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Pavel Tchelitchew, Nu, 1926
Huile, sable et café sur toile • 80,6 x 65,4 cm • Collection de Georgy et Tatiana Khatsenkov • © Maxime Melnikov
Pavel Tchelitchew, Interior Landscape, 1947
Huile sur toile • 80,6 × 65,4 cm • @ Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC
Vous ne savez-pas ce qu’est le néo-romantisme ? C’est normal : ce mouvement a sombré dans un tel oubli que cette exposition d’une centaine d’œuvres est la seule de cette ampleur à lui avoir été consacrée depuis sa naissance en 1926 ! Pourtant, ses représentants ont été soutenus par de grandes figures du monde de l’art comme la galeriste et mécène Gertrude Stein, l’écrivain Julien Green, l’artiste Jean Cocteau et le marchand d’art new-yorkais Julien Lévy…
Tout commence à Paris en 1926, lorsqu’un groupe de jeunes peintres tout juste sortis de l’Académie Ranson, où ils ont suivi les cours d’Édouard Vuillard, Félix Vallotton et Maurice Denis, exposent à la galerie Druet. Deux artistes français, Christian Bérard (1902–1949) et Thérèse Debains (1897–1974), y côtoient un Néerlandais, Kristians Tonny (1907–1977), et trois Russes ayant fui la révolution de 1917 : Pavel Tchelitchew (1898–1957) et les frères Eugène (1899–1972) et Léonide (1896–1976) Berman.
Le critique d’art Waldemar-George leur trouve un nom : les « néo-romantiques ». Appellation trompeuse, car le rapport esthétique avec les grands romantiques comme Delacroix, Géricault et Friedrich est loin d’être évident. Alors, pourquoi ce terme ? Parce que ces artistes figuratifs, en réaction au modernisme et à l’abstraction, privilégient l’expression de leurs sentiments intérieurs, mélancoliques et nostalgiques, à travers le paysage et la figure humaine…
Christian Bérard et Jean-Michel Frank, Paravent à quatre feuilles réalisé pour l’appartement de Claire Artaud, 1936
Huile sur toile, bois moulé doré • 105 x 212 cm • © Francis Amiand
De styles très divers, leurs œuvres créent des ponts entre les maîtres du passé et plusieurs grandes figures de leur époque, dont Picasso, avec qui ils entretiennent un rapport ambigu. Difficile de trouver sa place face à la présence écrasante du peintre espagnol ! Ce dernier représente pour eux le point de bascule entre la figuration qu’ils défendent (une figuration qui revisite la peinture ancienne avec un œil moderne) et l’abstraction qu’ils rejettent. Ils refusent donc farouchement (sauf Tchelitchew qui s’y est essayé avant de rompre avec ce style) de s’engager dans la voie du cubisme, mais s’inspirent beaucoup de ses périodes bleue et rose…
Leurs œuvres opèrent une synthèse étonnante entre figuration et abstraction. Ainsi, sur un paravent réalisé en 1936, Jean-Michel Frank et Christian Bérard (dont les illustrations et dessins de mode, notamment pour le magazine Vogue, ont fait oublier sa carrière de peintre) peignent des figures qui se découpent sur un fond réduit à trois bandes monochromes. Drapés dans des étoffes aux coloris proches de ceux du peintre italien Raphaël, que Bérard a pu admirer lors de plusieurs voyages en Italie dans les années 1920, ces personnages rappellent par leurs postures ceux des tableaux de Delacroix.
Eugène Berman, Sunset (Medusa), 1945
Huile sur toile • 146,4 × 114,3 cm • Gift of the North Carolina State Art Society (Robert F. Phifer Bequest) in honor of Beth Cummings Paschal, G.74.8.2 Raleigh, North Carolina Museum of Art • © Raleigh, North Carolina Museum of Art
Nostalgique de l’époque où le voyage en Italie était l’élément central de la formation des artistes, Eugène Berman, qui finira par s’installer à Rome avec son frère Léonide et leur compatriote Tchelitchew, est fasciné par le monde antique et les objets archéologiques. Ses œuvres expriment sa mélancolie d’exilé, qu’il s’agisse de ses paysages étranges semés de ruines évoquant ceux de Giorgio de Chirico, ou ses bohémiens hagards dans des paysages désolés, rappelant par certains côtés les peintures de désert de l’orientaliste Gustave Guillaumet. L’artiste peint aussi des tableaux proches du surréalisme de Dalí, comme Sunset Medusa (1945), qui représente une femme prostrée et sans visage, tête baissée de façon à ne montrer que sa chevelure rousse, devant un mur étrange où courent des lianes et percé d’un trou ovale ouvrant sur le ciel. Une évocation déchirante de son épouse suicidée…
Léonide Berman, Malamocco, Lagune Vénitienne, 1948
Huile sur toile • 91, 5 × 71 cm • Collection de Georgy et Tatiana Khatsenkov • © Maxime Melnikov
Son frère, Léonide Berman, s’intéresse particulièrement au littoral du nord de la France, dont il peint la solitude mélancolique dans des coloris sourds, proches des tableaux vénitiens de Francesco Guardi. En résultent des espaces vides, presque abstraits, semés de frêles silhouettes de pêcheurs. Son tableau Malamocco, Lagune vénitienne est particulièrement frappant : mer et ciel ne forment qu’un seul monochrome gris dans lequel les bateaux semblent suspendus. L’un d’eux, amarré à deux longues branches de bois tordues et dédoublé par son reflet en miroir, se change en une étrange créature dalinienne…
Son compatriote Pavel Tchelitchew est lui aussi un artiste aux multiples visages. Son grand clown vert mélancolique est bien différent de ses quasi-monochromes noirs constellés de zones rugueuses, et de ses toiles multicolores inspirées des nerfs et vaisseaux du corps humain (Interior Landscape, Portrait de Fidelma et The Sun), proches du surréalisme de Magritte, et devançant de plus de vingt ans l’art psychédélique des seventies !
Très différentes encore sont les œuvres de Thérèse Debains, dont les portraits doux et solaires évoquent la peinture de Modigliani, et de Sir Francis Rose, dont un hommage à Le Nain côtoie une toile où l’influence de la peinture et de la sculpture ancienne rencontre celle de Picasso (L’Ange et le prince, 1932). Autre style, encore, avec Kristians Tonny, dont sont présentés un tableau inspiré de Van Eyck, et un autoportrait surréaliste peuplé de créatures à la Jérôme Bosch.
Thérèse Debains, à gauche : “Portrait de jeune femme (Autoportrait ?)” (1948) ; à droite : “Portrait de jeune garçon” (s. d.)
Huile sur panneau • 48 x 38 cm ; 58 x 50 cm. • Collection particulière • © studio Christian Baraja SLB ; © Photo François Fernandez Nice ADAGP 2022
L’exposition se conclut sur les liens entre les néo-romantiques et les arts de la scène. Car dans les années 1930, Christian Bérard réalise aussi des décors et des costumes pour le théâtre (en s’inspirant notamment avec talent des Saltimbanques de Picasso), puis pour le film culte La Belle et la Bête (1946) de Jean Cocteau. Pour le théâtre, le ballet et l’opéra, Eugène Berman confectionne également des décors très imprégnés de ses voyages en Italie, et crée avec Tchelitchew, à la demande d’un Américain, les décors et costumes d’un grand « bal de papier » en 1936, peuplé d’animaux en carton fabriqués par Alexander Calder. Encore une autre facette d’un mouvement décidément plein de surprises !
Néo-romantiques. Un moment oublié de l'art moderne
Du 8 mars 2023 au 18 juin 2023
Musée Marmottan-Monet • 2 Rue Louis Boilly • 75016 Paris
www.marmottan.fr
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