L'ÉDITO DE FABRICE BOUSTEAU

« La beauté est plurielle et tenter de la définir prendra encore plusieurs millénaires »

Par

Publié le , mis à jour le

Pour fêter les 30 ans de l’inscription du centre historique d’Avignon au patrimoine mondial de l’UNESCO et aussi faire écho à une exposition désormais mythique, « La beauté », imaginée par Jean de Loisy en 2000, la maire de la ville, Cécile Helle, a demandé à l’artiste Jean-Michel Othoniel de célébrer à nouveau la beauté en investissant 10 lieux emblématiques de la cité (du Palais des papes à la Collection Lambert).

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Othoniel soutient que son travail sur ses sculptures en perles de Murano a à voir avec la beauté et fait sienne la phrase de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde. » Le travail d’Othoniel relève-t-il du décoratif ou de la beauté ? Taxé en 1971 de « poseur de papier peint » par le plasticien américain Donald Judd, Daniel Buren assume pour sa part la dimension décorative de sa peinture abstraite et conceptuelle : « Que serait, écrivait Buren, l’œuvre de Matisse sans son intérêt pour le décoratif, l’œuvre de Léger, Picasso… ? Travailler directement dans le lieu, sur le lieu, avec le lieu ou contre le lieu admet ipso facto un attachement physique au lieu en question et rejoint par là l’une des caractéristiques de l’art décoratif… Mais le décoratif est plus fort et plus subtil et se glisse dans toutes les œuvres. »

Où se situe l’art, où se situe le décoratif ?

Si un tableau angoissant de Bacon et un autoportrait de Cindy Sherman en vieille femme atrocement liftée peuvent être considérés comme « beaux », ils peuvent aussi être décoratifs.

Buren, qui revendiquait ne réaliser que des œuvres in situ et qui pourtant propose depuis plusieurs années, sur les foires d’art ou dans les galeries, des « lattes de marbre » reprenant ses célèbres rayures, en sait quelque chose. Avec l’humour et l’intelligence qui le caractérisent, Bertrand Lavier a réglé le problème en allant jusqu’à exécuter des peintures d’ameublement – soit un morceau de tissu à la mode, destiné à recouvrir un fauteuil ou un canapé, qu’il tend sur une toile et dont il repeint une partie.

Une provocation dont l’artiste est coutumier mais qui a le mérite de poser clairement la question : où se situe l’art, où se situe le décoratif ? Comme me le disait justement Buren un jour : « Il n’est pas anodin de remarquer que 95 % de ce qui se vend dans une galerie ou dans une foire est une toile à accrocher au mur. » Ainsi, si un tableau angoissant de Bacon et un autoportrait de Cindy Sherman en vieille femme atrocement liftée peuvent être considérés comme « beaux », ils peuvent aussi être décoratifs.

La beauté, une question complexe

Dans un sondage réalisé par Beaux Arts Magazine en 2017 à l’occasion de notre no 400, titré en couverture « Qu’est-ce que la beauté aujourd’hui ? », les Français avaient considéré à 54 % qu’« une œuvre d’art provocante ou flirtant avec le mauvais goût » pouvait être qualifiée de « belle ». Ce qui interroge dans cette société mondialisée où l’esthétisation, comme le reste, se retrouve généralisée (des supermarchés aux aéroports), c’est la tendance trumpiste et celle de nombreux extrêmes à vouloir redéfinir les canons de la beauté en se référant uniquement au passé. Le beau peut être décoratif, et le décoratif peut être laid. Mais ce qui est certain, c’est que la beauté est plurielle et que tenter de la définir prendra encore plusieurs millénaires. Quant à la définition du moche, c’est une autre histoire.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi