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Récit

La collection du British Council : une histoire mouvementée entre art et diplomatie

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Le British Council fête ses 80 ans de présence en France. Si l’on connaît l’institution d’abord pour les cours de langue qu’elle dispense, sa collection d’œuvres d’art, constituée dès la fin des années 1930 face à la montée du fascisme, est plus que jamais d’actualité. De scandales en succès diplomatiques, son histoire tisse des liens entre art et géopolitique.
Carte postale commémorative du pavillon anglais à l’Exposition universelle de 1939, New York
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Carte postale commémorative du pavillon anglais à l’Exposition universelle de 1939, New York

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© Chronicle / Alamy / Hemis

Les Jeux olympiques de Paris et leur volet culturel sont encore venus nous le rappeler cet été : la création et la culture jouent leur rôle – le fameux « soft power » – dans les relations internationales mais aussi dans la compétition entre les nations. Dès le début du XXe siècle, les pays du Vieux Continent en ont pris conscience, fondant des institutions d’influence telles que l’Institut français, dont le premier établissement voit le jour à Florence en 1907, ou le Goethe Institut allemand, né en 1925.

Au Royaume-Uni, c’est au British Council qu’a été confiée en 1934 la mission de forger des relations avec le reste du monde, au-delà du prisme économique et politique. La montée du fascisme inquiétait alors les dirigeants du pays, qui ont vu dans l’art et la culture un instrument de paix capable d’atténuer les désaccords.

À New York en 1939 pour renforcer les liens entre États-Unis et Angleterre

C’est le 7 novembre 1935 que les 17 membres du comité des Beaux- Arts du British Council se réunirent pour la première fois. Composé uniquement d’hommes, celui-ci comptait alors des chevaliers du royaume, des professeurs et des directeurs de musée. Ils avaient pour mission de sélectionner des œuvres auprès des musées nationaux et des collectionneurs privés afin de monter des expositions destinées à mettre en valeur, à l’étranger, les talents britanniques. Les fonds sont alors modestes – 700 £ par an – et ne permettent d’organiser qu’une seule grande exposition tous les deux ans. Le comité est également chargé de la sélection officielle du pavillon britannique de la biennale de Venise et de l’Exposition universelle de New York en 1939, dont le thème « Le monde de demain » se lit aujourd’hui comme un mauvais augure.

L’histoire de la collection du British Council est autant une histoire de l’art moderne et contemporain qu’une histoire de rencontres et d’affrontements géopolitiques.

À l’aune de la Seconde Guerre mondiale, l’événement culturel n’est pas exempté d’arrière-pensées politiques. Il est aussi un moyen subtil d’inciter les Américains à se ranger aux côtés de l’Angleterre (les États-Unis entreront en guerre en 1941) en marquant « une paix et une amitié durables entre les peuples des États-Unis d’Amérique et de l’Empire britannique », comme le rappelle l’imposante inscription de l’entrée du pavillon. Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, l’exposition a été vue par 11 millions de visiteurs, dont le nouveau roi George VI et le président des États-Unis, Franklin Roosevelt.

Quelques mois plus tard, à l’été 1940, le terrain symbolique qu’est cet événement international se révèle au grand jour : une valise abandonnée dans le pavillon britannique est repérée par le personnel de sécurité. Elle contient une bombe, qui explose et tue deux inspecteurs américains. Les auteurs de l’attentat ne sont pas retrouvés, mais un drapeau nazi, caché dans les salles, est découvert.

Une collection constituée pour faire le tour du monde

Peu à peu, face à la multiplication des demandes d’exposition, il est rapidement décidé que le British Council se dotera d’une collection propre. Dans cet objectif, le mécène et ancien maire de Londres Charles Cheers Wakefield, homme d’affaires ayant fait fortune dans le pétrole, fait don au comité de 1 000 £ par an pendant trois ans afin d’acheter 250 ou 300 œuvres à environ 5 £ pièce.

Francis Upritchard, Marianne
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Francis Upritchard, Marianne, 2016

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Née en 1976 en Nouvelle-Zélande, installée à Londres, Francis Upritchard s’est intéressée à la sculpture dès sa première année d’études à l’université de Canterbury. C’est à partir de 2006 qu’elle commence à explorer la figure humaine, s’inspirant aussi bien du théâtre nô que des artistes du Moyen Âge

Armature en acier et papier aluminium, peinture, matériel de modelage, papier mâché • 55 × 38 × 47 cm • Coll. British Council, Londres • Courtesy de Francis Upritchard et Kate MacGarry

Le budget restreint va de pair avec les conditions matérielles limitées de la collection, qui a pour but premier de faire le tour du monde. Les achats se concentrent par conséquent sur des œuvres graphiques (lithographies, aquarelles, dessins, gravures, estampes…). Celles-ci sont relativement bon marché, de taille modeste, facilement transportables dans la soute d’un avion ou le coffre d’un camion et pratiques à installer dans des endroits souvent dépourvus d’infrastructures muséales.

Leur reproductibilité en fait aussi des œuvres moins risquées à envoyer à l’étranger, dont quelques-unes ne reviennent jamais. Les premiers registres de la collection comptent des notes griffonnées aux côtés de certaines œuvres, répertoriées comme « Perdue en Ouganda », « Volée en Argentine », « Détruite par le feu à Lahore » ou « Détruite lors d’émeutes civiles à Chypre ». L’histoire de la collection du British Council est autant une histoire de l’art moderne et contemporain qu’une histoire de rencontres et d’affrontements géopolitiques.

Son budget dans les années 1950 ? La moitié du prix d’un missile mal orienté

« Les relations culturelles recherchent une compréhension mutuelle et encouragent toutes les activités représentatives de la société et de la culture, et pas seulement celles qui sont flatteuses et qui ne dérangent pas. »

John Burgh

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’institution s’ouvre à l’achat de peintures et de sculptures, dont plusieurs d’Henry Moore. Ses pièces en bronze ou marbre, mi-figuratives mi-abstraites, mi-expérimentales mi-classiques, suffisamment connues et avant-gardistes pour attirer l’attention quoique esthétiquement consensuelles, sont de parfaites armes dans l’arsenal soft power du Royaume-Uni d’après-guerre. « S’il s’avérait nécessaire d’envoyer un ambassadeur de la race humaine sur Mars, Henry Moore devrait sans aucun doute être choisi pour ce travail », soutient même l’historien de l’art et présentateur d’émissions télévisées culturelles Kenneth Clark. Les dizaines d’expositions dédiées au sculpteur donnent lieu à des achats de musées internationaux et à des commandes publiques, notamment pour le bâtiment de l’UNESCO à Paris en 1957.

Henry Moore, Mother and Child
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Henry Moore, Mother and Child, 1936

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Les représentations abstraites de silhouettes humaines
d’Henry Moore (1898–1986) ont fait sa renommée. L’artiste a contribué à introduire une forme
particulière de modernisme au Royaume-Uni.

pierre d’Ancaster • 40 × 32 × 28 cm • Coll. British Council

Ses sculptures visibles au grand air deviennent le symbole de la reconstruction d’une Europe encore marquée par les décombres de la guerre et déjà divisée par le rideau de fer. L’art promu par la collection du British Council endosse le rôle de porte-parole et de gardien de la paix. Dans les années 1950, son comité demande à l’État 55 000 £ de plus par an pour pouvoir efficacement poursuivre sa mission, soit, « la moitié du prix d’un missile mal orienté, un montant négligeable dans le coût de la guerre froide », comme l’écrit son président, sir Philip Hendy.

Faire tomber les barrières

Le 2 juin 1957, le journal japonais anglophone The Mainichi va jusqu’à imprimer dans le même exemplaire la photo d’un nuage nucléaire, résultat d’un essai mené par le Royaume-Uni sur les îles Kiritimati (dans le Pacifique), et la toile Thorn Trees de Graham Sutherland – alors l’une des œuvres messagères les plus utilisées par le British Council – dont les piliers et rouages électriques rappellent la forme du champignon nucléaire.

Graham Sutherland, Thorn Trees
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Graham Sutherland, Thorn Trees, 1945

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Réalisée à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans une palette de couleurs intenses et froides qui renforcent l’idée d’un monde cruel, cette toile de Graham Sutherland (1903–1980) transforme les arbres en armes mortelles, réponse mutante à un monde maléfique

Huile sur toile • 127 × 101,5 cm • Coll. British Council, Londres • © Estate of Graham Sutherland / Photo © British Council Collection

Les exemples d’expositions inflammables ne manquent pas dans l’histoire de la collection, dont le principe fondateur d’autonomie face aux politiques officielles du gouvernement est dûment réaffirmé au fil des décennies. Car si la collection est au service de la consolidation et de la réparation de relations diplomatiques, elle est aussi utilisée par l’institut britannique pour faire tomber les rideaux et les barrières.

En 1968, le British Council organise une exposition d’œuvres sur papier au musée d’Art moderne de Mexico dans le cadre du programme culturel accompagnant les Jeux olympiques. Une série de gravures de David Hockney, alors jeune trentenaire, fait des remous.

L’illustration de deux jeunes hommes nus endormis au lit inquiète l’ambassadeur britannique du Mexique. Les œuvres sont retirées de l’exposition. Elles reviendront près d’un demi-siècle plus tard à Mexico dans le cadre de l’année culturelle entre le Mexique et le Royaume-Uni, au moment de la légalisation du mariage homosexuel au Mexique.

60 artistes exposés, tous blancs

En 1979, l’exposition « Un certain art anglais… », organisée au musée d’Art moderne de Paris par le British Council et la curatrice Suzanne Pagé (aujourd’hui directrice artistique de la fondation Louis Vuitton), fait encore la une. Lors de l’inauguration, le plasticien Kevin Atherton termine sa performance en nu intégral face au visage déconcerté de l’ambassadeur britannique à Paris.

Malgré le choc, le British Council défend son choix et rappelle son indépendance politique. « L’art fait son meilleur travail lorsqu’il explore nos faiblesses, soutient alors le directeur de la collection, John Burgh (1980–1987). Les relations culturelles recherchent une compréhension mutuelle et encouragent toutes les activités représentatives de la société et de la culture, et pas seulement celles qui sont flatteuses et qui ne dérangent pas. »

Lubaina Himid, 1792
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Lubaina Himid, 1792, 2015

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Originaire de Tanzanie, Lubaina Himid a été la première artiste noire à recevoir le Turner Prize, en 2017. Sa production interroge l’histoire du portrait dans la peinture occidentale et explore l’histoire coloniale et ses répercussions

Acrylique sur toile • 45,3 × 64 cm • Coll. British Council, Londres • Courtesy Lubaina Himid et Hollybush Gardens / Photo © British Council Collection

La collection est à ce titre confrontée à ses propres zones d’ombre. Des 60 artistes exposés au musée d’Art moderne, tous sont blancs. Dans une lettre ouverte au British Council, les artistes David Medalla et Rasheed Araeen écrivent après le vernissage : « Nous sommes consternés qu’aucun artiste noir n’ait été jugé apte à participer à ‘Un certain art anglais…’, alors que cette exposition est censée représenter tous les nouveaux aspects importants de l’art en Grande-Bretagne dans les années 1970. »

Le flair du British Council

Rasheed Araeen, Un certain art anglais !
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Rasheed Araeen, Un certain art anglais !, 1979

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Au dos de ce tract de 1979, on peut lire : « Cette carte postale protestait à l’origine contre l’exclusion des artistes du tiers-monde d’une récente exposition d’art britannique à Paris. »

Tract • 10,7 × 15,1 cm • Coll. British Council, Londres • Photo D.R

La même année, l’exposition « Art from the British Left » à New York a pour invitation une carte-estampe portant les mots « Un certain art anglais ! », qui montre deux policiers blancs agressant un homme noir lors d’une manifestation contre le racisme afin d’illustrer la ségrégation à laquelle les artistes font face au Royaume-Uni.

Lentement mais sûrement, la collection s’élargit et se diversifie. Dans les années 1990 puis 2000, les acquisitions d’artistes noirs et des créatrices femmes prennent de l’importance. L’institution soutient les Young British Artists (YBA), dont Sonia Boyce, Tracey Emin et Sarah Lucas, et leur offre leur première plateforme de visibilité internationale avec une exposition lors du centenaire de la biennale de Venise, en 1995. De David Hockney à Lubaina Himid, les talents plébiscités par le British Council ayant fait carrière par la suite sont nombreux.

Un « musée sans murs »

La collection itinérante compte aujourd’hui 8 500 œuvres, dont en moyenne un tiers est prêté chaque année à des musées et centres d’art internationaux. Afin d’en faciliter la conservation et le transport, la collection est en passe de quitter ses quartiers londoniens étriqués pour déménager fin 2025 dans de nouvelles réserves à Coventry, où réside l’université du même nom, dont l’histoire remonte à la fondation en 1843 de la Coventry School of Art and Design.

Des recherches en histoire de l’art et des acquisitions en commun avec la collection d’art de l’université – à l’instar d’une grande tapisserie de Grayson Perry à l’automne – permettront au British Council de renforcer la visibilité et la mobilité de sa collection. Ce « musée sans murs » travaille en parallèle à une dizaine de projets collaboratifs par an, où l’échange et la réciprocité avec la structure d’accueil priment.

« Le Brexit a marqué un nouveau chapitre »

Le nouveau modus operandi du British Council tranche avec les premières heures de la collection, perçue par son comité d’antan comme un gage absolu de qualité esthétique et d’autorité culturelle. Aujourd’hui, l’institution ne propose plus tant des expositions finies qu’un dialogue ouvert entre sa collection et celles d’autres musées, entre ses œuvres et le regard de curateurs internationaux qui les font (re)vivre. À l’occasion des 80 ans du British Council en France (il a ouvert son premier bureau en 1944), « Friends in Love and War – L’éloge des meilleur.es ennemi.es », exposition phare du programme « Spotlight sur la culture 2024 », a ainsi offert une réinterprétation mutuelle de la collection britannique et de celle du musée d’Art contemporain de Lyon autour de la notion d’amitié.

Géraldine Kosiak, À bas la guerre, hommage à Claude Cahun
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Géraldine Kosiak, À bas la guerre, hommage à Claude Cahun, 2023

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Cette œuvre de la Lyonnaise Géraldine Kosiak faisait partie de l’exposition « Friends in Love and War – L’éloge des meilleur·es ennemi·es », conçue à l’occasion des 80 ans du British Council en France.

Technique mixte • 155 × 100 cm • Coll. British Council, Londres • Courtesy Géraldine Kosiak

« Les liens qui unissent la France et le Royaume-Uni sont anciens et complexes, marqués par autant d’alliances que de tensions et de rivalités, explique Anne Duncan, directrice du British Council France. Le Brexit a marqué un nouveau chapitre dans nos relations culturelles, qui prouve que malgré les bouleversements politiques, notre amitié diplomatique persiste. » L’exposition voyage cet automne à l’Ikon Gallery de Birmingham, ville jumelée à Lyon depuis 1951, où la biennale fera place à plusieurs artistes britanniques. Près des yeux, près du cœur.

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Friends in Love and War — L’Éloge des meilleur·es ennemi·es

Du 8 mars 2024 au 7 juillet 2024

www.mac-lyon.com

Retrouvez dans l’Encyclo : David Hockney Henry Moore

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