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Pablo Picasso, Gertrude Stein (détail), 1905-1906
huile sur toile • 100 x 81,3 cm • © The Metropolitan Museum of Art, New York / photo Bridgeman images. © Succession Picasso 2023
Elle aimait s’assoupir dans les musées, pour se réveiller parmi les tableaux. Tel était le ravissement de Gertrude Stein (1874–1946). Poétesse monstre, physique imposant, nez fin pour les avant-gardes, elle a traversé la première partie du XXe siècle avec la grâce d’une marginale.
Mécène, écrivain, muse, exégète, rusée tendance manipulatrice, elle écrivait sa légende au fur et à mesure qu’elle la vivait. Picasso, Matisse, René Crevel, Scott Fitzgerald… Tout ce que la scène du début du XXe siècle comptait de créateurs frayait dans son salon parisien de la rue de Fleurus. « Le mécénat le plus imprévu de notre temps », clamait le fidèle Apollinaire. « On eût dit l’une des meilleures salles dans le plus beau musée, sauf qu’il y avait une grande cheminée et que la pièce était chaude et confortable et qu’on s’y voyait offrir toutes sortes de bonnes choses à manger et du thé et des alcools naturels, fabriqués avec des prunes rouges ou jaunes ou des baies sauvages », raconte l’un de ses hôtes, Ernest Hemingway, dans Paris est une fête.
« C’étaient des liqueurs odorantes, incolores, renfermées en des carafons de cristal taillé, et servies dans de petits verres, et qu’il s’agît de quetsche, de mirabelle ou de framboise, toutes avaient le parfum du fruit dont elles étaient tirées, converti en un feu bien entretenu sur votre langue, pour la délier et vous réchauffer. » Délier les langues, Gertrude Stein savait le faire à merveille : confidente et conseillère du Tout-Paris artistique, elle a psychanalysé à la sauvage un demi-siècle de création, tout en bouleversant le langage. « Discuter, pour moi, c’est comme respirer. »
Gertrude Stein, Pablo et Paul Picasso, Mme et M. Georges Maratier, Alice B. Toklas photographiés par Olga Picasso à Bilignin en 1931
C’est à Bilignin, dans l’Ain, que les deux femmes se réfugieront pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais, dès les années 1930, elles y passent une grande partie de l’année. Leur jardin est un havre de paix, où elles reçoivent souvent le couple Picasso.
oll. et © Beinecke rare Book & Manuscript Library, Yale.
Mais comment cette enfant de Pennsylvanie s’est-elle ainsi retrouvée au centre du roman de la modernité ? Gertrude Stein naît en 1874 dans le comté d’Allegheny, au sein d’une famille juive arrivée de Bavière à bord d’un paquebot, le Pionnier, à l’été 1841. Les premières années d’exil sont rudes dans les faubourgs de Baltimore. Mais peu à peu, ces colporteurs en vêtements se font une place dans le commerce du textile. Cadette d’une fratrie de cinq enfants, Gertrude se dira plus tard « heureuse de ne pas être née dans une famille d’intellectuels ».
Après une année à Vienne, la famille s’installe en Californie : à 4 ans, Gertrude a traversé les océans et les continents, digérant tout ce qui lui est donné à voir. « L’évolu-tion a dominé mon enfance, […] le monde entier regorgeait d’évolution, biologique et botanique, avec la musique en guise d’arrière-plan sentimental et les livres en guise de réalité, le grand air à titre de nécessité et l’abondance de nourriture à titre de stimulant et d’excès », se souviendra-t-elle.
Soumise à l’autorité patriarcale, la maison est sous une chape de plomb. La petite Gertie se réfugie dans la tendresse de son frère Leo et, déjà, dans la littérature : Walter Scott, Shakespeare, Jonathan Swift avec les Voyages de Gulliver, qu’elle dévore dès le plus jeune âge. « J’aimais pleurer, non dans la réalité, mais dans les livres. »
Gertrude Stein et son frère Leo, à gauche, photographiés rue de Fleurus, 1906
Longtemps, Gertrude et son frère Leo sont inséparables, enfants terribles
qui s’élevèrent seuls après la mort
des parents, survenue pendant leur adolescence. C’est grâce à Leo que Gertrude décide de s’installer en Europe plutôt que dans leur pays natal.
© Granger Coll NY / Aurimages
Gertrude Stein part étudier la médecine à la faculté de Baltimore. Son ambition, à l’ombre des recherches de Charcot : étudier les névroses féminines.
Ses parents meurent durant son adolescence ; livrés à eux-mêmes, les petits Stein mènent une vie de liberté, tels les enfants terribles du roman de Jean Cocteau. Un tableau la frappe : l’Homme à la houe, de Jean-François Millet. Le premier dont elle ait envie d’acquérir une reproduction. En 1893, elle commence à étudier les sciences humaines à Radcliffe, annexe de Harvard ouverte aux femmes. Frère aîné de l’écrivain Henry James, William James est son mentor en philosophie et psychologie : son influence ne cessera pas jusqu’à la fin de sa vie. Il la renforce dans son sentiment que tout moi est par nature instable, et non unique et immuable. Elle qui a la sensation de n’être « ni chair ni poisson », voulant toujours être le contraire de ce qu’elle est, boit ses paroles. Il lui conseille, dans l’écriture, d’« assister à l’efflorescence de ce qu’il se passe à l’intérieur de soi-même ». C’est alors qu’elle « naît à elle-même », assure sa biographe Nadine Satiat : la voilà « rendue à la jubilation de l’existence ».
Quatre ans plus tard, en quête d’une nouvelle voie, Gertrude Stein part étudier la médecine à la faculté de Baltimore. Son ambition, à l’ombre des recherches de Charcot : étudier les névroses féminines. Trop rebelle ou pas assez assidue ? Elle n’aura jamais son diplôme. Son aîné Leo succombe à la tentation italienne, elle commence à comprendre qu’elle aime les femmes, ensemble ils se passionnent chaque jour un peu plus pour la création de leur temps. Quant à l’Amérique, elle est « encore dans les ténèbres ». Il est temps : son cher frère décide de s’installer dans l’Europe de leurs ancêtres. Elle le suit bien vite à Paris, où il se fantasme en artiste.
À partir de 1903, ils louent ensemble un appartement au 27, rue de Fleurus. Curieux, singuliers, ils ne tardent pas à attirer tous les cercles de l’avant-garde artistique. Un petit paysage de Cézanne leur fait de l’œil dans la vitrine du marchand Ambroise Vollard. Leo l’acquiert : c’est le prélude de leur saga de collectionneurs. « Visite inoubliable », écrit-elle.
Henri Matisse, Femme au chapeau, 1905
Quand ils découvrent ce tableau au salon de 1905, les Stein sont sous le choc. Aussitôt, Leo décide de l’acquérir. Matisse se plaît à faire durer les négociations, avant d’accepter. Bientôt, il rivalisera chez les Stein avec les portraits de Picasso.
huile sur toile • 80,5 × 60 cm • Coll. et © San Francisco Museum of Modern Art / Photo Bridgeman Images. / © Succession Henri Matisse 2023
À ceux qui doutaient de la ressemblance avec le modèle, Picasso rétorquait : « Ne vous en faites pas, elle s’arrangera pour lui ressembler. »
Ils vivent sobrement, pour consacrer toute leur fortune à l’art et acheter des œuvres de Toulouse-Lautrec, de Gauguin, la Femme au chapeau de Matisse. En 1905, l’écrivain Henri-Pierre Roché, lui aussi homme aux mille vies, les présente à Picasso. Elle avait détesté le premier tableau qu’elle avait vu de lui. Pourtant, à en croire ses mots, « ils se comprirent tout de suite ». De ces rencontres qui changent le cours de l’existence. Époustouflé par la silhouette impressionnante de l’Américaine en costards côtelés marron, le peintre espagnol lui propose de poser pour lui.
Pablo Picasso, Gertrude Stein, 1905–1906
Conquis par la silhouette massive de Gertrude Stein, Picasso lui propose dès leur première rencontre de peindre son portrait. Et 90 séances de pose plus tard naît ce chef-d’œuvre.
huile sur toile • 100 × 81,3 cm • © The Metropolitan Museum of Art, New York / photo Bridgeman images. © Succession Picasso 2023
Après 90 séances de pose, égayées par la lecture des Fables de La Fontaine par sa compagne Fernande, naît l’un des portraits les plus imposants du maître. À ceux qui doutaient de la ressemblance avec le modèle, le peintre rétorquait : « Ne vous en faites pas, elle s’arrangera pour lui ressembler. » Au cours d’un des « samedis » courus des Stein, Picasso rencontre bientôt Matisse ; son éternel rival, son magnifique aiguillon, et réciproquement. C’est à celui qui imposera aux Stein l’œuvre la plus folle, la plus originale. Gertrude Stein « n’a jamais plébiscité des œuvres en raison du scandale qu’elles ont suscité », écrit Philippe Blanchon, son autre biographe. « Les œuvres de Cézanne ou de Matisse, et bientôt celles de Picasso, lui ont simplement semblé répondre à sa vision du monde, comme elles répondaient exactement à la nécessité de l’époque, ni plus ni moins. »
Rue de Fleurus, 1933-1934
Chaque samedi, le salon de Gertrude Stein et Alice Toklas, véritable musée de l’avant-garde, voit défiler tout ce que Paris compte de créateurs : Apollinaire, Picasso, Fitzgerald, Hemingway…
oll. et © Beinecke rare Book & Manuscript Library, Yale.
Jusqu’en 1908, Leo et Gertrude sont inséparables. Mais une intruse trouble bientôt le duo. Amie d’amie, Alice Babette Toklas arrive de San Francisco. Gertrude met tout en œuvre pour la faire tomber dans ses filets. Alice se souvient de « sa présence brun et or, brûlée par le soleil de Toscane, avec une lueur d’or dans ses cheveux d’un brun chaud », de « sa voix de contralto »… Alors qu’elles montent côte à côte les collines de Fiesole, Gertrude fait l’aveu de son amour. Alice accepte ce mariage secret. Elles ne se quitteront plus.
Gertrude Stein & Alice B. Toklas, 1944
ertrude Stein rencontre Alice Babette Toklas
en 1908. Sous le charme, elle lui propose une sorte
de mariage secret. Dès lors, les deux femmes
ne se quitteront plus, ce qui provoquera la rupture avec son cher frère Leo.
© Getty images
Dès lors, la complicité avec Leo s’émousse. Chargée des tâches de secrétariat, s’occupant du ménage, de la cuisine, Alice B. Toklas vénère les écrits de Gertrude, alors qu’ils laissent Leo indifférent, tout comme la critique, qui lui reproche de malmener la langue française. Son écriture, qu’elle revendique « cubiste », est en effet fulgurante de modernité. Dès Trois vies, livre très librement inspiré de Flaubert qu’elle publie en 1909 à compte d’auteur, elle « met en mots l’effet Cezanne ».
Alors que Leo décide de quitter la France pour l’Italie, leur collection commune est mise à mal ; certains tableaux sont vendus. Le frère garde ses Renoir, ses Matisse, et laisse à sa sœur les cubistes qu’il méprise. Et Picasso, bien sûr. Quand la guerre éclate en 1914, Gertrude et Alice se réfugient à Majorque pendant deux ans, avant de regagner l’Hexagone. Exilées dans l’Ain, elles acheminent des médicaments dans les hôpitaux de la région.
Puis c’est le retour sur Paris, et bientôt les Années folles, décennie marquée par l’audace pour la femme de lettres Gertrude Stein. Édité en 1922, son recueil de poésie Géographie et autres pièces pousse au paroxysme son système de brouillage du langage commun. « Rose is a rose is a rose is a rose » : c’est à cette époque qu’elle écrit son vers le plus célèbre. Un mantra qu’Alice fait apposer partout, sur le linge, le papier à lettres… Bien que datant de ses années d’étudiante en psychologie, la Fabrication des Américains sort trois ans plus tard, en 1925.
Cecil Beaton, Portrait de Gertrude Stein, vers 1936
© Cecil Beaton / Coll. et © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian.
Le succès frémit, la renommée va croissant. En 1933, son Autobiographie d’Alice Toklas le confirme. Elle l’a rédigée en six semaines, à l’automne 1932. Mais en fait d’autobiographie de sa compagne, c’est elle-même que Gertrude raconte, à travers son regard. La duplicité du dédoublement fait exploser le langage. « Elle désire abolir les trois temps – passé, présent, futur – afin de restituer par des équivalences la réalité d’un individu à travers des pulsations », explique Philippe Blanchon. Quand elle retourne aux États-Unis en 1934, après trente ans d’absence, pour une série de conférences, elle découvre une contrée métamorphosée. Elle se sent « dépossédée de ce qu’elle croyait stable en elle. Elle rentre un peu abattue », décrit Nadine Satiat dans sa biographie. Mais elle continue de « montrer une volonté farouche afin que soient préservés ses recherches et ses plaisirs », indique Philippe Blanchon dans la sienne.
Andy Warhol, Gertrude Stein, 1980
Gertrude Stein n’a jamais rencontré Warhol : quand elle est morte en 1946, ce dernier était encore un jeune inconnu. Mais la légende de cette mécène hors norme est bien sûr parvenue jusqu’à lui. En 1980, il réalise plusieurs portraits d’elle dans le cadre de sa série « Ten Portraits of Jews of the Twentieth Century » (Dix portraits de Juifs du XXe siècle). Elle y côtoie Sigmund Freud, Sarah Bernhardt, Albert Einstein ou les Marx Brothers.
détail de Dix portraits de Juifs du XXe siècle. • © The Andy Warhol Foundation for the visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris 2023 / © Photo Primae / Louis Bourjac
En 1938, Gertrude et Alice quittent la légendaire adresse de la rue de Fleurus pour s’installer à deux pas, rue Christine. Mais bientôt une seconde guerre éclate. Juives, homosexuelles, les deux femmes sont particulièrement menacées. Elles se réfugient à Belley, près de Chambéry. Jamais elles ne seront inquiétées : un de leurs amis, l’universitaire et écrivain collaborationniste Bernard Faÿ, les aurait protégées. Il préférait chasser les francs-maçons. En contrepartie, Stein la paradoxale commence à traduire en anglais les discours de Pétain. Elle arrête net quand elle découvre la loi sur le statut des Juifs.
Elle meurt d’un cancer à Paris, en juillet 1946, juste après avoir achevé son livret d’opéra, The Mother of Us All, autour des tribulations d’une suffragette. Agonisante, elle aurait, selon la légende, demandé sur sa dernière couche : « Quelle est la question ? » Personne ne répondit. « S’il n’y a pas de question, alors, il n’y a pas de réponse. » Alice la suivra dans la tombe onze ans plus tard : elle n’avait vendu aucune des toiles, quitte à finir dans la misère.
Gertrude Stein et Pablo Picasso. L'invention du langage
Du 13 septembre 2023 au 28 janvier 2024
Musée du Luxembourg • 19, rue de Vaugirard • 75006 Paris
museeduluxembourg.fr
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Conquis par la silhouette massive de Gertrude Stein, Picasso lui propose dès leur première rencontre de peindre son portrait. Et 90 séances de pose plus tard naît ce chef-d’œuvre.