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Le salon de Jean Chatelus et ses innombrables œuvres d’art, au centre “Belted Through” (2003) de Monica Bonvicini.
© DR © Jean Marie de Moral
Un cabinet de curiosités contemporain, une maison hantée, le repère d’un accumulateur compulsif, des réserves destinées aux œuvres censurées des musées, un lieu interdit au mineur pour des séances pas très catholiques… L’appartement où vécut le collectionneur Jean Chatelus, jusqu’à sa disparition en juillet 2021 à l’âge de 82 ans, pourrait être tout cela à la fois tant il était rempli d’œuvres, littéralement du sol au plafond. Dans le salon, un cochon tatoué taxidermisé par Wim Delvoye copinait avec les paons siamois de Meyer Vaisman et le monstre poilu amputé de David Altmejd, tandis qu’une excroissance d’Henrique Oliveira engloutissait une armoire… De quoi laisser bouche bée ses visiteurs qui, s’ils levaient le nez, pouvaient découvrir l’amas de sangles en cuir SM suspendu au plafond signé Monica Bonvicini et le canard géant cauchemardesque de Richard Jackson.
Portrait de Jean Chatelus
© DR © Jean Marie del Moral
La chambre à coucher réservait son lot de surprises, à commencer par le lit de Julia Scher doté de caméras de surveillance diffusant en live ce qu’il s’y passait, et où dormait Chatelus avec pour compagnon de nuit un totem monstrueux signé Damien Deroubaix. Et comme si cela ne suffisait pas, il avait demandé en 2009 à Madeleine Berkhemer de venir installer une sculpture faite de slips et de collants transparents étirés de part et d’autre de la pièce. L’appartement s’étant révélé trop étroit pour accueillir tous ses objets du désir, Jean Chatelus avait fini par acquérir celui de l’étage du dessus, ainsi qu’une vaste remise et un débarras donnant dans la cour de l’immeuble.
Collectionneur obsessionnel, cet ancien maître de conférence à la Sorbonne, historien du XVIIIe siècle français, commence à acheter des œuvres dans les années 1960. D’abord des pièces d’art moderne et d’art dit « premier », avant de tomber dans le bain de l’art contemporain, avec un faible pour les sculptures et les installations et une allergie farouche à l’art conceptuel et minimal. Grand amateur de vins, il organisait chez lui des dîners, où il mélangeait les genres et les profils, pour montrer sa collection. Discret, peu soucieux de son apparence comme des modes ou des tendances du marché, il était partout et arpentait de son pas chaloupé les allées des foires, Bâle, Frieze à Londres, Artforum à Berlin, la Fiac à Paris.
Le salon de Jean Chatelus et ses innombrables œuvres d’art, au plafond « Duck on the ceiling » (2008) de Richard Jackson
© DR © Jean Marie del Moral
« Le mauvais goût d’aujourd’hui est souvent le bon goût de demain »
« Il était dans un état second, il voyait à peine les gens. Une fois qu’il avait acheté, il était soulagé, enfin libéré de ce désir très fort qui l’avait épuisé, et nous révélait ses coups de foudre, raconte avec un sourire nostalgique son ami le collectionneur Antoine de Galbert. Nous entretenions une « amitié d’œuvres », avec des penchants communs pour de nombreux artistes. On flirtait tous deux avec le mauvais goût, en ayant conscience que, en réalité, le mauvais goût d’aujourd’hui est souvent le bon goût de demain. Jean disait qu’il aimait les œuvres dégueulasses, la crasse, et achetait très souvent avant les autres. Sans être un spéculateur, il revendait énormément pour racheter ensuite, il adorait les mécanismes du marché et sa collection était une entité vivante. »
Pour ce faire, il était doté d’un flair aiguisé comme pour le Mendiant de Maurizio Cattelan, acheté chez Perrotin à ses débuts et revendu 1,5 M€, soit vingt fois plus que son prix d’achat. Dans son testament, il a légué sa collection à la fondation Antoine de Galbert, qui a décidé d’en faire don au musée national d’Art moderne. Soit 400 œuvres d’art contemporain (signées Christian Boltanski, Vito Acconci, Daniel Spoerri, Cindy Sherman, Gina Pane, Eva Aeppli, Arnulf Rainer, Jim Shaw, Olaf Breuning, Michel Journiac, Zoe Leonard, Wim Delvoye, Mark Dion, Joana Vasconcelos, Hans-Peter Feldmann, Chiharu Shiota…) et autant de pièces d’art extra-occidental ou populaire et de mobilier. Le public pourra découvrir l’ampleur de la collection au Centre Pompidou à l’automne 2024, juste avant sa fermeture pour rénovation.
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