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Pierre Subleyras, Femme nue couchée vue de dos (détail), 1731-1732
Huile sur toile • 74 x 136 cm • Coll. Gallerie Nazionali di Arte Antica – Palazzo Barberini, Rome • © Gallerie Nazionali di Arte Antica, Roma (MiC) - Bibliotheca Hertziana, Istituto Max Planck per la storia dell’arte / Enrico Fontalan.
Elle pose nue, de dos, allongée sur un drap blanc. Les cheveux bruns sont relevés en un chignon aléatoire qui se confond avec l’arrière-plan opaque, dense, profond. Les bras qui accueillent son visage penché en avant ont eux aussi disparu, soulignant les muscles du dos, la courbe de la colonne vertébrale, la pointe du coccyx, la chair tendre enveloppant la hanche.
Le pinceau a caressé la toile pour y faire naître un grain de peau velouté, une carnation douce, lumineuse. L’ensemble est d’une sensualité absolue. Les jambes légèrement repliées laissent deviner dans l’ombre le creux de l’entrejambe, et, détail qui prête à sourire – comme pour faire un peu retomber la tension érotique –, deux plantes de pied et quelques orteils concluent l’histoire suggérée par cette peinture à la beauté évidente et touchante.
Pierre Subleyras, Autoportrait découvert au revers de « l’Atelier » (au moment du rentoilage de l’œuvre)
Peintre français exerçant à Rome au XVIIIe siècle, protégé du pape, Pierre Subleyras fut réputé pour son traitement raffiné des figures et du sentiment religieux.
Coll. Gemäldegalderie der Akademie der Bildenden Künste, Vienne • © Gemäldegalderie der Akademie der Bildenden Künste, Vienne.
Bien sûr, précédemment, il y eut la Vénus de Velázquez dont le visage se reflète dans un miroir, bien sûr il y aura plus tard la rousse évanescente de Jean-Jacques Henner qui fait face à un lac et, un peu après encore, l’iconique photographie de Man Ray immortalisant Kiki de Montparnasse jouant au violon d’Ingres. Mais le nu féminin vu de dos de Pierre Subleyras est sans conteste le plus beau du XVIIIe siècle.
Alors étudiant à l’Académie de France à Rome, le jeune peintre n’imaginait probablement pas que, des siècles plus tard, sa belle mystérieuse susciterait encore des soupirs d’admiration lorsqu’elle serait révélée au public dans l’exposition organisée sur l’artiste par Pierre Rosenberg, historien de l’art et ancien président-directeur du Louvre, à Rome et Paris en 1987.
Pierre Subleyras, Le Bât, 1730–1731
« Un peintre était, qui jaloux de sa femme / Allant aux champs lui peignit un baudet / Sur le nombril, en guise de cachet. » L’artiste s’amuse ici à illustrer l’un des Contes et nouvelles en vers de Jean de La Fontaine (paru en 1671).
Huile sur toile • 30,5 × 24,5 cm • Coll. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg • © Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg / Photo Natalia Antonova, Inna Regentova, Vladimir Terebenin.
À Rome, entre Pâques et Pentecôte, l’étude d’après modèle vivant, même masculin, est proscrite. Qu’à cela ne tienne ! Les élèves de l’Académie de France vont s’exercer à représenter des drapés, ce qui deviendra l’un des points forts de Pierre Subleyras.
Ni aujourd’hui chez les lecteurs de la somme que les éditions Arthena publient sur le peintre. L’ouvrage retrace la carrière de l’artiste en prenant soin de le situer dans le contexte plus large de la Rome du Settecento, passage obligé pour tout étudiant en beaux-arts digne de ce nom, où se croisent des artistes venus des quatre coins de l’Europe. Dans un style limpide, s’appuyant sur des recherches minutieuses, l’auteur Nicolas Lesur nous plonge dans l’effervescence de la scène artistique romaine qui vit éclore et briller le talent de Pierre Subleyras.
Avant d’arriver dans la Ville éternelle, le jeune homme de 29 ans a déjà roulé sa bosse. Après une enfance passée à Uzès où son père et son oncle exerçaient comme peintres artisans, décorant les églises ou réalisant des armoiries et des emblèmes, l’adolescent s’en va faire ses armes à Toulouse dans l’atelier d’Antoine Rivalz (1667–1735).
Pierre Subleyras, Un homme tirant sur une corde, 1741–1743
L’effort donne à voir les muscles d’un corps sculpté par la lumière et valorisé par l’obscurité profonde de l’arrière-plan. Cette étude sera utilisée pour une figure issue du Martyre de saint Pierre.
Huile sur toile • 65 × 49,5 cm • Coll. Musée Joseph-Déchelette, en dépôt de la Société des Amis des Arts de Charlieu, Roanne • © RMN-Grand Palais / Photo Jean Schormans.
Réputé pour ses portraits de la bonne société toulousaine, le maître nommé peintre de l’Hôtel de Ville, après dix ans passés à Rome, croule sous les commandes. D’élève, Subleyras devient bientôt collaborateur de Rivalz, travaillant aussi bien pour lui que pour ses propres compositions. Il réalise portraits et scènes religieuses bientôt demandés dans tout le Languedoc. Mais le territoire s’avère vite trop petit pour l’ambitieux Subleyras, qui part tenter sa chance à Paris. Il prend le large avant même d’avoir achevé la commande prestigieuse de quinze tableaux, passée vers 1724, pour le nouveau plafond de la chapelle des Pénitents blancs de Toulouse et, ses esquisses sous le bras, gagne la capitale pour suivre les cours de l’école du modèle au Louvre.
Doué et motivé, avec son Moïse et le serpent d’airain, en 1727, il remporte du premier coup le Premier Prix de peinture du concours de l’Académie royale, qui l’envoie directement à Rome sans repasser par la case Toulouse. Le voici qui débarque au palais Mancini où il a pour camarades de promo, entre autres, François Boucher et Carle van Loo. Les pensionnaires de l’Académie de France sont alors dirigés par Nicolas Vleughels, qui les incite à dessiner d’après l’Antique, à copier les œuvres des maîtres (au sein de la galerie des Carrache, de la galerie Farnèse ou des Chambres de Raphaël, sans oublier le palais Barberini qui ouvre ses portes en 1730), à se copier entre eux aussi.
Quand il le faut, Vleughels n’hésite pas à les entraîner hors du palais Mancini où le nu féminin d’après modèle vivant est interdit par crainte de voir les étudiants se détourner du droit chemin ! Pour s’y adonner, il faut louer une chambre en ville, avec un petit goût d’interdit qui ne devait pas déplaire aux jeunes artistes. C’est probablement dans ce contexte que Subleyras réalise le nu si merveilleux évoqué plus haut. Autre restriction qui permet à Vleughels d’innover et à Subleyras d’avancer : entre Pâques et Pentecôte, l’étude d’après modèle vivant, même masculin, est proscrite. Qu’à cela ne tienne ! Le maître et ses élèves vont s’exercer à représenter des drapés, ce qui deviendra l’un des points forts de Subleyras – en témoignent les deux gisants encadrant le personnage principal de Charon passant les ombres sur le Styx.
Pierre Subleyras, Charon passant les ombres sur le Styx, 1731–1732
L’étude du nu et celle des drapés sont deux exercices majeurs de l’Académie de France à Rome, que Subleyras porte à leur acmé avec ce tableau pétri à la fois de réalisme et de mystère. Une vision sublimée du texte original de l’Énéide, avec les âmes enveloppées de draperies blanches et un passeur d’une beauté sculpturale.
Huile sur toile • 135 × 83 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © Photo RMN-Grand Palais / Franck Raux
Subleyras s’affirme, développant « une manière, bientôt reconnaissable entre toutes, avec ses visages au nez un peu pointu, au regard acéré par des sourcils en arêtes », ses drapés « sculptés par les ombres » et, surtout, son utilisation singulière du blanc qu’il associe à toute une nuance de bruns pour créer du volume et moduler les figures à la manière de bas-reliefs, comme le souligne Nicolas Lesur. « Subleyras suspend le mouvement, impose le calme, traduit une action en pensée plutôt qu’en gestes. »
« Chez lui, point de visages marqués par des passions vigoureusement exprimées, de gestes traduisant la tension et le mouvement des corps, encore moins de chocs ou de fracas. Subleyras suspend le mouvement, impose le calme, traduit une action en pensée plutôt qu’en gestes. » Nicolas Lesur.
C’est sans doute pour cela, parce qu’il exprime des émotions intérieures plutôt que des passions dévorantes, que Vleughels lui préfère Carle van Loo, dont le succès à Rome sera fulgurant. Mais cela n’a pas d’importance. La concurrence avec ses camarades du Palais Mancini est avant tout source d’émulation. Tant et si bien que Subleyras, après sept ans passés au service de l’Académie de France, parvient à prendre son envol et à s’installer à son compte – assez tôt il semble qu’il ait décidé de ne pas rentrer en France où l’attendait pourtant une carrière officielle en tant qu’académicien. Pour cela, il s’appuie sur les liens tissés très tôt avec des commanditaires français tel le duc de Saint-Aignan nommé ambassadeur à Rome en 1730 et le solide réseau local de la femme de sa vie, Maria Felice Tibaldi.
Lorsqu’il la rencontre, elle est la plus célèbre miniaturiste de la ville et vend ses œuvres une petite fortune, assurant à sa famille l’essentiel de ses revenus, ce qui ne simplifiera pas les noces… Après une longue attente, le mariage est célébré en 1739. Ils auront quatre enfants – Carlotta en 1740, Luigi en 1742, Clementina en 1743 et Giuseppe en 1745 – qui pour la plupart connaîtront un destin artistique. Le couple s’installe dans une maison atelier où l’activité est bouillonnante. Subleyras bénéficie d’une clientèle aisée et puissante et en 1740, cerise sur le gâteau, il est reçu à la prestigieuse Accademia di San Luca, c’est-à-dire adoubé par la scène romaine.
Pierre Subleyras, Saint Camille de Lellis sauvant les malades de l’hôpital du Saint-Esprit lors des inondations du Tibre en 1598, 1746
Entre représentation réaliste et portée solennelle, l’artiste sacralise un acte de courage : celui du prêtre Camille de Lellis qui, la nuit de Noël 1598, avait prévu que les eaux du Tibre allaient noyer les malades d’un hôpital situé sur les quais et réussit à convaincre ses frères de les secourir avant l’échéance fatale.
Huile sur toile • 172 x 248 cm • Coll. Palazzo Braschi, Museo di Roma, Rome • © Photo Andrea Jemolo / Bridgeman Images
Sa carrière prend une nouvelle tournure avec l’élection du pape Benoît XIV, dont il réalise le portrait l’année suivante – c’est probablement par l’entremise du cardinal Troiano Acquaviva, dont l’homme de confiance était l’un des beaux-frères de Subleyras, qu’il put se retrouver en lice pour cette commande des plus convoitées. Il réalise un portrait officiel du pontife assis et deux autres en buste, trois versions déclinées en de nombreux exemplaires. Autre commande prestigieuse en 1743, le retable destiné à la basilique Saint-Pierre figurant la messe de saint Basile est achevé en 1747 – une première pour un Français au XVIIIe siècle quand, au siècle précédent, seuls Poussin, Vouet et Valentin en bénéficièrent.
En plus des commandes émanant du pape et son cercle proche, Subleyras est aussi chargé d’exécuter des œuvres pour l’ambassadeur de France, pour le chapitre de la cathédrale de Toulouse et celui de la cathédrale de Grasse, pour les hiéronymites de Milan, les olivétains de Pérouse ou les Camilliens, pour qui il invente le magnifique Saint Camille de Lellis sauvant les malades de l’hôpital du Saint-Esprit lors des inondations du Tibre en 1598. Dans l’atelier en ébullition s’activent des élèves et collaborateurs qui réalisent de nombreuses versions, copies et répliques, toujours d’après le modello original, mais avec à chaque fois une légère modification. Ce qui permet de donner aux œuvres un caractère unique.
Malgré un mal de poitrine qui ronge Subleyras dès 1746, son atelier fonctionne à plein régime, jusqu’au décès de l’artiste trois ans plus tard ; il n’a même pas 50 ans. Son fonds assurera à ses héritiers une manne de revenus durant de nombreuses années. Veuve à 42 ans, Maria Felice poursuit sa carrière aux côtés de sa sœur et de sa fille Clementina, elle aussi bientôt célèbre miniaturiste. Luigi devient un poète réputé et Giuseppe, le petit dernier, épouse une carrière d’architecte et d’urbaniste. Joli signe du destin, il sera même nommé responsable des aménagements du palais Mancini en 1777, où son tout jeune père avait débarqué quelques décennies plus tôt.
Pierre Subleyras (1699-1749)
par Nicolas Lesur • éd. Arthena • 556 p. • 139 €
Bien connu des historiens de l’art des XVIIe et XVIIIe siècles, Pierre Subleyras (1699-1749) sera à n’en pas douter une découverte pour la plupart des lecteurs de la somme publiée par l’association Arthena. À la fois catalogue raisonné et monographie, l’ouvrage érudit et accessible embrasse la carrière et l’œuvre de l’artiste, précisant les rôles et interventions de ses nombreux collaborateurs pour les copies réalisées dans son atelier. Magnifiquement illustré, il a bénéficié d’une nouvelle campagne photographique avec pour résultat des reproductions des plus fidèles aux œuvres originales. Un manifeste pour qu’une rétrospective Subleyras soit bientôt organisée… Pourquoi pas au musée du Grand Siècle, voulu par l’historien de l’art et ancien président-directeur du Louvre Pierre Rosenberg – c’est lui qui révéla l’artiste lors d’une double exposition organisée à la Villa Médicis à Rome puis au musée du Luxembourg à Paris en 1987 –, dont l’inauguration à Saint-Cloud dans l’ancienne caserne Sully est prévue en 2026 ?
Pour commander le livre, rendez-vous sur le site de la maison d’édition Arthena.
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Guidé par son maître Nicolas Vleughels, le jeune Subleyras a probablement contourné l’interdit de l’étude de nu féminin imposé par la Rome pontificale pour réaliser cette œuvre d’une infinie sensualité qui fera rougir de plaisir ses spectateurs pour l’éternité.