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Vincent Van Gogh, Champ de blé sous un ciel orageux, Auvers-sur-Oise, Juillet 1890
Huile sur toile • 50,4 x 101,3 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation). • © Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation).
« Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n’a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparés la vie. » Ainsi le poète Antonin Artaud a-t-il marqué Van Gogh du sceau de son soleil noir.
Vincent, son frère en désespoir, son pair en irraison, « le plus peintre de tous les peintres », clamait-il. Dans les derniers mois de sa vie, le Hollandais sut plus que jamais « faire jaillir une force tournante », cet « élément arraché en plein cœur » que décrit le surréaliste en 1947 dans son fameux essai Van Gogh, le suicidé de la société. Ce sont ces derniers instants qu’explore le musée d’Orsay cet automne : deux mois à Auvers, ses derniers éclats, les ultimes tourments.
« C’est un homme qui a préféré devenir fou… »
Quand Vincent arrive à Auvers-sur-Oise, le 20 mai 1890, « c’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain », si l’on en croit Artaud. Il a 37 ans, il sort tout juste de l’asile de Saint-Rémy-de- Provence où il est resté enfermé plus d’un an suite à la violente crise qui l’a poussé à se couper l’oreille. Fin tragique de la parenthèse solaire de son séjour à Arles, où Gauguin l’avait rejoint. Paradoxalement, son enfermement a été des plus féconds : 150 toiles en sont nées. Une nuit, mais étoilée.
Vincent Van Gogh, L’Escalier d’Auvers, Juillet 1890
Une composition au dynamisme stupéfiant, inspirée par la petite rue qui longeait son logis. Convergeant vers un point central, les lignes sinueuses sont ponctuées de deux couples de silhouettes.
Huile sur toile • 50 × 70,5 cm • Coll. Saint Louis Art Museum. • © Saint Louis Art Museum.
Auvers, c’est un peu un retour aux sources, enrichi du souvenir des lumières de Provence.
Au sortir de l’asile, bien qu’abîmé, Van Gogh a envie de retrouver un nouvel élan créatif. Pas question de se laisser submerger à nouveau par le chaos de la capitale, où il a vécu auprès de son frère Théo entre 1886 et 1888. Son cher Théo fait tout pour l’en prévenir. Marchand de tableaux, il a entendu parler d’Auvers-sur-Oise par quelques-uns des peintres qu’il défend. Cézanne y a trouvé l’inspiration avant de retourner vers sa Sainte-Victoire, et avant lui Charles- François Daubigny : le maître de l’école de Barbizon est de ceux qui apprirent à Van Gogh à regarder la nature tous feux éteints.
Ses forêts ombreuses lui inspirent ses premiers paysages, autant que celles de Corot. Comme l’évoquent certains de ses crépuscules poudreux, il restera jusqu’à la fin sous leur emprise. Auvers, c’est un peu un retour aux sources, enrichi du souvenir des lumières de Provence. Situé à une soixantaine de kilomètres au nord de Paris, le pittoresque village a un autre atout : un docteur y réside, qui semble tout recommandé pour Vincent. Homéopathe passionné de chiromancie, le docteur Gachet est réputé dans le traitement de la mélancolie et fin amateur des impressionnistes. Parmi ses amis, il compte Manet, Monet, Renoir. D’ailleurs, il peint lui-même.
Dès son arrivée, Van Gogh est séduit par le bourg « décidément très beau ». Le printemps fanfaronne. « Tout est ensoleillé et couvert de fleurs », écrit-il. Il s’installe au centre-ville, dans une petite chambre de la maison Ravoux, à la fois auberge, restaurant, débit de vin. Sur un des murs, il accroche sa version tourmentée d’une Pietà de Delacroix, réalisée l’an passé durant son exil en asile. Il passera là dix semaines des plus fertiles, peignant quelque 74 toiles, soit plus d’une par jour !
Vincent Van Gogh, L’Église d’Auvers-sur- Oise, vue du chevet, 1890
C’est l’un des chefs-d’oeuvre nés de cette ultime période. Le gothique de l’église du village se fait flamme, « un effet où le bâtiment paraît violacé contre un ciel d’un bleu profond et simple de cobalt pur », annonce le peintre à son frère dans une lettre.
Huile sur toile • 93,0 × 74,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt / presse. • © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt / presse.
Parmi elles, quelques icônes. Une trentaine de dessins nous sont aussi parvenus. Les jardins exubérants, les vignes, les châtaigniers en fleurs, les rives de l’Oise, les vaches qu’il croque à la manière de Jacob Jordaens… Partout où son regard se pose, il trouve matière à peindre. Pourtant, son cercle d’action est restreint : il rayonne sur cinq cents mètres à peine autour du café de la mairie.
Le plat pays du Vexin lui rappelle l’atmosphère du Brabant-Septentrional où il a passé son enfance. Il est charmé par les maisons au toit de chaume du hameau de Cordeville, qu’il dépeint à plusieurs reprises dans une palette aux mille verts ; par cet escalier, aussi, au coin de son auberge, qu’il saisit dans ses lignes tortueuses, le ponctuant de deux silhouettes de jeunes filles jumelles et de deux vieilles dames en noir, dans une toile méconnue conservée au Saint Louis Art Museum.
L’église gothique d’Auvers lui rappelle celle de Nuenen, aux Pays-Bas, qu’il a peinte avant sa démolition en 1885 dans des teintes de terre. Elle lui inspire l’un de ses ultimes chefs-d’œuvre, dans une « couleur probablement plus expressive, plus somptueuse », analyse-t-il.
Vincent Van Gogh, Bords de l’Oise à Auvers-sur-Oise, 1890
C’est l’une des rares scènes aquatiques de cette période, inspirée par les loisirs qui se tiennent sur les berges de la rivière bordant Auvers.
Huile sur toile • 71,1 x 93,7 cm • Coll. Detroit Institute of Arts • © Detroit Institute of Arts
Gachet tente pourtant de l’aider à vaincre ses démons et à renouer avec la création.
Chaque dimanche, chaque lundi, il rend visite à Paul Ferdinand Gachet, qui l’a pris dès les premiers jours sous son aile. En cette figure de veuf « assez excentrique », Vincent voit « un nouveau frère, tellement nous nous ressemblons physiquement, et moralement aussi ». Un être en lutte contre « le mal nerveux, duquel certes il me paraît attaqué au moins aussi gravement que moi », croit-il percevoir. Gachet tente pourtant de l’aider à vaincre ses démons et à renouer avec la création. Il lui fournit des tranquillisants « quand la mélancolie devient trop lourde à supporter ».
Vincent Van Gogh, Autoportrait au chevalet, 1888
Peint deux ans avant la période auversoise, cet autoportrait de la collection du Van Gogh Museum d’Amsterdam est l’une des huit icônes qui ont fait le voyage jusqu’au musée d’Orsay.
Huile sur toile • 65 × 50,5 cm • Coll. & © Van Gogh Museum, Amsterdam
Chaque dimanche, chaque lundi, quand le docteur revient de Paris où il officie, ils déjeunent ensemble, fument la pipe, peignent de concert. Notamment des bouquets de roses, renoncules turban, pavots rouges, marguerites et fleurs d’acacia, cueillis dans le jardin de plantes médicinales de la famille Gachet ou au hasard des chemins. Le jeune fils du docteur, Paul, le contemple souvent quand il a le pinceau en main. Il se souviendra, des années après, de sa façon de saisir l’acacia du jardin : « Avant d’appliquer quelques touches de couleur sur la petite toile, il rejetait sa tête en arrière, les yeux à moitié clos, afin de pouvoir regarder les fleurs qui le surplombaient en même temps que le ciel, à peine visible à travers le dense feuillage. »
Durant ces séances, à deux reprises, Van Gogh réalise aussi le portrait de son protecteur. Il l’afflige d’un visage tourmenté, qui pourrait s’apparenter à une « grimace », concède-t-il, mais dans lequel il lit « l’expression navrée de notre temps ». Allusion aux soins qu’il lui prodigue, une fleur de digitale, censée lui procurer apaisement, apparaît en bas de la toile. Un fraternel écho à l’autoportrait qu’il a réalisé à Saint-Rémy, rapporté à Auvers dans sa besace et dont Gachet s’était montré profondément ému, où dans un tourment d’absinthe et de turquoise, ses traits émaciés sont encadrés du feu de sa barbe et de sa chevelure, auxquelles font écho les arabesques de l’arrière-plan.
Vincent Van Gogh, Le Docteur Paul Gachet, 1890
À la fois complice, soignant, pair en peinture et en souffrance, le docteur Gachet accompagna les dernières semaines de Van Gogh. De leur amitié naît ce chef-d’oeuvre, joyau des collections du musée d’Orsay.
Huile sur toile • 68,2 × 57,0 cm • Coll. © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt / presse • © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt / presse
Ces portraits de l’ami relèvent ainsi tout autant de l’autoportrait. Dans le secret de sa chambre à Auvers, Van Gogh poursuit d’ailleurs cette quête, réalisant les derniers des 43 autoportraits qui émaillent son parcours. Ultime occasion d’explorer jusqu’au vertige sa trouble identité. « On dit, et je le crois volontiers, qu’il est difficile de se connaître soi-même, confie-t-il à son frère. Mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même. Les portraits peints par Rembrandt, c’est plus que la nature, ça tient de la révélation. » À sa sœur, il décrit également ses tentatives : « Je recherche une ressemblance plus profonde que celle qu’obtient le photographe. »
Peu à peu, la relation avec Gachet semble se distendre. Une lettre, écrite peu avant la tentative de suicide qui lui sera fatale, marque un fléchissement dans leur relation : « Je crois qu’il ne faut aucunement compter sur le docteur Gachet. D’abord il est plus malade que moi à ce qu’il m’a paru, ou mettons juste autant, voilà. Or lorsqu’un aveugle mènera un autre aveugle, ne tomberont-ils pas tous deux dans le fossé ? » Artaud se montrera sévère au sujet du médecin, considérant cet « improvisé psychiatre » comme « la cause directe, efficace et suffisante de sa mort ». Tant d’élucubrations ont été écrites sur le suicide de Van Gogh qu’on se gardera bien ici de poser des hypothèses.
Vincent Van Gogh, Vignes à Auvers-sur-Oise, 1890
La « grave beauté » d’Auvers ne cesse d’inspirer Van Gogh, qui quitte à peine le village durant les deux mois de son séjour. À l’arrière-plan de ce paysage de vigne, la maison du docteur Gachet apparaît, signalée par une flèche de coquelicots rouge sang.
Huile sur toile • 65,1 x 80,3 cm • Coll. Saint Louis Art Museum • © Saint Louis Art Museum
Le fait est qu’au fil des semaines il se met de plus en plus en retrait, captivé surtout par les paysages alentour. Les plaines lumineuses de la campagne d’Auvers attirent ce grand admirateur de Millet, comme auparavant les horizons arlésiens. Elles le poussent à un changement de format radical, une révolution dans ses paysages qui s’allongent soudain, en panoramiques de 50 centimètres sur un mètre. Ils disent « ce que je ne peux exprimer avec des mots, assure-t-il. Ce que je considère sain et fortifiant dans la campagne. » Il en peindra une douzaine, qui rivalisent avec l’immensité. « Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l’infini […], clamera Artaud. Il y a assez d’infini sur la terre et dans les sphères pour rassasier mille grands génies. »
Que s’est-il réellement passé ce 27 juillet 1890 ? Van Gogh semblait rétif à l’idée du suicide, quand il écrivait à Théo : « J’ai moi aussi des moments de grande mélancolie, mais je le répète, l’idée de disparaître […] n’est pas ce qu’il faut faire. » « Un suicide manqué est le meilleur remède contre le désir de se suicider. »
Vincent Van Gogh, Champ de blé aux corbeaux, Juillet 1890
L’un des tout derniers paysages, le plus fameux sans doute : comment ne pas voir dans ces oiseaux de mauvais augure le tragique destin qui se scelle ici ?
Huile sur toile • 50.5 cm x 103 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation). • © Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation)
« J’entends les ailes des corbeaux frapper des coups de cymbales fortes au-dessus d’une terre dont il semble que Van Gogh ne pourra plus contenir le flot. Par conséquent, la mort… »
Antonin Artaud
Pourtant, ce dimanche-là, il se rend dans un champ, derrière le château, dépose son chevalet contre une meule et se tire une balle dans la poitrine. Gravement blessé, il décède deux jours plus tard dans sa chambre de l’auberge Ravoux. Théo est à ses côtés. « Il faut que les gens sachent qu’il était un grand Artiste, ce qui va souvent de pair avec le fait d’être un grand Homme. Avec le temps, on le reconnaîtra et nombreux seront ceux qui regretteront qu’il soit parti aussi tôt », écrit-il quelques jours plus tard à leur sœur Lies.
Le plus fameux de ses paysages, Champ de blé aux corbeaux, est ainsi l’un des derniers. Comment ne pas lire comme un présage cet envol noir sur le soleil des épis ? Ses paysages étaient selon lui à l’image de sa « tristesse, son extrême solitude ». « Je ne peux pas, après les Corbeaux, me résoudre à croire que Van Gogh eût peint un tableau de plus, assure Artaud. J’entends les ailes des corbeaux frapper des coups de cymbales fortes au-dessus d’une terre dont il semble que Van Gogh ne pourra plus contenir le flot. Par conséquent, la mort… »
Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Les derniers mois
Du 3 octobre 2023 au 4 février 2024
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Pour en savoir plus
À lire
Van Gogh, le suicidé de la société par Antonin Artaud • éd. Allia • 80 p. • 6,50 €
En savoir plus
En réalité virtuelle
La Palette de Van Gogh – Le musée d’Orsay propose un dispositif de réalité virtuelle qui permet d’explorer littéralement la palette de Van Gogh comme un «paysage». Celle-ci fut conservée par Marguerite Gachet, fille du docteur, et donnée à l’État par la famille en 1951. Un voyage de 10 minutes qui permet d’évoquer sa technique et sa personnalité. Réservation en ligne pendant toute la durée de l’exposition.
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Saisi par la beauté des paysages, Van Gogh les évoque à travers des toiles au format inédit, très allongé. Il en réalisera une douzaine avant sa mort.