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Andy Warhol, Marilyn Monroe, 1967
sérigraphie • 62 x 62 cm • Photo Alamy / hémis / © © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris 2023
Il porte bien des noms : rose shocking, rose coquin, rose chaud… Des dénominations aussi variées que les symboliques qui lui sont attachées. Mais s’il y a bien une constante, c’est que sa nuance rose pétant ne laisse personne indifférent !
Ce rose si particulier aurait vu le jour dans un massif de fleurs. C’est du moins ce que raconte la créatrice de mode Elsa Schiaparelli : en 1936, alors qu’elle vient de créer son parfum « Shocking », la styliste cherche la nuance parfaite pour habiller le flacon. Ce sera du rose, mais pas n’importe lequel ! Schiaparelli fait appel à un souvenir d’enfance, où elle est tombée de son landau et a atterri dans un massif de bégonias. Elle se rappelle aussi des livres d’histoire de l’art de son père, et du rose péruvien de certaines œuvres aztèques et mayas.
Elsa Schiaparelli, Cape du soir « Phoebus », hiver 1938–1939
Ratine rose, broderies de paillettes, lames et fils métalliques or dessinant un masque rayonnant ; doublure en crêpe de soie rose ouatinée, boutons en passementerie or • Coll. musée de la Mode de la Ville de Paris, Palais Galliera
Un choix chromatique qui ne fait pas l’unanimité : sa grande rivale Coco Chanel aurait même affirmé qu’un tel rose « faisait mal aux dents »…
Mais comment trouver la bonne nuance ? Schiaparelli confie la délicate mission à son parurier, Jean Clément. Son assistant, qui apporte une palette d’échantillons, se souvient : « Ce jour-là, il y avait le fameux rose. En le voyant, Elsa Schiaparelli, un peu choquée mais ravie, me dit : ‘Oh ! Roger, ça, je vais le prendre, et on va l’appeler Shocking Pink.’ »
Le rose shocking est né : un rose fuchsia intense, lumineux, qui contient un peu de violet, et dont la nuance tire sur le magenta. Schiaparelli l’utilise pour ses cosmétiques puis pour ses créations de vêtements. Un choix chromatique qui ne fait pas l’unanimité : sa grande rivale Coco Chanel aurait même affirmé qu’un tel rose « faisait mal aux dents »… N’en déplaise à Chanel, le rose de Schiaparelli séduit. Il se retrouve bien vite sur les podiums de haute couture. L’époque est morose, ternie par les deuils et les privations de la guerre : ce rose pétaradant, surprenant, arrive comme un coup de fouet rafraîchissant.
Dans les années 1950, la nuance se démocratise sous le nom de hot pink. Marilyn Monroe, toute de « rose chaud » vêtue, crève l’écran en clamant son amour pour les diamants dans Les Hommes préfèrent les blondes. Une scène qui renforce le lien entre le rose shocking et une image un peu clichée, celle de la pin-up pomponnée et mièvre, enfantine et sexy. Aussi, sous l’impulsion des mouvements féministes des décennies suivantes, le rose perd de sa superbe : trop associé à cette féminité oppressée, écrasée sous les stéréotypes, il devient la couleur à abattre.
Guerrilla Girls, Do Women have to be naked to get into the Met. Museum?, 1989
Courtesy Guerrilla Girls
Paradoxalement, c’est grâce aux mouvements féministes que le rose shocking revient sur le devant de la scène. Sa nuance intense, surprenante, accroche irrésistiblement le regard. De quoi en faire l’allié des activistes désireux de créer des messages visuels forts. Ce rose, c’est celui de la célèbre affiche « Silence = Mort » d’Act Up en 1987, devenu l’un des symboles de la lutte contre le SIDA, ou encore celui employé par Extinction Rebellion. C’est aussi celui choisi en 1992 pour les rubans de la première grande campagne de prévention du cancer du sein, et que l’on retrouve chaque année au moment d’ « Octobre rose » : une couleur rose bonbon, immédiatement évocatrice d’une certaine féminité, ce qui en fait un stéréotype réconfortant ou agaçant selon les points de vue.
Mais c’est justement cette association « rose = féminin » qui intéresse les mouvements féministes. Ce n’est pas un hasard si le collectif des Guerrilla Girls l’utilise dans sa fameuse affiche de 1989 dénonçant l’absence des femmes artistes au musée. C’est ce même rose qui teint les saris des Indiennes du Gulabi Gang, un groupe féministe d’autodéfense.
Pussyhat Project lors de la Marche des Femmes en 2017
© Victoria and Albert Museum, Londres
Le rose shocking n’a certainement pas fini de faire parler de lui.
Plus récemment, le rose chaud a été choisi par les initiatrices du Pussyhat Project en 2017. À l’occasion de la marche des Femmes, les créatrices du mouvement lancent l’idée de bonnets hot pink, tricotés avec des oreilles de chattes – une allusion à une tristement célèbre citation de Donald Trump (« Je suis automatiquement attiré par les belles femmes, je les embrasse tout de suite, […]. Et quand vous êtes une star, elles vous laissent faire. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Les attraper par la chatte (pussy) »). Le succès est considérable, suscitant même une pénurie de laine rose aux États-Unis ! Si le rose évoque un sexe féminin (« pussy »), c’est sa force visuelle qui est aussi recherchée : les images des milliers de personnes arborant le fameux bonnet à Washington ont fait le tour du monde.
Le rose shocking n’a certainement pas fini de faire parler de lui. En 2016, outré qu’Anish Kapoor s’approprie le Vantablack, le noir le plus noir du monde, l’artiste Stuart Semple réplique en créant « le rose le plus rose du monde ». Une variation du rose shocking, plus lumineuse encore, comme un pied de nez au Vantablack qui, au contraire, absorbe toute la lumière !
Ryan Gosling et Margot Robbie lors de la première du film « Barbie » à Londres le 12 juillet 2023
© Scott Garfitt / AP / SIPA
Récemment, le rose chaud a connu un regain d’intérêt sans précédent avec le succès en salles obscures de l’été 2023, Barbie. Le film de Greta Gerwig relance la mode du rose et la tendance « barbiecore » (qu’on pourrait traduire par « intensément Barbie ») sur les réseaux sociaux.
Mais la dimension politique de ce rose n’est jamais loin… Comme l’analyse la spécialiste des couleurs Laura Perryman, à mesure que le film avance et que le personnage de Barbie progresse vers son émancipation, sa garde-robe passe du rose layette à un rose de plus en plus soutenu, très proche de la nuance shocking. Un clin d’œil appuyé à l’histoire de cette teinte, tour à tour scandaleuse, agaçante, contestataire, mais jamais futile.
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