Article réservé aux abonnés
Lita Albuquerque, Spine of the Earth, 1980
Pigments, roches et cadran solaire en bois, lac El Mirage, désert de Mojave, Californie • © & Courtesy Lita Albuquerque / Photo Kohn Gallery, Los Angeles
Inaugurée fin septembre, « Groundswell: Women of Land Art » bouscule la lecture du mouvement artistique américain que l’on a trop souvent associé aux cow-boys virils de la Beat Generation. Pour la première fois, une exposition met en avant douze artistes audacieuses, photographes ou philosophes, qui ont occupé le sol américain.
Né dans les années 1960, le Land Art s’est développé tel un rhizome : hors des galeries, loin des institutions. Il traduit à l’époque le désir de certains artistes de voir plus grand. Alors que certains veulent simplement modeler la terre, d’autres se confrontent à ses forces et ses énergies. Ils s’appellent Robert Smithson, Michael Heizer, Walter De Maria, et aiment le rugissement des moteurs de pelleteuse, les kilomètres de routes en pick-up bricolé, les expéditions solitaires. Peu de place est faite aux femmes donc. D’ailleurs il suffit de regarder les photos de groupe d’artistes pour sentir cette atmosphère riche en testostérone.
Nancy Holt, Sun Tunnels, 1973–1976
ciment, acier, terre dans le desert Great Basin, Utah • 270 × 2620 × 1610 cm • Coll. Dia Art Foundation avec le support de Holt /Smithson Foundation • © 2023 Holt / Smithson Foundation & Dia Art Foundation / © Adagp, Paris 2023
Malgré ce dont témoignent les images, c’est une femme qui a permis tout cela : Virginia Dwan (1931–2022). Galeriste et mécène, elle est la seule à ouvrir deux galeries dédiées, d’abord à Los Angeles, puis à New York. Présente sur tous les fronts, elle voyage avec ces artistes, trouve les terrains qui accueillent les œuvres, finance chacun d’entre eux, écrit et publie.
Si Virginia Dwan n’est pas citée dans l’exposition, on la retrouve spirituellement dans bien des œuvres. C’est le cas de Pipeline, réalisée par l’artiste Nancy Holt (1938–2014). Son titre qui sonne comme un manuel technique, ses conduits métalliques qui serpentent, rien ne semble rappeler le « land », et pourtant…
Réinstallée dans l’exposition de Dallas, pour la première fois depuis la mort de l’artiste, Pipeline a été conçue alors que, pendant son séjour au Visual Arts Center of Alaska en 1986, Nancy Holt découvre le Trans-Alaska Pipeline. Des kilomètres de canaux en acier parcourent le paysage sauvage qu’elle traverse. Elle est fascinée par cette opposition entre contemplation et fonctionnalité, par ce contraste esthétique brutal.
Nancy Holt, Pipeline, 1986
acier, huile • dimensions variables selon le site, ici the Visual Arts Center of Alaska, Anchorage • © 2023 Holt / Smithson Foundation / Adagp, Paris 2023
Pipeline débute hors du Nasher Sculpture Center, près de l’entrée principale, puis se perd dans les méandres des salles pour apparaître enfin, gigantesque, dans un espace vide. Une de ses sections laisse échapper de l’huile formant une flaque sombre et réfléchissante car, comme nous avertit Holt, « des dysfonctionnements se produisent – les tuyaux se fissurent ou rouillent, des déversements de pétrole surviennent. »
Nancy Holt veut donner à voir l’invisible. Son œuvre – qui embrasse la poésie, la vidéo, le son, la photographie et l’installation in situ – s’est toujours attachée à guider notre regard vers des structures oubliées, souvent preuves lointaines des fractures sociales et climatiques. Cette idée d’une œuvre qui traverse l’histoire tout en prenant son pli est au cœur du mouvement land art, comme le met en avant le commissariat de l’exposition assuré par Leigh A. Arnold.
C’est cette même poésie que l’on retrouve chez Patricia Johanson (née en 1940), notamment avec son immense projet Fair Park Lagoon qui fut installé dès 1981 devant le Nasher Sculpture Center de Dallas. Savant mélange de géométrie et de naturel, l’œuvre est difficile à décrire tant elle relève de la poésie. Des chemins de terre s’entremêlent avant de se déverser dans un lac tels des traces de pinceaux, baignant directement dans le paysage.
Patricia Johanson, Fair Park Lagoon, 1981–1986
béton projeté, plantes indigènes et espèces animales • dimensions variables • © & Courtesy Patricia Johanson / Photo Michael Barera
Dessiner la terre, ou plutôt faire deviner sa colonne vertébrale, c’est témoigner de son fragile équilibre, la rendre plus vivante, plus proche de notre propre morphologie.
Autre artiste majeure de l’exposition et représentative d’un art plus conscient de son environnement, Ágnes Dénes (née en 1931), vient quant à elle réclamer la terre au pied des « tours jumelles » à New York. En 1982, l’artiste plante, à l’aide de bénévoles, un champ de blé sur une surface de 200 mètres carré en plein Lower Manhattan, au cœur du capitalisme et de l’urbain. Transformée en terre agricole, la parcelle deviendra un rempart contre la ville, un défi lancé aux mondes financiers et politiques qui passent devant chaque jour, une trace visible depuis les hauteurs des gratte-ciels.
Ágnes Dénes, Champ de blé – Une Confrontation (Wheatfield – A Confrontation), été 1982
0,8 hectares de blé planté et récolté par l’artiste sur la décharge de Battery Park à Manhattan • Commande du Public Art Fund • Photo John McGrall / Courtesy Agnes Denes et Leslie Tonkonow Artworks
De l’autre côté des États-Unis, Lita Albuquerque (née en 1946) laisse elle aussi une trace, plus subtile encore. D’abord écrivaine et poète, elle fait l’expérience du désert très jeune avant de débuter sa carrière artistique au sein du mouvement Light and Space qui occupe la scène californienne de l’époque.
À l’automne 1980, l’artiste dispose au milieu du lac asséché El Mirage, dans le désert de Mojave en Californie, un pigment éphémère. Une spirale rouge apparaît peu à peu et s’enroule sur elle-même. Spine of the Earth [ill. en Une] est née. L’œuvre est immense : son diamètre s’étend jusqu’à 180 mètres, sa couleur sanguine lui donne un pouvoir d’évocation, comme si ces cercles appelaient à un rituel. Ce geste, certes monumental, n’en reste pas moins très humble. Dessiner la terre, ou plutôt faire deviner sa structure intérieure – sa colonne vertébrale –, c’est témoigner de son fragile équilibre, la rendre plus vivante, plus proche de notre propre morphologie. Comme l’explique l’artiste : « Assis, les Aborigènes courbaient leur colonne vertébrale en spirale de manière à dialoguer avec le Cosmos et ne faire qu’un avec lui. »
En révélant la magie du sol et du paysage, Spine of the Earth nous connecte avec notre environnement. En foulant de nos pieds ce désert, en observant du ciel son étendue, rien ne semble limiter la communion de notre corps avec l’infini. Il suffit de le parcourir, de le marquer, de le réclamer parfois et surtout de le respecter.
Avant-gardiste si elle avait été tenue dans les années 1970, « Groundswell: Women of Land Art » était nécessaire, et attendue ! Cinquante ans après, les œuvres n’ont rien perdu de leur résonance ni de leur force, au contraire. On en sort amoureux de notre paysage ; et même des réseaux de tuyauterie.
Groundswell: Women of Land Art
Du 23 septembre 2023 au 7 janvier 2024
Nasher Sculpture Center • 2001 Flora Street • 75201 Dallas
www.nashersculpturecenter.org
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique