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BOURSE DE COMMERCE

Tacita Dean : l’archiviste de la fuite du temps

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Films argentiques, mais aussi dessins à la craie ou collages de cartes postales chinées, figeant les êtres et les choses au bord de la disparition, sont la matrice de l’œuvre presque mémorielle de l’artiste britannico-allemande. Qui a conçu pour la Bourse de Commerce, à Paris, une troublante traversée des quatre saisons, telle une fugue poétique en images.
Tacita Dean, Sakura Study (Taki I), 2022
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Tacita Dean, Sakura Study (Taki I), 2022

Tacita Dean a toujours aimé les phares. Ces cinémas de rien, qui envoient à la mer leur lumière. Elle aime les chronomètres, les méridiens, de Greenwich et, d’ailleurs, tout ce qui nous donne latitude, ce qui est repère au cœur des immenses solitudes. Mais c’est pour mieux se perdre. Arrêter le tournis et accepter de se mettre en révolution. La romancière Jeanette Winterson décrit bien le sentiment qui saisit à chacune des apparitions de l’artiste : « La vie inhérente à ses images, le dynamisme de ses paysages sonores constituent un défi aux yeux du monde désensibilisé et brutal de l’expérience normale, où les lumières vives, le mouvement et le bruit nous font croire que quelque chose se passe. De par sa lenteur, le néant de Tacita Dean est bien plus étrange et riche. » Car rien ne se passe, n’était la lumière qu’elle projette sur ce rien. Le miracle d’une apparition.

1Vernissage Tacita Dean
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1Vernissage Tacita Dean

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david atlan

C’est donc presque un phare que la fameuse artiste britannique a installé dans la rotonde de la Bourse de Commerce, en lieu et place de l’installation de Danh Vo qui avait inauguré le cycle d’expositions intitulé « Avant l’orage », qu’elle vient clore et accompagner. Un phare aplati et spiralé. Sous la lumière de la verrière, elle a posé une vaste structure d’un gris ambré, tout aussi ronde que le cylindre de béton construit par l’architecte Tadao Andō dans le bâtiment historique. Un cercle, dans un cercle, dans un cercle : on retrouve là celle qui aime, aussi, les éclipses, qu’elle a traquées et filmées de par le monde, et qui raffole de tout ce qui relève de la cosmologie.

Dans cet habitacle-phare, elle a fait installer deux projecteurs d’antan au centre de la pièce. Ils tournent sur eux-mêmes et projettent son dernier film, Geography Biography (2023). Dix-huit minutes d’images avec lesquelles le visiteur entre dans une danse qu’il lui faut poursuivre dans leur incessant mouvement circulaire. Impossible de ne pas penser à l’un des films qui l’a fait connaître, Disappearance at Sea (1996), tourné dans le phare de St Abb’s Head, en Écosse, irradié de sa lumière solaire. Ou l’art d’éclairer nos nuits. Depuis ses débuts londoniens, il y a trente ans, Tacita Dean a donné au cinéma argentique cette mission. De la survie de cette technique que beaucoup jugent obsolète, elle a fait le combat de sa vie, son obsession, son leitmotiv : soit le motif qui la conduit, d’éclipses en illuminations.

Tacita Dean,  Geography Biography, 2023   5
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Tacita Dean, Geography Biography, 2023 5

Son film se veut ainsi une plongée dans la puissance des images 35 mm. « Jamais il n’aurait pu être réalisé en numérique, acquiesce l’artiste. La moindre des décisions que j’ai prises ici est liée aux contraintes inhérentes au médium argentique. » Depuis son film JG, réalisé en 2013 autour de la Spiral Jetty de Robert Smithson et en écho à l’œuvre de l’écrivain JG Ballard, elle a inventé une technique délicate de masquage de la pellicule : l’occultant par endroits de cercles ou de carrés, elle peut « l’impressionner » une première fois, puis masquer la partie utilisée pour l’impressionner une seconde fois. Comme un film millefeuille. « Tout le film a ainsi été réalisé à l’aveugle. Comme tu ne vois pas ce que tu fais, tu travailles avec ton regard mental. »

Plongée dans des souvenirs filmés

« Je ne savais pas comment oublier la fresque colonialiste de la Bourse de Commerce. La seule réponse que j’ai trouvée, c’est de faire quelque chose de très intime. »

Pour Geography Biography, cette grande chineuse a travaillé à partir de quelques-unes des cartes postales qu’elle a dénichées aux puces et qu’elle conserve dans son immense collection d’images. Elles représentent un griffon antique, un iris, une grotte, un edelweiss, un glacier, un bunker, une cascade et sont comme « trouées » par l’apparition en leur sein de toutes sortes d’images mouvantes : les chutes des films de l’artiste, qu’elle est partie explorer à nouveau pour composer cette installation. On y retrouve les traces de quelques-uns de ses « hits », son rayon vert capturé à Madagascar, la Fernsehturm de Berlin qui sert de phare à cette Berlinoise depuis vingt ans, ou les super-huit de son enfance ; et des éclipses, des parents, des amis. « Les cartes postales encadrent les films, elles les embarquent et permettent de les harmoniser, d’effacer la différence de grain et de texture entre les 8, 16 et 35 mm ici rassemblés, décrypte-t-elle. Tout film en appelle à des notions de profondeur, mais en réalisant ces « collages », cette profondeur s’accentue plus encore. »

Tacita Dean, Summer Memory (détail), 2023(1)
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Tacita Dean, Summer Memory (détail), 2023(1)

Mais peu à peu, et à son corps défendant, ce film est devenu comme une autobiographie secrète. À force de plonger dans ses souvenirs filmés, l’artiste s’est sentie l’obligation d’y apparaître elle-même, pour la première fois. « Je ne savais pas comment oublier cette fresque immense qui couronne la rotonde de la Bourse de Commerce et retrace l’épopée du commerce colonialiste de la France au XIXe siècle et toute l’exploitation qu’il a engendrée. En tant que Britannique, je partage avec vous cette histoire, je ne peux l’ignorer. Mais la seule réponse que j’ai trouvée, c’est de faire quelque chose de très intime. Un film qui bouge à l’ombre du monde. »

En harmonie avec le monde et ses flux

Le film, pour résister à la disparition ? Un film, qui résiste à sa propre disparition ? « Tout se passe comme si, en s’intéressant à l’effacement, l’image s’exposait au danger de ne plus rien contenir », décrivait déjà Julia Garimorth, commissaire de l’exposition consacrée à la plasticienne au musée d’Art moderne de Paris en 2003. Vingt ans après, un même désir traverse l’œuvre de l’artiste, celui de nous dévoiler l’image dans tous ses paradoxes et ses absences : Tacita Dean est un « porte-silence », a décrit le philosophe Jean-Luc Nancy, jouant sur la racine latine de son prénom, féminisation du patronyme de l’historien romain Tacite. Un porte-absence, aussi…

Tacita Dean, The Wreck Of Hope, 2022
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Tacita Dean, The Wreck Of Hope, 2022

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11H45/FLORENT MICHEL

Attendre que l’obscurité vienne ; qu’elle envahisse l’océan ; qu’elle s’empare de la ville, et de nous… Attendre que s’efface le glacier dessiné à la craie sur l’immense tableau noir, accroché dans la galerie proche de la rotonde ; espérer qu’il ne s’efface pas. Attendre que le soleil s’éclipse. Et que la lumière soit à nouveau. C’est dans cette pulsation, infinie, que l’artiste inscrit ses œuvres qui, chacune, auscultent les mariages étranges entre notre temps intime, celui de l’univers et celui du film. Finalement, c’est avec le monde et ses flux qu’elle tente de nous mettre en harmonie. Ainsi, quand elle filme le ciel au-dessus de Berlin depuis son iconique tour de télévision (Fernsehturm, 2001), c’est « le mouvement des planètes dans l’espace » qu’elle cherche à évoquer : « Tu participes à la rotation de la Terre, raconte-t- elle. À son retour vers le futur. » Ainsi, quand elle répond à la proposition atmosphérique d’« Après l’orage », et sa pluie d’inquiétudes, répond-elle en orchestrant un cycle de saisons. C’est le second pan de son exposition, une vaste salle traversée des quatre temps qui composent une année et de leur éternel retour.

Clichés de l’été, vieux sages du printemps

L’hiver s’incarne dans cet immense glacier, émaillé du souvenir du moment de sa production, l’été 2022, sous la forme de notes rapides. Une allusion à l’attentat dont a été victime Salman Rushdie l’an passé y surgit par exemple. L’automne prend la forme d’images nouvelles où peut se lire l’influence de sa grande amie, la peintre Julie Mehretu : il s’agit d’un transfert des traces accumulées sur une des rampes d’accès de la galerie Marian Goodman à Paris, soutien fidèle de l’artiste. Elle les a recueillies, en un frottage, puis sérigraphiées, construisant à partir de ces griffures du temps une « narration personnelle ». L’été ? Des dessins de modeste taille, comme si la saison dans son éclat n’avait besoin d’aucune grandiloquence. « C’est très difficile de penser l’été, auquel tant de clichés sont liés ! Alors j’ai demandé à différents amis de me confier les leurs, et, à partir de leur récit, j’ai imaginé des monotypes, quasi abstraits, qui effacent toute anecdote pour ne garder que les sensations. La mémoire, finalement, n’est rien d’autre. »

Le printemps, enfin, se fait arbre. Deux immenses photographies représentent deux sakura (ill. à. la une), ces cerisiers du Japon millénaires qu’elle est allée rencontrer en pleine épidémie de Covid-19, pas loin de Fukushima. Rencontrer, vraiment. Car si elle aime tant les arbres, si elle en a tant photographié, de baobabs en jacarandas, c’est qu’ils sont à ses yeux des êtres avec qui se mettre en dialogue, chacun avec « une vraie personnalité. Comme tous ces « vieux sages » que j’ai filmés au cours des ans, ces artistes que je vénère, Cy Twombly, Merce Cunningham, Mario Merz, et que j’ai rencontrés au crépuscule de leur vie. Ces sakura sont de vieux arbres sages. Toute une vie vécue, qui marque les corps ». Ou l’art de cultiver une certaine fugue : celle du temps, qui avec elle ne fuit pas vraiment, mais bat et tourne. Comme si, dans cette œuvre phare, dans ses vides et ses silences, il se sentait un peu chez lui.

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Tacita Dean – Geography Biography

Du 24 mai 2023 au 18 septembre 2023

www.pinaultcollection.com

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