James Turrell, Breathing Light, 2013
Installation lumineuse, LED • Coll. Los Angeles County Museum of Art • © Digital Image Museum Associates / LACMA / Art Resource, New York / Scala, Florence
Vous êtes happés par les tableaux de Mark Rothko comme un champ magnétique ? Éblouis par les harmonies mystiques de Vassily Kandinsky ? Galvanisés par les installations irradiantes de James Turrell ? C’est que vous éprouvez déjà le pouvoir hypnotique des couleurs. Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que certaines teintes échappent totalement à notre regard.
Notre œil est biologiquement limité : ses cônes ne détectent qu’une parcelle restreinte du spectre lumineux. Pourtant, dans l’histoire de l’art, hier comme aujourd’hui, des créateurs aux techniques et concepts innovants se frottent aux frontières chromatiques. Entre simulation, expérimentation et invention, certains artistes ont fait des couleurs impossibles à voir la matière de leur travail.
Bridget Riley, Cherry Autumn, 1983
Huile sur toile de lin • 218,4 × 182,2 cm • Coll. Birmingham Museums • © World History Archive / Aurimages / © Bridget Riley 2025. All rights reserved
Depuis toujours, les créateurs se heurtent à l’inaccessible chromatique. Si les anciens, faute de pigments, ignoraient des gammes entières – « l’absence de bleu dans la Grèce antique », relevée par l’historien Michel Pastoureau fournit un bon exemple –, les artistes modernes et contemporains se sont employés à repousser ces frontières.
Prenons le rouge-vert ou le bleu-jaune. Ces alliances, que notre cerveau refuse de percevoir simultanément, excitent tout au long du XXe siècle tant les scientifiques que les peintres. À l’image des maîtres de l’Op Art, Victor Vasarely ou la Britannique Bridget Riley qui, à travers des juxtapositions fortement contrastées court-circuitent notre rétine, créant une sensation chromatique qui n’existe pourtant pas véritablement. Résultat, ça vibre…
Les peintures ultraviolettes, qui ne déploient leur éclat que sous le passage d’une lumière UV, sont particulièrement prisées dans l’art moderne des années 1960–1970 : cette tendance de la « lumière noire » est révélatrice d’une esthétique où l’on cherche à faire passer des messages. Une série comme « Black Light » (1967–69) de l’artiste afro-américaine Faith Ringgold fait ainsi de la lumière noire un agent sociopolitique au cœur du militantisme pour les droits civiques.
Faith Ringgold, Black Light Series #10: Flag for the Moon: Die Nigger, 1969
Huile sur toile • 91,4 × 45,7 cm • © 2025 Anyone Can Fly Foundation / ADAGP
Pour Kandinsky, peindre, c’était donner à voir les sons : « La couleur est le clavier. L’œil est le marteau. L’âme est le piano avec ses nombreuses cordes. L’artiste est la main qui fait délibérément vibrer l’âme au moyen de telle ou telle touche. » (Du spirituel dans l’art, 1911) Aujourd’hui, des créateurs de tous horizons, plasticiens ou nez, traduisent l’intraduisible en parfum, en musique, en émotion : les expositions où l’on ne sent pas la couleur mais on la ressent ont le vent en poupe ces dernières années.
Le numérique a aussi bouleversé la donne. Certains artistes manipulent des longueurs d’onde hors spectre visible et traduisent ces données en images. Ainsi, la réalité augmentée et la 3D générative inventent de véritables palettes virtuelles et prolongent dans l’espace numérique l’héritage des expérimentations optiques du Bauhaus menées dans les années 1920.
Qu’en est-il des matériaux même ? Depuis 2009, l’invention fortuite d’un pigment par un chimiste de l’Université d’État de l’Oregon, le bleu YInMn, séduit les artistes : entre le cobalt et l’outremer, ce bleu « parfait » a des propriétés thermiques. Cette année 2025 a aussi vu la naissance d’ « Olo », une teinte « entre le bleu et le vert » élaborée par des chercheurs de l’Université de Californie à Berkeley, et tranchant avec tout ce que l’œil humain connaissait jusqu’alors.
Restitution de la couleur « olo » découverte par des chercheurs de l’Université de Californie à Berkeley, 2025
© Berkeley University
Une couleur qui n’existait pas hier, mais que l’art saura investir demain… C’est le fabuleux destin du violet, une couleur « extraterrestre » dont la longueur d’onde (de 380 à 430 nanomètres) s’avère la plus courte du spectre de la lumière visible. En dessous de 380 nm, le violet devient indétectable à l’œil nu !
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