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À gauche : “Autoportrait à la palette”, Édouard Manet (1878-1879) ; à droite : “Portrait de l’artiste”, Edgar Degas (1855)
À gauche : Huile sur toile ; à droite : Huile sur papier marouflé sur toile • À gauche : 85,5 x 71 cm ; à droite : 81,5 x 65 cm • À gauche : Coll. particulière ; à droite : Coll. musée d’Orsay, Paris • Photo Wikimedia Commons. © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt/presse.
Edouard Manet, La Prune, Vers 1877
Si Degas et Manet ont tous deux représentés le même modèle, l’actrice Ellen Andrée, ils en décrivent deux attitudes bien différentes.
Huile sur toile • 73,6 × 50,2 cm • Courtesy National Gallery of Art, Washington
Voici deux hommes nés à Paris à deux ans et demi d’écart, issus d’un milieu bourgeois aisé qui ne les prédestine pas à embrasser une carrière artistique. Tandis qu’Édouard Manet échoue à entrer à l’École navale, Edgar Degas abandonne très vite ses études de droit ; l’appel de la muse est trop fort. Degas s’engage dans la voie plus classique de l’École des beaux-arts, laquelle n’a pas voulu de Manet pour élève. Ce dernier mise alors sur l’aura de Thomas Couture, peintre à la mode, pour lui enseigner les clés de la réussite. À la manière d’un pianiste qui parfait ses gammes afin d’avoir ensuite la liberté d’improviser, les deux jeunes aspirants artistes passent beaucoup de temps à copier les maîtres anciens pour tenter d’en connaître tous les secrets et gagner en assurance technique. La légende veut d’ailleurs qu’ils aient fait connaissance dans une salle du musée du Louvre, lorsque Degas s’appliquait à graver le Portrait de l’infante Marguerite Thérèse d’après Diego Vélasquez.
Manet aime établir un contact, mettre en relation ce qui se passe sur la toile avec ceux qui l’observent ; Degas préfère disparaître, se fondre dans les murs, observer sans être remarqué.
Fréquentant le café Guerbois, établissement situé à la limite des quartiers des Batignolles et de Montmartre, qui regorgent d’ateliers bon marché, les compères ont de nombreuses relations en commun parmi les jeunes artistes en quête de nouveauté (Henri Fantin-Latour, Claude Monet, Frédéric Bazille, Auguste Renoir, Alfred Sisley, Camille Pissarro…), mais aussi les écrivains et les critiques d’art (Émile Zola, Edmond Duranty…), avec lesquels ils refont le monde tous les jours de la semaine. Parmi les sujets d’indignation collective revient sans cesse la difficulté d’être accepté dans le saint des saints, le Salon, la grande exposition annuelle d’art officiel dont le jury est allergique à la modernité. Du besoin de montrer leurs œuvres sans entrave est née l’idée d’expositions indépendantes – la première se tiendra en 1874 chez le photographe Nadar – organisées sous le pavillon de la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs. Si Degas se lance corps et âme dans l’aventure, Manet restera sur ses positions : le chemin de la reconnaissance passe forcément par le Salon. Le premier a la tentation du large, le second, sûr du bien-fondé de sa démarche artistique, veut éveiller les consciences, secouer l’ordre établi.
Tourner le dos à la tradition, à ses scènes historiques, mythologiques ou moralistes, ses grands sentiments ou encore ses portraits flatteurs, signifie alors faire face à la vie dans ce qu’elle a de plus naturel, du plus beau au plus sordide. Se plonger dans les toiles de Manet et de Degas, c’est voir le monde avec les yeux de Parisiens qui observent la faune de la capitale sous toutes les coutures, avec une propension à capter ce qui brille pour le premier et un tropisme pour les coulisses chez le second. Ainsi, de l’Opéra de Paris, parmi les lieux de divertissement incontournables de l’époque, Manet dépeint le bal annuel, ses costumes et ses sourires, dans une symphonie de noirs, tandis que Degas révèle les secrets du travail hors-champ, le dur labeur des danseuses insoupçonné de la plupart des spectateurs. Les prostituées dépeintes par Edgar sont elles aussi des silhouettes fatiguées, parfois à la limite du comique, à mille lieues de la fière Olympia ou de la mutine Nana d’Édouard, qui soutiennent le regard du spectateur d’un œil franc et complice.
Edgar Degas, Femmes à la terrasse d’un café le soir, 1877
Pastel sur monotype • 41 x 60 cm • © Musée d’Orsay, Dist.
Cette différence d’approche se décèle également dans les portraits ou les scènes de la vie quotidienne : Manet aime établir un contact, mettre en relation ce qui se passe sur la toile avec ceux qui l’observent ; Degas préfère disparaître, se fondre dans les murs, observer sans être remarqué. Sans surprise, Manet est celui qui réagit à l’actualité (L’Évasion de Rochefort), prend ouvertement position (contre le régime de Napoléon III avec L’Exécution de Maximilien) ou déplore la boucherie que fut la guerre franco-prussienne (La Rue Mosnier aux drapeaux).
Edgar Degas, Les Repasseuses, Vers 1884–1886
Degas porte ici un regard tendre mais sans complaisance sur la classe ouvrière.
Huile sur toile • 76 × 81,4 cm • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Adrien Didierjean
Mais le regard de Degas peut aussi se faire dénonciateur, lorsqu’il dépeint l’omniprésence des fameux abonnés du Jockey Club dans les coulisses de l’Opéra, comme autant de prédateurs à la recherche de jeunes danseuses, victimes consentantes d’un système dans lequel elles n’avaient d’autre choix que d’être entretenues. Leurs styles respectifs sont à l’avenant : inspiré par l’esthétique espagnole, adepte des contrastes et d’une touche généreuse, le style bravache de Manet est en parfaite opposition à celui plus fin de Degas, coloriste subtil et dessinateur hors pair, qui est passé maître dans la création d’ambiances. Si le succès est plus tardif pour Degas, tous deux ont des ambitions commerciales assumées, lorgnant jusqu’au marché britannique qu’ils imaginent plus réceptif à leurs œuvres que le monde de l’art français.
Dans le cortège qui accompagne Manet jusqu’au lieu de son dernier repos, au cimetière de Passy en 1883, on entendit Degas murmurer : « Il était plus grand que nous le croyions. »
De leur vie privée, on sait peu de choses. Degas est un être secret, fier de sa misanthropie mais dévoué envers ses proches, au cynisme mordant et drôle, sans relation amoureuse connue. Manet est un animal social, cultivant les relations amicales et professionnelles. Marié à la pianiste Suzanne Leenhoff, grand appréciateur de la gent féminine, il peine à dissimuler son profond désir pour l’artiste Berthe Morisot, qui finit par épouser son frère. Entre Manet et Degas, l’admiration est réciproque et l’affection sincère, quoique ponctuée d’une brouille dont un tableau garde la trace : goûtant peu à l’apparence que Degas avait donné à son épouse Suzanne dans un double portrait, Manet découpe la partie incriminée de la toile, vexant son auteur qui la remporte chez lui. La guerre franco-prussienne, au cours de laquelle les patriotes sont tous deux dans l’artillerie, finira de resserrer leurs liens de manière indéfectible. Et dans le cortège qui accompagne Manet jusqu’au lieu de son dernier repos au cimetière de Passy en 1883, on entendit Degas murmurer : « Il était plus grand que nous le croyions. »
Edgar Degas, Portrait d’Édouard Manet, Vers 1871
Degas représente à plusieurs reprises Manet, dans diverses attitudes. On sent l’admiration du cadet pour son aîné.
Mine graphite, estompe, rehauts de blanc sur papier vélin rose • 40 × 25,5 cm • © Musée d’Orsay, Dist. RMN- Grand Palais / Patrice Schmidt/presse.
Edgar décède en 1917, vivant une trentaine d’années de plus que son aîné, dont il perpétue le souvenir en collectionnant avidement ses tableaux, ses pastels et ses gravures : ceux qu’il a échangés du vivant de son ami et ceux qu’il a acquis à la vente posthume, directement auprès de sa veuve, de collectionneurs ou de marchands comme Ambroise Vollard. Edgar s’est même échiné à reconstituer l’une des versions de L’Exécution de Maximilien, celle que la famille de Manet avait découpée en plusieurs morceaux pour les vendre un à un après la mort de l’artiste. Les nombreux portraits d’Édouard dessinés par le jeune Edgar témoignent eux aussi d’une relation sans doute à deux vitesses à ses débuts, mais que la vie et le talent sont parvenus à équilibrer.
Cet article est publié dans notre hors-série consacré à l’exposition « Manet/Degas » au musée d’Orsay.
Manet / Degas
Du 28 mars 2023 au 23 juillet 2023
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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Seul autoportrait connu de Manet, il se représente sous les traits d’un dandy parisien autant que d’un peintre, pinceau et palette à la main ? (à gauche)
Sans doute, l’un des autoportrait les plus ambitieux de Manet, parmi la quinzaine qu’il a réalisé au cours de sa vie Ici, il se montre en jeune bourgeois ambitieux et glisse timidement un pinceau de entre ses mains. (à droite)