Daniel Spoerri lors de son exposition à Aschaffenburg en Allemagne, 2010
© Afp / DDP / Mario Vedder
Né en 1930, l’artiste suisse d’origine roumaine Daniel Spoerri est mort ce mercredi 6 novembre, à l’âge de 94 ans. Membre emblématique du Nouveau Réalisme dont il est l’un des neuf signataires de la déclaration constitutive en 1960, il reste célèbre pour ses « tableaux-pièges », qui immortalisent à la verticale des tables parsemées de couverts, de restes de nourriture et de mégots. Des moments de vie figés à jamais, gardiens de la mémoire d’un quotidien passé.
Son histoire commence en 1941 par l’exil de sa Roumanie natale vers la Suisse de sa mère, suite au décès de son père lors d’un pogrom. Après des études commerciales, Daniel Spoerri multiplie les petits boulots (libraire, photographe…), et rencontre en 1949 à Bâle Jean Tinguely (1925–1991). Sans se diriger tout de suite vers une carrière d’artiste plasticien, il s’inscrit à l’école de danse de l’Opernhaus à Zurich puis entre comme danseur au théâtre municipal de Berne, où il restera de 1954 à 1957.
Daniel Spoerri avec un haut de forme transparent rempli d’œufs, septembre 1964
© Wieczorek / Ullstein bild via Getty Images
Touche-à-tout, Daniel Spoerri s’implique rapidement dans différents champs du théâtre, et se fait tantôt acteur, mime, décorateur, metteur en scène. Cette pluridisciplinarité nourrit son goût pour les expérimentations non conventionnelles. Il réalise des courts-métrages, fonde une revue de poésie concrète, Material, avec notamment Josef Albers et Louis Aragon… Il quitte alors la Suisse pour Paris à la fin des années 1950, prêt à embrasser la carrière d’artiste qui l’attend de pied ferme.
Là, il commence par créer MAT (Multiplication d’art transformable), des éditions d’œuvres d’art en 100 exemplaires à bas coût, auxquelles participent Marcel Duchamp, Christo, Jean Arp et bien d’autres. Un jour, alors qu’il se balade dans un marché aux puces, il est ébloui par la grâce naturelle du désordre des stands, et a l’idée de les figer en collant chacun des objets, puis de les présenter à la verticale, comme des toiles de maître. Les « tableaux-pièges » sont nés !
L’art et la vie apparaissent dans son travail plus que jamais liés.
Entouré d’amis, l’homme est un bon vivant, qui multiplie les grands dîners où il invite ses comparses artistes ; c’est pourquoi il applique rapidement l’idée des « tableaux-pièges » à ces joyeuses tablées. En 1963, il va même jusqu’à créer son propre restaurant à la galerie J, où l’on sert toutes sortes de menus à thèmes. L’art et la vie apparaissent dans son travail plus que jamais liés.
Daniel Spoerri, Repas hongrois, tableau-piège, 1963
Assemblage de métal, verre, porcelaine, tissu sur aggloméré peint • 103 × 205 × 33 cm • Centre Pompidou – Musée National d’art moderne, Paris • © Photo CNAC-MNAM, Dist. RMN / Philippe Migeat
Désormais inventeur du Eat Art, il développe au fil des années de nombreux exercices de style, créant des portraits de personnalités selon l’aspect de leur table à la fin du repas (Roy Lichtenstein, Noma Copley…), ouvrant son propre « Restaurant Spoerri » de 1968 à 1972 (avec une galerie attenante vendant des œuvres comestibles signées François Morellet, Dorothée Selz…), initiant un banquet enterré (Le Déjeuner sous l’herbe, 1983)…
Si, en 2021, le MAMAC de Nice lui a consacré une mémorable rétrospective, le Centre Pompidou annonce, quant à lui, que « l’artiste sera à nouveau à l’honneur du 26 mars au 30 juin 2025 dans l’exposition présentant la collection de Jean Chatelus donnée par la fondation Antoine de Galbert : il était en effet un des artistes les plus appréciés du collectionneur. »
L’institution parisienne rappelle aussi son attachement à l’artiste, invité dès son ouverture en 1977 à investir le Forum avec « son Musée sentimental, sorte de musée du fétichisme pour des objets dont la présence tient à leur charge sentimentale plutôt qu’à des raisons historiques ou qualitatives. » Avant d’ajouter : « Le Centre Pompidou a également maintenu un lien étroit avec l’artiste tout au long de sa carrière, en présentant ses œuvres au sein de sa collection (qui en compte 25). » Pour dire adieu à l’hôte le plus sympathique du Nouveau Réalisme, vous savez donc où vous rendre !
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