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Banksy, Whitewashing Lascaux, Londres, 2008
© Roger Cracknell 01 / classic / Alamy / Hemis
« Voilà la bête… elle a une bonne tête ! Ça me fend le cœur : tu es bien certain qu’on doit l’effacer ? » Le peintre en bâtiments est bien circonspect face au petit rongeur : il en a vu des graffitis, mais celui-ci est drôlement bien exécuté. Sans doute trop beau pour qu’on le recouvre d’un bête trait de rouleau de peinture blanche. Mais l’agent de maintenance qui l’accompagne est formel : « Écoute, le boulot, c’est le boulot : c’est une dégradation. On efface, un point c’est tout ! » En pensant faire leur « boulot », ces deux comparses se rendent eux-mêmes coupables de vandalisme ce jour de mars 2017. Au luxueux Geejam Hotel de la plage de Port Antonio en Jamaïque, ces « dégradations » sont des œuvres de Banksy d’une valeur estimée à 4,6 millions de dollars ! Ça fait cher la dératisation…
On ne présente plus Banksy, le plus célèbre des anonymes, star du street art aux airs de Robin des Bois. À moins qu’il ne s’agisse d’un imposteur ayant depuis longtemps trahi le milieu underground pour verser dans le mainstream et devenir le chouchou d’un marché de l’art devenu fou. Bref, un peintre aussi adulé que controversé qui couvre les murs de Londres, Paris, New York et Jérusalem de ses pochoirs minimalistes en noir et rouge depuis le début des années 2000. Une pratique officiellement illégale même si, à l’instar de Thoma Vuille (alias M. Chat) et d’Invader, les interventions de Banksy dans l’espace urbain sont reconnues par le public et les institutions, valant leur reconnaissance, leur acceptation et leur sauvegarde par les autorités dédiées.
Parmi les mascottes de Banksy, les rats urbains tiennent une bonne place. Au Geejam, il en avait disséminé onze en 2006, en cadeau aux propriétaires des lieux, lui-même étant client régulier au même titre que Tom Cruise ou Björk. Un don sous forme de boutade, car qui veut voir des rats dans un hôtel de luxe ? Le graffeur les avait placés en des points inattendus, par exemple au-dessus de marches d’escalier pour les trois qui ont été effacés. Parmi eux, l’un tenait une radio, un autre se couvrait la tête d’un parapluie. Une source venue de l’hôtel se confiait au Daily Mail : « Quand ils [les agents de maintenance] ont réalisé leur erreur, ils étaient mortifiés – tout comme les propriétaires ». Un plan de restauration à hauteur de 140 000 $ est proposé, sans garantir cependant de retrouver l’authenticité des Banksy originaux.
Banksy, à gauche : Graffiti sur la Bridge Farm Primary School, Bristol (2016) ; à droite : Pigeons s’attaquant à un oiseau migrateur, Londres (2014)
© GEOFF CADDICK / AFP // © AFP PHOTO / AFPTV
En pleine crise du Covid en 2020, les équipes municipales de Londres gomment au Kärcher des rats masqués.
Ce n’est pas la première – ni la dernière – fois que des Banksy succombent à l’ignorance de personnels zélés. En 2016, le gardien d’une école de Bristol (Royaume-Uni) s’apprête à effacer un dessin au mur avant d’apprendre qu’il s’agit d’un cadeau de l’artiste anonyme ! En pleine crise du Covid en 2020, les équipes municipales de Londres gomment au Kärcher des rats masqués : l’artiste avait voulu sensibiliser les Londoniens à l’importance des gestes barrière mais, même après avoir reconnu son erreur, la mairie suggère de proposer à l’artiste de repeindre son œuvre « dans un lieu approprié ».
Le 14 février 2023, Valentine’s day mascara, fresque dénonçant les violences conjugales, avait été dénaturée par des agents du conseil de district de Thanet en Angleterre : le congélateur véritable intégré à l’œuvre, dans lequel la femme battue jetait son mari, avait été retiré comme un encombrant, brouillant le message. Les responsables se sont toutefois ravisés pour réintégrer l’appareil en conciliation avec les propriétaires de la maison attenante. Banksy est donc souvent en bisbille avec les autorités, et parfois celles-ci attaquent ses œuvres de façon délibérée. Ainsi, dans l’Essex, l’un de ses pochoirs de 2014 avait été détruit volontairement : il représentait une meute de pigeons tenant des pancartes anti-migrants pour rejeter une belle hirondelle verte. Dénonçant le racisme, cette œuvre avait pourtant été jugée offensante.
Banksy, « Valentine’s day mascara », vue de l’œuvre telle que le street artist l’avait originellement réalisée, 2023
Margate, Angleterre • © AFP / Photo William Edwards
Une erreur d’autant plus regrettable que la commande émanait… de la ville elle-même !
Comment distinguer un banal graffiti d’une œuvre d’art ? La question est loin d’être évidente pour des agents devant assurer la propreté de l’espace public et Banksy n’est pas le seul street-artiste concerné. En février 2016, Christian Guémy, alias C215, voyait une de ses fresques détruites par erreur par le service propreté de la ville de Reims. Une erreur d’autant plus regrettable que la commande émanait… de la ville elle-même ! Mais C215 de concéder : « Les services de la mairie se sont excusés platement et ce sont eux les premiers emmerdés. » Sans la notice, difficile de savoir comment agir et la remarque vaut aussi pour l’art contemporain. En 2015, trouvant une profusion de bouteilles vides et de confettis dans une salle, la femme de ménage du musée de Bolzano (Italie) les jette consciencieusement à la poubelle. Il s’agissait d’une installation des artistes Goldschmied & Chiari…
À gauche : Graff de Christian Guémy, alias C215, Reims (2016) ; À droite : Goldschmied & Chiari, Dove andiamo a ballare questa sera?, Museo Bolzano (2015)
Courtesy C215 // © Foto Museion / Courtesy Goldschmied & Chiari
On pourra arguer que c’est un juste retour de bâton pour Banksy, qui commande à distance l’autodestruction de sa toile Love is in the Bin par une déchiqueteuse cachée en bas du cadre lorsqu’elle atteint la cote de 1,2 millions d’euros aux enchères en 2018. A contrario des œuvres conservées dans les musées pour rester intactes durant des siècles, les fresques urbaines portent l’éphémère et l’entropie dans leur ADN. On peut surtout décrire, montrer, regarder ces œuvres perdues à jamais dans l’histoire de l’art, du palais de l’Alcazar au Geejam Hotel, de la cour d’une caserne de Berlin au World Trade Center en passant par le bassin des Nympheas, afin que leur souvenir se perpétue.
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