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Hélène au pensionnat de filles à Bruxelles, 1886
© musée Kröller-Müller, Otterlo
Niché au cœur de la forêt, entouré d’un gigantesque parc de sculptures, ce musée abrite l’une des plus impressionnantes collections d’art moderne à travers l’Europe. Il s’impose au visiteur comme une évidence dans le paysage de la Gueldre au centre des Pays-Bas. Pourtant son existence même ne tient qu’à une série de hasards et, bien sûr, à la personnalité de sa fondatrice : Helene Kröller-Müller.
Allemande de naissance et de cœur, Helene naît près d’Essen en 1869, fille du riche industriel Wilhelm Müller. Elle épouse en 1888 le meilleur employé ce dernier : le Néerlandais Anton Kröller, qui prend les rênes de la firme et l’installe aux Pays-Bas à la mort de Wilhelm un an plus tard. Helene Kröller-Müller s’accommode du rôle d’épouse aimante voué à l’éducation de ses quatre enfants à La Haye. Elle inscrit sa fille aux cours d’histoire de l’art de Henk Bremmer en 1905 et, piquée par l’enthousiasme de son aînée, l’accompagne bientôt.
Hélène Kröller-Müller sur un cheval, vers 1910
© musée Kröller-Müller, Otterlo
À 36 ans, Helene est devenue addict, allant jusqu’à employer Bremmer pour des cours particuliers à la maison : « Il m’a permis d’entrer dans l’art, il m’a montré comment séparer le bon grain de l’ivraie dans le domaine de l’art. » En 1907, elle ne veut plus se contenter d’être spectatrice et achète ses premières œuvres. Bremmer est engagé par les Kröller comme conseiller spécial dans la constitution d’une collection.
Le premier noyau de la collection reflète simplement les goûts d’Helene, portés sur les écoles naturalistes française et hollandaise de la seconde moitié du XIXe siècle. Deux événements arrivés en 1910 donnent une autre tournure à l’entreprise. Un voyage à Florence lui met en tête de devenir une Médicis batave qui ouvrirait une galerie des Offices des temps modernes. Un cancer – heureusement opérable – lui fait songer aux legs qu’elle doit laisser à son époque et à son pays.
Georges Seurat, Le Chahut, 1889–1890
huile sur toile • 170 × 141 cm • Coll. & © musée Kröller-Müller, Otterlo
Parmi les 11 500 œuvres rassemblées figurent 94 peintures et 175 dessins de Vincent Van Gogh.
Elle sort de sa zone de confort et bientôt dans les salons des Kröller, les paysages de Barbizon découvrent le voisinage de toiles de Paul Signac et de Georges Seurat, tandis que Bremmer écume les galeries, salles de vente et ateliers d’artistes à la recherche de perles rares. Mais c’est un artiste en particulier qui inscrit l’action de Kröller-Müller dans les mémoires : parmi les 11 500 œuvres rassemblées figurent 94 peintures et 175 dessins de Vincent Van Gogh. Il n’est certes plus un inconnu dans les années 1910, mais la stratégie d’achats massifs de son œuvre permet d’affiner son étude. Mais aussi de faire grimper sa cote. L’Arlésienne (février 1890) acquise chez Drouot à Paris en 1912 est la pierre de touche de la collection. Cet engouement ne doit toutefois pas faire oublier que la collectionneuse soutient aussi des artistes vivants et en particulier Juan Gris, Bart Van der Leck et Piet Mondrian.
À gauche, Terrasse du café le soir, place du forum, à Arles de Vincent van Gogh, 1888. À droite, Tableau n°1 de Piet Mondrian, 1913
huile sur toile • 80,7 × 65,3 cm. 96 × 64 cm • Coll. & © musée Kröller-Müller, Otterlo / Photo Tom Haartsen
Privée d’études par un père conservateur, elle se rêve historienne de l’art…
« Pour ma part, je ne désire rien d’autre que de vous aider à comprendre les tableaux, et vous expliquer sur quels fondements s’est constituée ma collection ». Helene fait vivre cette dernière en organisant des visites qu’elle commente elle-même. Privée d’études par un père conservateur, elle se rêve historienne de l’art jusqu’à publier un manuel en 1925. Au tournant des années 1920, s’impose l’idée de bâtir un musée à la mesure de la collection, dont la construction reviendrait au Belge Henry Van de Velde. Mais les affaires des Kröller tournent mal. La faillite menace et avec elle la dispersion des œuvres.
Intérieur du musée, avec des œuvres de Hepworth, Marini et Zadkine
© Kröller-Müller Museum / Photo Walter Herfst
Le couple trouve une parade en créant une fondation à laquelle il cède sa collection en 1928. Sept ans plus tard, les œuvres sont données par la fondation à l’État. Le projet de musée revient sur les rails dans des dimensions plus modestes. Van de Velde fait un pari audacieux : l’implanter dans la nature plutôt qu’en ville. À la suite de la crise, Anton Kröller avait cédé le vaste parc de Hoge Veluwe dans la Gueldre à l’État à condition qu’il reste accessible au public.
L’architecte suggère de poser les briques au centre du parc national, au pied de la « Franse Berg » ou « Colline française » : « C’était, en secret, que j’avais envisagé tout ce qu’il y avait de paradoxal à ériger un musée dans une des régions les plus isolées et les plus sauvages de la Hollande […]. C’est que dans ma pensée le « Franse Berg » devait devenir un lieu de pèlerinage et l’œuvre de Vincent [Van Gogh] l’objet d’un culte dans le cadre d’un musée. »
Intérieur du musée Kröller-Müller, juillet 1938
© musée Kröller-Müller, Otterlo
Finalement, Helene Kröller-Müller assiste à l’inauguration du Rijksmuseum Kröller-Müller en 1938, un an avant sa mort et trois ans avant celle d’Anton. Les directeurs successifs de l’institution poursuivront ensuite son œuvre tournée vers les arts vivants en attribuant un jardin puis un parc de sculptures au musée devenu incontournable, comme l’affirme le premier d’entre eux, Abraham Marie Hammacher en 1989 : « Avec cette introduction de sculptures – et la création complète d’un parc et musée national – la relation vitale avec le paysage a été établie, la relation à la vieille terre, à l’horizon, à l’espace qui donna aux Kröller leur vision. » Amoureuse de la nature et fascinée par les spiritualités, Helene Kröller-Müller avait en effet déjà pensé le jardin de sculptures, disséminant sur les reliefs de la « Franse Berg » quelques statues votives bouddhiques, rares incursions de sa collection vers les arts anciens.
À lire
Julie Verlaine, Femmes collectionneuses d’art et mécènes, de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2014
Rudi Oxenaar, Abraham Marie Hammacher, Johannes van der Wolk, Toos van Kooten et alii., Kröller-Müller : the First Hundred Years, Haarlem, Joh. Enschedé en Zonen, 1989
Henry Van de Velde et Léon Ploegarts (éditeur scientifique), Henry Van de Velde : les mémoires inachevés d’un artiste européen, 2 volumes, Bruxelles, Académie royale de Belgique, [1948-1950], 1999
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