Parmi les artistes fondateurs du pop art américain, et plus encore du néo-dadaïsme, figure Jasper Johns. Célèbre pour ses séries consacrées aux drapeaux américains et aux cibles, il réinterprète aussi l’univers du quotidien, faisant entrer le réel et la banalité dans l’art d’une manière souvent radicale, parfois minimaliste. Énigmatiques, ironiques peut-être, ses œuvres incarnent l’explosion créative de la scène de l’avant-garde new-yorkaise des années 1960–1970.
Jasper Johns en 1973
© Granger / Bridgeman Images
« Je ne veux jamais, de quelque manière que ce soit, me libérer des images ; je veux que les images se libèrent de moi. »
Jasper Johns est né à Augusta, en Géorgie, en 1930, dans un milieu très éloigné de l’art et de la culture. Intégrant l’Université de Caroline du Sud, il y étudie brièvement jusqu’en 1948. Installé par la suite à New York, Jasper Johns travaille dans le domaine du dessin publicitaire. Il fait la connaissance de jeunes artistes, notamment Robert Rauschenberg et John Cage, avant de servir deux ans dans l’armée américaine durant la guerre de Corée.
En 1953, Johns est de retour à New York. Amant de Rauschenberg, Jasper Johns travaille à ses côtés. Tous deux sont fascinés par Marcel Duchamp et reprennent le concept de ready-made. Johns le personnalise en reproduisant, sur des toiles, des drapeaux américains et des cibles. Elles attirent tout de suite l’attention. Johns se présente ainsi comme un artiste néo-dadaïste, en rupture avec l’expressionnisme abstrait alors dominant. En 1958, le galeriste Leo Castelli s’intéresse à son travail, tout comme Alfred Barr, puissant conservateur en chef du MoMA.
Dans les années 1960, Jasper Johns fait la part belle aux couleurs et crée des compositions abstraites, influencées notamment par l’art moderne européen. Il commence à intégrer des objets dans ses peintures (tels que des journaux, des fourchettes…). Johns produit également des sculptures, inspirées d’objets du quotidien. Ce type d’œuvres liées à l’imagerie de la société de consommation le positionne comme l’un des initiateurs du pop art aux côtés d’Andy Warhol et de Roy Lichtenstein.
Jasper Johns reçoit en 1988 le grand prix de la Biennale de Venise. Au cours de cette décennie, il se concentre sur des thèmes plus intimistes, notamment les motifs de la salle de bains et d’objets personnels. Ses œuvres demeurent planes, bien que les objets soient peints en trompe-l’œil. L’artiste se livre aussi à l’exploration de l’histoire de l’art et de sa propre histoire, dans une visée d’introspection. Dans les années 1990, Johns renoue avec une expression plus abstraite, presque hermétique, en lien peut-être avec sa nature profonde d’homme discret et peu disert.
Jasper Johns, Flag, 1954
Encaustique, huile et collage sur tissu monté sur contreplaqué • 107,3 × 153,8 cm • Coll. MoMA, New York • © Jasper Johns / Adagp, Paris, 2025 / © Scala
Chef-d’œuvre de Jasper Johns, cette peinture à l’encaustique (l’une de ses techniques préférées) inaugure une longue série que l’artiste consacre au drapeau américain. Cette toile interroge, avec une forme de radicalité, l’idée même de symbole d’une nation. Elle pose aussi la question de la relation entre le réel et son double. Le drapeau de Johns a une dimension politique, étant peint au début de la guerre froide. L’artiste poursuit cette série dans les années 1960, au plus fort de la guerre du Vietnam.
Jasper Johns, Target with Four Faces, 1955
Encaustique sur papier journal et tissu sur toile surmontée par quatre faces en plâtre teinté dans une boîte en bois avec façade à charnière • 85,3 × 66 × 7,6 cm • Coll. MoMA, New York • © Jasper Johns / Adagp, Paris, 2025 / © Scala
La cible de tir est un autre motif emblématique du travail de Jasper Johns dans les années 1950, qui le positionne comme une figure néo-dadaïste. Voici un autre thème qui est en prise avec l’imaginaire symbolique de la guerre, de la chasse, mais aussi terriblement plastique et haptique. En regardant, l’œil vise ; alors même que les moulages de visages intégrés au tableau sont privés de la vue. Les œuvres de Johns sont toujours plus complexes qu’il n’y paraît. La simplicité, chez lui, est toujours trompeuse.
Jasper Johns, Painted Bronze (Savarin Can with Brushes), 1960
Bronze peint • 34,5 × 20,5 cm • Coll. particulière • © Jasper Johns / Adagp, Paris, 2025 / © Bridgeman Image
Créée à partir d’un assemblage d’une boîte à café et d’un ensemble de pinceaux usagés, cette sculpture appartient tout autant à l’histoire du néo-dadaïsme que du pop art. D’une part, Painted Bronze n’a que l’apparence d’un ready-made car il s’agit bien, en vérité, d’une sculpture en bronze peinte par l’artiste et non d’un objet manufacturé. D’autre part, Johns puise ici dans l’univers du quotidien, du banal, interrogeant la frontière entre le réel et sa représentation.
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