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Grasse

Qui étaient les sœurs Lemoine, peintres sorties de l’oubli au musée Fragonard ?

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Quatre sœurs peintres et une cousine surdouée, vivant de leur art au XVIIIe siècle : voilà les têtes d’affiche de la nouvelle exposition du musée Fragonard de Grasse. Une passionnante découverte qui, à défaut de ne pouvoir exposer plus d’une trentaine de toiles, met en valeur d’incroyables destins, prouvant qu’à la veille de la Révolution, des femmes se sont battues pour s’intégrer dans un domaine réservé aux hommes.
Marie-Denise Villers, Autoportrait de l’artiste laçant son soulier (détail)
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Marie-Denise Villers, Autoportrait de l’artiste laçant son soulier (détail), 1802

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Huile sur toile • 146 x 114 cm • L'œuvre de Marie-Denise Villers n'est pas à l'exposition de la Villa-musée Jean-Honoré Fragonard mais dans les Coll. du Département des Peintures du musée du Louvre, Paris • © Wikimedia Commons

Des femmes peintres au XVIIIe siècle ? À part Adélaïde Labille-Guiard ou Élisabeth Vigée Le Brun, rares sont les noms que l’histoire de l’art a retenus – à quelques exceptions près – et que des chercheuses et chercheurs tentent désespérément de faire découvrir au grand public. C’est le cas de Carole Blumenfeld, jeune docteure en histoire de l’art passionnée et énergique, ancienne pensionnaire de l’Académie de France à Rome. Après avoir écrit une biographie sur Marguerite Gérard, dont le musée Fragonard abrite la plus grande collection de tableaux, elle a déterré des toiles d’une étonnante sororie : les Lemoine, nées dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ainsi que leur cousine, Jeanne-Élisabeth Chaudet (1767–1832).

Cette exposition est donc le fruit d’un étonnant jeu de piste et d’une volonté de fer pour retrouver les œuvres éparpillées de ces femmes talentueuses, ambitieuses, ayant réussi à vivre de leur art. Inhabituel pour l’époque, c’est peu dire. Car rappelons-le, sous l’Ancien Régime, l’Académie royale de peinture et de sculpture n’accepte que très peu de femmes, aucune n’étant admise au titre de professeur-adjoint ou supérieur, ni dans la catégorie des peintres d’Histoire, puisqu’il serait inconvenant d’y suivre des cours de modèles vivants où des hommes posent nus. L’on attend plutôt d’elles de devenir « à la fois épouses soigneuses, mères tendres et surveillantes, chefs vigilants de leurs domestiques », comme le rappelle un article anonyme intitulé « Exposition de tableaux à la place Dauphine » en 1787, blâmant les parents qui laissent leurs filles devenir peintres…

Marie-Victoire Lemoine, Allégorie de la peinture
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Marie-Victoire Lemoine, Allégorie de la peinture, 1777

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Huile sur toile • 114,5 × 87 cm • Coll. musée des Beaux-Arts d’Orléans • © Wikimedia Commons

Filles d’un maître perruquier parisien, les sœurs Lemoine grandissent non loin du Palais-Royal, dans une rue où vivent artistes et miséreux. L’aînée, Marie-Victoire (1754–1820), est la première à se créer une renommée grâce, notamment, à sa mécène, la princesse de Lamballe. Surintendante de la Maison de la reine, celle-ci se rend au cours de l’été 1779 au Salon de Pahin de La Blancherie qui invite les artistes à exposer leur travail, et y envoie son portrait merveilleusement exécuté par Marie-Victoire Lemoine. En face, est accroché un tableau de la peintre officielle de Marie-Antoinette, Élisabeth Vigée Le Brun. Un honneur…

Le choix d’une vie indépendante

Les deux peintres qui ont quasiment le même âge, se seraient-elles rencontrées ? Carole Blumenfeld pense que la célèbre portraitiste aurait pu lui glisser quelques conseils à la volée, par l’intermédiaire d’une connaissance mutuelle. Ce qui expliquerait leurs styles similaires. Mais l’aînée Lemoine semble bien décidée à suivre sa propre destinée : en 1777, à vingt-trois ans (soit cinq ans avant la mode des autoportraits féminins lancée par Labille-Guiard et Vigée Le Brun), elle se montre fièrement en peintre dans une Allégorie de la peinture [ill. ci-dessus], dévoilant sa palette marquée par des mauves et roses, sa signature. En pleine Révolution, elle signe aussi l’Intérieur d’un atelier de femme peintre [ill. ci-dessous], où la figure de l’artiste en robe taille empire se tient devant une grande toile, assistée d’une jeune femme. Tout est dit.

Marie-Victoire Lemoine, Intérieur d’un atelier de femme peintre
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Marie-Victoire Lemoine, Intérieur d’un atelier de femme peintre, 1789

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Huile sur toile • 116,5 × 88,9 cm • Coll. Metropolitan Museum of Art, The MET, New York • © Metropolitan Museum of Art, The MET, New York

Nul besoin de se marier au premier venu, de dépendre de qui que ce soit. Grâce à ses portraits du beau monde, de la duchesse d’Orléans à la vicomtesse de Valence, et à ses charmantes représentations d’enfants, Marie-Victoire gagne correctement sa vie et ouvre la voie à ses sœurs Marie-Élisabeth (1761–1811), Marie-Geneviève (1771–1845) et Marie-Denise (1774–1821). Avec la deuxième, peu de distinctions dans les sujets ni dans la peinture, à part peut-être une économie de matière, une touche plus évanescente, des effets de fondus. Quant à la troisième, Maire-Geneviève, ses petits portraits et son autoportrait sont aussi sombres qu’attrayants – une belle surprise, puisqu’il y a encore peu de temps, elle était considérée comme la seule qui n’était pas devenue peintre. C’est en découvrant sa signature sous l’épaisse couche de poussière d’un portrait d’enfant, que la commissaire a avoué avoir attribué par erreur cette œuvre à sa sœur aînée.

Marie-Denise Villers, la grande absente de l’exposition

Enfin, la petite dernière, Marie-Denise Villers (née Lemoine), formée par le baron Gérard, le grand Jacques-Louis David et surtout, par le peintre néoclassique Anne-Louis Girodet, est la grande oubliée de l’exposition. Étrangement, aucune œuvre d’elle n’est exposée, certains prêts s’étant probablement montrés difficiles à obtenir. Mais on connaît son étonnant Autoportrait de l’artiste laçant son soulier, qui faisait l’affiche de l’exposition des « Peintres femmes 1780–1830 » au musée du Luxembourg en 2021, actuellement visible au musée du Louvre.

Marie-Denise Villers, Autoportrait de l’artiste laçant son soulier
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Marie-Denise Villers, Autoportrait de l’artiste laçant son soulier, 1802

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Huile sur toile • 146 × 114 cm • L’œuvre de Marie-Denise Villers n’est pas à l’exposition de la Villa-musée Jean-Honoré Fragonard mais dans les Coll. du Département des Peintures du musée du Louvre, Paris • © Wikimedia Commons

Reste donc la cousine, Jeanne-Élisabeth Chaudet, et non des moindres. Orpheline à neuf ans, elle rejoint les sœurs Lemoine et prend aussitôt goût à la peinture. En présentant son premier tableau au Salon de la Correspondance en 1787, elle déclenche un retour exceptionnel dans les Nouvelles de la république des lettres, qui amène son auteur à s’interroger : « Pourquoi les Beaux-arts ne seraient-ils pas une ressource pour elles [les femmes, NDLR], tandis que les hommes se sont emparés de toutes les occupations, dont les personnes du sexe étaient en possession ? ».

Des artistes qui ont su ébranler la bienséance

Voilà bien la preuve que, par leur passion et leur talent, cette dynastie d’artistes femmes fait bouger les lignes, agite les consciences… Au musée de Grasse, deux toiles de cette dernière se font face : une allégorie de l’amour sous les traits d’un jeune garçon doté d’une rose, et une jeune fille portant le sabre de son père, présentée au Salon de 1817. Selon la commissaire, avec ses boucles dorées, son visage angélique et son corps enfantin que l’on devine sous une robe transparente, elle « s’empare des symboles du pouvoir patriarcal ». Comme si elle annonçait la fin des carcans.

À gauche, “Une petite fille voulant apprendre à lire à son carlin” (1800) et à droite, “Jeune fille tenant le sabre de son père” de Jeanne-Elisabeth Chaudet (1817)
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À gauche, “Une petite fille voulant apprendre à lire à son carlin” (1800) et à droite, “Jeune fille tenant le sabre de son père” de Jeanne-Elisabeth Chaudet (1817)

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Huile sur toile • 37 × 27 cm ; 73,3 × 60,5 cm • Coll. Particulière • © Photo Sébert © Photo Guillaume Benoit

De ces peintres sorties de l’oubli, on retiendra ainsi des palettes diverses, des scènes de genre, des portraits d’enfants et de femmes du monde aux peaux laiteuses et porcelaines, aux drapés colorés. Autant de sujets éloignés des peintures d’Histoire mais qui disent, subtilement, les débats de l’époque : sur la condition des femmes, l’éducation des enfants, les guerres… Et témoignent de destins rocambolesques, éloignés des conventions sociales : Marie-Élisabeth eut un enfant avec son cousin germain (pour se marier ensuite, le couple fut forcé à recevoir l’absolution devant le Grand pénitencier de Paris, réciter pendant un mois le psaume « Miserere » et donner 3 000 livres pour la décoration d’une chapelle), Marie-Victoire a fini sa vie dans la pauvreté, détentrice d’un seul « dez d’argent » d’un franc cinquante, Jeanne-Élisabeth a épousé un fervent admirateur de son art, le sculpteur Antoine-Denis Chaudet…

Cette découverte, on la doit à cette étonnante commissaire, qui « a travaillé d’arrache-pied pour retracer leur histoire et retrouver des œuvres inédites, parfois cachées depuis plus de 220 ans chez les descendants des modèles », écrivent les héritières de la parfumerie Fragonard dans le catalogue de l’exposition. Et pour cause, Carole Blumenfeld nous confie avoir insisté auprès d’un musée pour prêter et faire restaurer au Louvre un tableau d’une sœur Lemoine qui prenait la poussière dans ses réserves. Elle dévoile ainsi toute la difficulté de réintégrer les femmes dans l’histoire de l’art – leurs œuvres était souvent éparpillées, détruites ou délaissées par les institutions.

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« Je déclare vivre de mon art » 1789 dans l'atelier des sœurs Lemoine & Chaudet

Du 10 juillet 2023 au 8 octobre 2023

www.fragonard.com

Retrouvez dans l’Encyclo : Classicisme

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