine • 19 x 29,4 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, donation Isabelle et Jacques Treyvaud • © Olivier Christinat, Lausanne
Edward Steichen, The Flatiron. New York, 1905
La plus photogénique
On oublie souvent que la photographie est un dérivé de l’estampe. En effet, les premières prises de vue de Nicéphore Niépce au début du XIXe siècle étaient saisies sur une pierre de lithographe ! Alors qu’à l’approche de 1900 l’instantané Kodak démocratise la pratique, des photographes du monde entier reviennent à une manière artisanale pour conférer une dimension picturale à leurs clichés : c’est le pictorialisme. Parmi les artistes de ce courant, il faut citer Edward Steichen (1879–1973), membre du groupe Photo-Secession à New York et magicien des harmonies sombres, comme ici où l’héliogravure lui permet de sceller le mariage impossible entre les arbres et le célèbre building surnommé Flatiron, dont il dresse un étonnant portrait.
Héliogravure sur papier vergé BFK Rives • 33,4 x 26,8 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, donation Isabelle et Jacques Treyvaud • © Olivier Christinat, 2016 © The estate of Edward Steichen / Adagp, Paris, 2023
Albert-Edgar Yersin, Pour Hans Baldung Grien, 1979
La plus contemporaine
Depuis le début du XXe siècle, l’estampe et la gravure, en particulier, ont perdu toute utilité pour diffuser et reproduire les œuvres d’art, balayées par la photographie. De quoi pousser les artistes à se concentrer sur la seule création, en s’inspirant des apports de ces siècles d’estampe : c’est toute l’histoire de la fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, fondée à Vevey en 1977 pour unir une collection historique à un atelier bien vivant. Dans les artistes représentés, Albert-Edgar Yersin (1905–1984) se démarque par ses images colorées associant à la figuration tout un langage de formes puisé dans les sciences naturelles, dans la calligraphie et dans l’histoire de l’art : il réinterprète ici une figure féminine du célèbre peintre et graveur de la Renaissance nordique, Hans Baldung Grien.
Burin, pointe et échoppe sur papier vélin Lana • 17,6 x 14,3 cm • Coll. Vevey, Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, donation Isabelle et Jacques Treyvaud • © Olivier Christinat, Lausanne © Adagp, Paris, 2023
Graver la lumière : l’estampe en 100 chefs-d’œuvre
Du 5 juillet 2023 au 17 septembre 2023
Musée Marmottan-Monet • 2 Rue Louis Boilly • 75016 Paris
www.marmottan.fr
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La plus culte
Il n’est pas possible de tracer l’histoire de l’estampe sans parler d’Albrecht Dürer (1471–1528). C’est d’abord dans la gravure sur bois que le maître allemand excelle pour illustrer la Bible imprimée, où se trouve la véritable… genèse de l’estampe ! Mais Dürer sait aussi se libérer du support pour inventer ses propres motifs, laissant avec Melencolia I l’un de ses chefs-d’œuvre incontestés. Il travaille ici au burin sur la plaque de cuivre, pour créer plus qu’une allégorie : autour de l’ange de la mélancolie, une somme d’attributs mathématiques et de symboles hétéroclites livrent une image ésotérique et intemporelle de ce sentiment de vague à l’âme face au cosmos.