Peinture

Pourquoi une feuille de vigne a-t-elle été ajoutée à l’« Adam et Ève » de Suzanne Valadon ?

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Publié le , mis à jour le
Suzanne Valadon est la première femme à peindre des nus en grand format, y compris des nus masculins. En témoigne son Adam et Ève (1909) où l’artiste s’est représentée totalement dévêtue, en compagnie de son amant André Utter dont les parties intimes s’avèrent, elles, cachées sous une feuille de vigne, ce qui n’était pas le cas à l’origine… Mais pourquoi cette dissimulation ? À qui est-elle due ? Censure ou autocensure ? À l’occasion de la grande rétrospective qu’il lui consacre, le Centre Pompidou a mené l’enquête…
Suzanne Valadon, Adam et Ève (détail)
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Suzanne Valadon, Adam et Ève (détail), 1909

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Peint l’année où Suzanne Valadon rencontre André Utter, ce tableau, véritable déclaration d’amour, propose une version moderne du thème biblique : elle est Ève, il est Adam.
A l’origine, le sexe de ce dernier était visible – une première dans l’histoire de l’art pour une artiste femme -, mais une feuille de vigne est venue le recouvrir pour l’exposition au Salon d’Automne en 1920.

Huile sur toile • 162 x 131 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prevost / Dist. GrandPalaisRmn / presse

Quatrième étape d’une rétrospective présentée à Metz, Nantes puis Barcelone, le Centre Pompidou rend, peu avant sa fermeture pour travaux, hommage à Suzanne Valadon (1865–1938) qui n’avait pas bénéficié d’une rétrospective à Paris depuis 1967.

Cette artiste, l’une des plus audacieuses de sa génération, a posé pour Pierre Puvis de Chavannes, Auguste Renoir et Henri de Toulouse-Lautrec, avant d’imposer, en marge des abstractions de son temps, une peinture ancrée dans le réel, sans artifice ni voyeurisme. Au cœur de l’exposition se trouve Adam et Ève (1909), une œuvre qui a fait l’objet de découvertes récentes…

L’un des premiers grands nus masculins signés de la main d’une femme

Dans cet imposant format vertical (162 × 131 cm), Ève est Suzanne Valadon ; et Adam, son jeune amant, André Utter (1886–1948). La première rencontre le second en 1909, par l’intermédiaire de son fils, Maurice Utrillo (1883–1955). Les disputes étaient fréquentes entre les trois peintres. Les deux figures se tiennent, insouciantes, à côté d’un pommier, arbre du fruit défendu… Ce tableau biblique au substrat biographique, acquis par l’État en 1937, est l’un des premiers grands nus masculins signés de la main d’une femme.

Suzanne Valadon, Adam et Ève (1909) ; à gauche : photographie du premier état du tableau dans l’atelier de l’artiste ; à droite : œuvre actuelle, présentée lors du Salon de 1920
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Suzanne Valadon, Adam et Ève (1909) ; à gauche : photographie du premier état du tableau dans l’atelier de l’artiste ; à droite : œuvre actuelle, présentée lors du Salon de 1920

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Huile sur toile • 162 × 131 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI • à gauche : © Centre Pompidou, MNAM-CCI Bibliothèque Kandinsky, Dist. GrandPalaisRmn / Fonds Robert Le Masle ; à droite : © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prevost / Dist. GrandPalaisRmn / presse

Une photographie en noir et blanc, probablement prise dans l’atelier de Suzanne Valadon, révèle quelques différences, la plus importante étant l’absence de feuille de vigne sur le pubis d’Adam-Utter. Au vu de ce décalage, Nathalie Ernoult, l’une des commissaires de l’exposition, s’est demandé s’il existait deux variantes peintes du même sujet ou si le tableau avait été retouché. Les équipes de restauration du Centre Pompidou ont alors été sollicitées pour mener l’enquête.

Un tableau retouché

Aurait-elle ajouté d’elle-même le cache-sexe végétal, afin d’atténuer l’audace de sa proposition picturale, ou bien à la demande du Salon de 1920 où fut présentée l’œuvre ?

L’œuvre s’est d’abord vue photographiée sous lumière rasante et ultraviolets. Ces premiers examens ont dévoilé que les personnages avaient, tous deux, été lacérés de la tête au pied ; ce qui expliquerait que le tableau ait été rentoilé. L’inscription « Adam et Ève 2 » au revers et les traces d’un repeint au niveau de la date (les deux derniers numéros de 1909 ont été altérés) confirment l’hypothèse selon laquelle la composition aurait connu deux états. Aucune fluorescence détectée : les retouches ont été opérées à l’huile et non à l’aide de pigments réversibles que le milieu de la restauration préconise de nos jours.

Qui a endommagé le tableau ? Pourquoi la composition a été modifiée depuis sa date de création ? À quel moment exactement ? L’hypothèse qui court actuellement est la suivante : Suzanne Valadon se serait initialement représentée nue aux côtés de son compagnon, lui aussi dans son plus simple appareil. Dans un accès de colère mâtiné d’ébriété, André Utter s’en serait pris à l’autoportrait-portrait aux accents religieux. L’artiste aurait alors restauré ou fait restaurer sa toile et profité de cette opération pour reprendre légèrement son sujet. Aurait-elle ajouté d’elle-même le cache-sexe végétal, afin d’atténuer l’audace de sa proposition picturale, ou bien à la demande du Salon de 1920 où fut présentée l’œuvre ?

Une autre toile concernée

Censure ou autocensure ? Une autre toile de Valadon soulève cette question. Dans Le Lancement de filet (1914), André Utter apparaît de nouveau nu, sur le bord d’une plage, en Corse. Son action est déclinée sous trois angles différents qui mettent en valeur sa musculature.

Suzanne Valadon, Le Lancement du filet
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Suzanne Valadon, Le Lancement du filet, 1914

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Ce tableau monumental, où elle représente trois fois André Utter, emprunte autant aux expériences photographiques à la Muybridge qu’à la peinture d’histoire. Hymne au corps et à la jeunesse, il démontre à quel point l’artiste à été l’un des grands peintres de nu du premier XXe siècle

Huile sur toile • 201 × 301 cm • Coll. Centre Pompidou, NMAM-CCI • © Centre Pompidou, NMAM-CCI / Jaqueline Hyde / Dist. GrandPalaisRmn / presse

Son sexe, caché par un cordage, à droite, ne l’est pas dans une esquisse préparatoire. Là encore, la légende rapporte que l’artiste l’aurait pudiquement dissimulé pour pouvoir soumettre son œuvre au Salon des indépendants de 1914. Que de questions sans réponses ! Pour aller plus loin, il faudrait mener de plus amples recherches et des analyses complémentaires, à la lumière des infrarouges, des rayons X… L’enquête continue.

Suzanne Valadon

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